CQFD

Fraude à l’électroc

Vous reprendrez bien un peu de jus ?


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), rubrique , par Arthur Fontenay, illustré par
mis en ligne le 19/03/2019 - commentaires

Beaucoup de pratiques de révolte et d’illégalisme naissent de la vie quotidienne. Et plus exactement : des privations qui parfois l’accompagnent. L’électricité en est un exemple très concret.

Par Plonk & Replonk {JPEG}

Difficile aujourd’hui d’envisager vivre sans électricité. Mais quand les fins de mois tournent à la pénurie, on se passerait bien de régler la douloureuse. Comment diminuer cette dernière, voire la réduire à zéro ? Certains ont recours aux autoréductions de facture, pratique s’accompagnant souvent d’une critique politique. Il s’agit de « refuser unilatéralement de payer le prix demandé, par conscience et par refus du système de profit qui tourne autour des fluides. Les factures sont payées soit à l’ancien prix, soit à moitié prix, soit au prix que payent les entreprises, soit pas du tout » [1].

De véritables mouvements sociaux en ont déjà fait le cœur de leur action : à Turin, en novembre 1974, 80 000 personnes brûlent en public leur facture d’électricité lors de campagnes pour la gratuité ou la réduction des prix qui agitent le pays [2].

Mais tout ça ne se passe qu’après réception de la facture. Et on se retrouve rarement dans un mouvement de grande ampleur qui puisse porter ses fruits. Au contraire, on est la plupart du temps isolé face aux créances. Certains se débrouillent donc pour agir en amont, en bidouillant directement les compteurs. De nombreuses méthodes existent ainsi pour réduire drastiquement le décompte de la consommation d’électricité, surtout sur les installations les plus anciennes.

On fraude alors au compteur comme on sauterait par-dessus le tourniquet du métro. Le pourcentage est d’ailleurs à peu près le même : autour de 10 %. Plusieurs techniques existent, variant notamment selon le type du compteur – dérivations, blocages, recours à un aimant... Des pratiques plus individuelles, qui requièrent parfois une bonne dose d’expérience et de connaissances techniques. Mais le partage des savoirs permet de leur redonner une dimension plus collective et reproductible.

Certains, comme Jean-Lou [3], s’y attellent : « Vous avez peut-être entendu parler de cette revue illégaliste, circulant sous le manteau comme une barrette de mauvais shit : Rafale [4]. Fin 2016 circule leur troisième opus, et ses chroniqueurs y expliquent notamment qu’il serait impossible de contourner les compteurs EDF d’avant-dernière génération, les compteurs électroniques. Bullshit — pour une fois, ils se trompent. » Plusieurs tutoriels, disponibles sur le Net, permettent en effet de régler le problème. Il faut juste faire les choses bien, souligne Jean-Lou : « Attention, travailler avec du jus sous tension ne s’improvise pas. L’idéal, c’est de pouvoir enlever les gros plombs. Mais dans tous les cas, gants, chaussures avec semelle en caoutchouc, tapis isolant et connaissances en électricité sont nécessaires pour ne pas prendre une châtaigne, potentiellement fatale. »

« Facture nucléarisée »

Par ailleurs, la filière nucléaire a fourni 71,6 % de la cuvée électrique française en 2017. La maîtrise technique et scientifique de sa production est définitivement hors de portée des pékins moyens que nous sommes. Sans parler de l’irréversibilité de ce choix de modèle énergétique. Et de ses conséquences pour l’environnement et les êtres humains — un rapport de l’Autorité de sûreté nucléaire répertoriait ainsi plus de 1 000 incidents et anomalies sur les centrales nucléaires françaises pour la seule année 2010.

Frauder est alors un moyen, pour certains, de se réapproprier concrètement une partie du processus et de s’y opposer, au moins symboliquement : « J’ai fraudé toutes mes factures pendant presque huit ans, raconte Domi. Parce que je ne voulais pas choisir entre manger ou me chauffer, mais aussi parce que je voulais refiler le moins d’argent possible à l’industrie nucléaire. Quoi qu’on en dise, n’importe lequel de nos interrupteurs est aux trois quarts nucléarisé. Alors j’aime autant réduire ma facture d’au moins trois quarts quand c’est possible. »

C’est en partie pour contrer ces fraudes qu’Enedis (ex-EDF) installe les fameux compteurs Linky, plus difficiles à emboucaner et capables d’envoyer des alertes au fournisseur en cas de consommation suspecte, trop faible, ou d’ouverture du boîtier. Mais des failles existent toujours. Et certaines sont déjà exploitées par de petits malins. Bref, les portes de l’électricité restent ouvertes à ceux qui savent les trouver.

Arthur Fontenay

Notes


[1Voir la brochure « Autoréductions », disponible sur Infokiosques.net.

[2Sur le sujet, lire Les autoréductions – Grèves d’usagers et luttes de classes, livre signé Yann Collonges et Pierre Georges Randal en 1976, et réédité aux éditions Entremonde en 2010.

[3Les prénoms ont été modifiés.

[4Les trois numéros de la revue Rafale sont disponibles gratuitement sur le site plasticoportique.net.



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Par Arthur Fontenay


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