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Mai-68 : sus aux clichés 

« Apprendre à vivre avec Vaneigem et à penser avec Debord »


paru dans CQFD n°164 (avril 2018), rubrique , par Charles Jacquier, illustré par
mis en ligne le 07/09/2018 - commentaires

Quand les mots ne conviennent pas, il faut en proposer de nouveaux. Ce que fait Lola Miesseroff, qui vient de publier chez Libertalia un livre sur les combats de 1968, Voyage en outre-gauche. Un livre passionnant, qui remet les « événements » dans leur juste perspective.

Vous en avez assez – surtout si, comme on dit, vous avez un « certain âge » – des commémorations décennales des « événements » de Mai-68. Vous ne supportez plus les discours des éternels soixante-huitards, invités de plateaux télé venant ressasser les mêmes platitudes sur les illusions passées de leur jeunesse et leur réussite présente de parvenus bien en cours. Vous en avez marre d’entendre que ces « événements » ne se sont passés que dans un ou deux arrondissements parisiens, entre Sorbonne et Odéon. Alors, sans hésitation, précipitez-vous sur le livre de Lola Miesseroff, Voyage en outre-gauche – Paroles de francs-tireurs des années 68 (tout juste publié chez Libertalia), avant qu’il ne soit noyé sous l’avalanche commémorative des pensums de commande pour ce cinquantenaire 

Par Emilie Seto. {JPEG}

Qu’est-ce que cette outre-gauche ? Lola Miesseroff la définit d’emblée comme des individus, réseaux, revues et groupes radicaux allant des anarchistes non fédérés aux situationnistes et apparentés en passant par les communistes libertaires, de gauche ou « de conseil ». Dans cette nébuleuse, on retrouve bien sûr les revues les plus intéressantes de l’après-guerre Socialisme ou Barbarie, l’Internationale situationniste ou Noir & Rouge. L’auteure, qui appartient à cette mouvance depuis 1967, ne propose pas des mémoires en solo, mais des entretiens anonymes avec une trentaine de personnes appartenant à cette outre-gauche dans la période 1966-1972. Pour ce faire, elle évoque d’abord le climat d’avant 1968, les parcours et les lectures marquantes de cette génération, livrant au passage de belles formules comme « On apprend à vivre avec Vaneigem et à penser avec Debord ». S’en dessine un portrait en creux des membres de cette mouvance, qui s’avèrent viscéralement antistaliniens, lisent Voline sur la révolution russe, Ida Mett sur la Commune de Cronstadt, Socialisme ou Barbarie sur la nature de l’URSS, Simon Leys sur la Chine de Mao, etc. Critiques du maoïsme comme du tiers-mondisme, ils s’opposent aux gauchistes de l’époque, trotskistes ou marxistes-léninistes, qui n’ont pour but que de « prendre la direction de la révolution ». Leurs velléités révolutionnaires oubliées, ces derniers persévéreront dans leur être « pour devenir des serviteurs de tous les pouvoirs en place ».

Loin du Quartier latin, ce voyage nous rappelle aussi utilement que le mouvement de Mai-68 démarra plusieurs mois avant, lors de grèves dures dans plusieurs villes, et qu’il fut annoncé par le scandale de Strasbourg l’année précédente. Celui-ci voit des situationnistes s’emparer des structures de la bureaucratie syndicale étudiante pour mieux les subvertir en publiant le pamphlet De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier. On suit les protagonistes de l’outre-gauche à Bordeaux et à Nantes, où ils réalisent, à peu près seuls en France, la jonction entre les étudiants les plus radicaux et d’autres groupes sociaux (ouvriers, paysans). Sont évoqués aussi le mouvement dans les lycées, les universités, la rue et les lieux de travail, le chassé-croisé entre travailleurs et étudiants, ainsi que les causes et conséquences de Mai-68 (début de la fin des « trente Glorieuses » et du communisme à la mode PCF-CGT, modernisation du capitalisme). Au fil des pages, c’est bel et bien le véritable esprit du mouvement que l’on retrouve, dans ce qu’il a pu avoir de meilleur comme, parfois, de (beaucoup) moins bon, à commencer par l’« idéologie de l’alcool comme élément de la panoplie révolutionnaire » ou encore la « dénégation de la maladie mentale ». Et je serais tenté d’y ajouter son anti-syndicalisme, compréhensible sur le moment du fait du rôle contre-révolutionnaire de la CGT durant les événements, mais qui faisait fi d’un siècle et plus de luttes sociales du mouvement ouvrier…

Avant que vous ne vous précipitiez sur le bouquin, concluons avec l’auteure « La lutte de classes est la seule façon d’éviter que la faillite du capitalisme soit la destruction de l’humanité. » Voilà.



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Par Charles Jacquier


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