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Bédé

Orwell chez les soviets


paru dans CQFD n°151 (février 2017), par Charles Jacquier
mis en ligne le 29/06/2019 - commentaires

L’Union soviétique était-elle un régime socialiste ? Un régime qui opprime les classes populaires et persécute les révolutionnaires peut-il l’être ? Voici les questions posées par La ferme des animaux, de George Orwell, adapté en bande dessinée chez L’échappée.

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Le 17 août 1945, Animal Farm (La Ferme des animaux) de George Orwell, paraissait chez Secker & Warburg, après 18 mois de contretemps et de difficultés. Cette violente critique du stalinisme avait été refusée par plusieurs éditeurs, alors que la Grande-Bretagne était alliée à l’URSS. En 1947, Orwell écrivit une préface pour l’édition ukrainienne de son livre dans laquelle il résumait explicitement ses intentions : « Rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal socialiste initial que de croire que l’Union soviétique était un pays socialiste. » Il poursuivait : « Je suis convaincu qu’il est indispensable de détruire le mythe soviétique si nous voulons assister à la renaissance du mouvement socialiste  [1]. » Difficile de faire plus clair et moins circonstanciel !

Après la mort d’Orwell en 1950, la « guerre froide » changea la donne. Lu à travers les œillères de la propagande, La Ferme des animaux intéressait désormais les services américains et britanniques dans leur croisade contre l’URSS. Ils allaient obtenir de la veuve de l’écrivain les droits pour l’adapter en dessin animé et en bande dessinée – les Américains s’occupant du premier, les Britanniques de la seconde.

C’est cette bande dessinée en créole mauricien et sa traduction en français qui est aujourd’hui proposée, accompagnée d’une mise au point historique de Patrick Marcolini, qui éclaire non seulement sur les intentions d’Orwell et les aléas du roman durant la guerre froide, mais aussi sur les circonstances de sa réédition au début des années 1970.

Cette bande dessinée, fidèle au roman, pose, au-delà de ces péripéties éditoriales, le problème essentiel de notre rapport à la vérité – une idée essentielle malmenée sous les coups des États, des grandes entreprises et de tous les fabricants d’opinion à leur service. Dans ce cas, la question est : l’Union soviétique était-elle un régime socialiste ? Et question subsidiaire : un régime qui opprime les classes populaires et persécute les révolutionnaires peut-il l’être ? Au contraire, c’est la question oiseuse « À qui profite la critique de l’URSS ? » qui a dominé durant des décennies, maniée ad nauseam par les staliniens et les bien-pensants. Ainsi, au nom de la lutte légitime contre le fascisme, ces derniers disaient : les fascistes critiquent l’URSS, donc toute critique de l’URSS est fasciste ; les nazis dénoncent le « judéo-bolchevisme », donc le bolchevisme est le nec plus ultra de la politique révolutionnaire. Finalement, ce mode de pensée binaire oubliait que, bien souvent, on ne combat pas sur un seul front un seul ennemi, mais au moins deux, voire plus.

On laissera le lecteur en tirer les conséquences qui s’imposent sur bien d’autres sujets où l’aveuglement de la « gauche » n’a eu d’égal que sa mauvaise foi… Et s’il y a des leçons à retenir d’Orwell, c’est bien que seule la vérité est révolutionnaire et qu’« une dictature bienveillante, ça n’existe pas ».

Charles Jacquier
George Orwell, La Ferme des animaux, L’échappée, 2016.

Notes


[1George Orwell, Essais, articles, lettres vol. III, Éditions Ivrea/Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 1998, p. 507-508.



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