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Entretien avec l’historien Nicolas Lebourg

« Le Bastion social marque le retour du nationalisme-révolutionnaire »


paru dans CQFD n°164 (avril 2018), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 25/06/2018 - commentaires

Nicolas Lebourg est historien, spécialiste de l’extrême droite [1]. Le jour de l’entretien, il porte une vieille veste militaire noire ornée de chevrons rouges qui lui donne un côté Sergent Pepper. Autour d’un café, il distribue des billes pour cerner la nouvelle dynamique néofasciste portée par le projet Bastion social.

Par Vincent Croguennec. {JPEG} CQFD : Qui sont les activistes à la manœuvre du Bastion social ?

« Ce sont des nationalistes révolutionnaires. Ce courant avait disparu après la dissolution d’Unité radicale en 2002 et de Troisième Voie en 2013. Il était de toute façon très marginal et manquait de cohérence : Unité radicale avait pris un virage ’’ ethniciste ’’ sur ses dernières années et le groupe Troisième Voie, dirigé par le bonehead Serge Ayoub, n’était guère structuré idéologiquement. Le lancement du Bastion social marque donc un retour au nationalisme révolutionnaire pur et dur, centré sur l’idée que l’Europe est dans une situation coloniale comparable à celle de la Palestine. Et qu’il faut donc la décoloniser. La référence à la Palestine permet de pointer un vieil ennemi : ’’ le lobby sioniste ’’.

Le nationalisme-révolutionnaire cherche à réinitialiser le fascisme, en faisant l’impasse sur le ’’ fascisme-État ’’, qui ne l’intéresse pas, pour revenir au fascisme de 1919. Un fascisme social et subversif, avec une dimension antibourgeoise. Ses militants se veulent volontiers bouffe-curé et laïques. Leur lutte se dit ’’ de libération nationale et sociale ’’, formule empruntée au Parti communiste allemand de l’entre-deux-guerres. Pour synthétiser, les nationalistes révolutionnaires se vivent comme l’extrême gauche de l’extrême droite, avec tout un trip anti-impérialiste. On retrouve ça dans la pensée d’Alain Soral, même s’il se révèle finalement assez peu fasciste. »

Quels sont leurs ennemis ?

« Durant les années 1980, les nationalistes révolutionnaires sont branchés sur l’idée de trouver des convergences avec les musulmans contre le capitalisme et ’’ l’impérialisme américano-sioniste ’’. Il y a une obsession antisémite très claire. Certains ont de la sympathie pour la révolution iranienne, qui refuse la domination matérialiste des États-Unis et contient un retour à une ’’ tradition originelle primordiale ’’ au sens de René Guénon [2]. Le fondamentalisme religieux est vu à cette époque comme un fondamentalisme nationaliste. Maurice Bardèche, grand théoricien du fascisme français, aimait ainsi à affirmer que le Coran porte quelque chose de viril.

Mais tout ça évolue après la chute du mur de Berlin : il se produit une espèce de confusion entre antisionisme et racisme arabo-musulman. La pensée d’extrême droite s’ethnicise. Dans les années 1980, les nationalistes révolutionnaires criaient dans les manifs célébrant Jeanne d’Arc le slogan antisémite « Deauville, Sentier, territoires occupés » ; en 2002, lors du dernier 1er Mai d’Unité radicale, le slogan devient « Marseille : poubelle, territoire occupé ». Ce sont dorénavant les arabes qui sont visés. Et à partir de la guerre du Kosovo de 1999, l’extrême droite française intègre l’idée d’une islamisation de l’Europe – il reviendrait aux nationalistes de la défendre. Au même moment se produit la scission du FN. La question ethnique et de l’islam est mise en avant par les mégrétistes, qui affirment que Le Pen est un traître devenu cosmopolite. »

Quelle stratégie est à l’œuvre derrière l’ouverture des lieux estampillés Bastion social ?

« Elle s’appuie sur un premier constat : l’ancrage de militants d’un parti dans un quartier produit des effets de normalisation et de légitimation idéologiques. Mais au fond, l’ambition est plus large. Il s’agit de montrer que l’extrême droite est anti-système. C’est l’obsession. D’ailleurs, le mot ’’ système ’’ vient de l’extrême droite allemande des années 1920  : Systemzeit. L’extrême droite française l’incorpore à partir de 1954. L’idée derrière cette revendication anti-système, c’est aussi de prétendre à une vocation sociale. Qui s’incarnerait dans la volonté d’aider ’’ les nôtres avant les autres ’’. Les gens du Bastion social sont des euro régionalistes. Ils promeuvent l’idée d’une Europe fédérant ses ethnies avec leur culture : Bretons, Catalans, etc. Quant aux ’’ autres ’’, il faut les mettre dehors. Un autocollant d’Unité radicale proclamait ainsi : ’’ Si Mouloud est français, moi je suis breton ’’.

Faire vivre un lieu anti-système passe aussi par la contre-culture, même si la scène rock d’extrême droite est aujourd’hui moribonde. Les Brigandes ne sont pas très funky et une bonne partie de l’extrême droite les trouve aussi perturbées que les gens de gauche... Mais peu importe. En ouvrant un lieu dans une ville, on montre qu’on est là, qu’on tient un territoire, qu’on a une légitimité à exister. Et la question de la musique ou d’autres formes d’art joue un rôle essentiel. Fabrice Robert, président du Bloc identitaire, disait ainsi dans les années 1990 : ’’ Si on a un groupe de rock, il faut qu’il soit ce qu’ont été Les Béruriers noirs ou Zebda à la gauche. ’’

Cela rejoint un dernier élément : l’extrême droite radicale française subit l’influence italienne. De l’autre côté des Alpes, CasaPound marche très fort. Les néofascistes italiens ont toujours été avant-gardistes sur la question du combat culturel. Ils ont fait du rock d’extrême droite avant les Français. Et leurs graphismes et slogans ont toujours fait fantasmer ces derniers. Déjà, dans les années 1960, les Français trouvaient incroyable ce qui se produisait parfois quand les flics débarquaient sur un campus de Rome pour mettre fin à une baston entre maoïstes et fachos : les deux camps arrêtaient de se battre et s’alliaient contre les uniformes…

Dans la pratique, CasaPound a d’abord été imitée à Madrid, avec un lieu qui s’appelait la Maison François Duprat [3] avant de devenir le Hogar social (Foyer social). Le mouvement arrive maintenant en France, parce que certains se sont dit qu’un espace existait pour la résurgence d’un mouvement national-révolutionnaire. Avec en filigrane ce fantasme : le fait qu’un libéral s’assume pour une fois à l’Élysée libérerait de la place pour les offres radicales. »

À Marseille, ce sont des militants en rupture de ban avec l’Action française qui s’allient à des membres du Gud pour ouvrir un lieu étiqueté Bastion social. C’est un mariage étonnant...

« En effet, les royalistes de l’Action française n’ont normalement rien à voir avec les nationalistes révolutionnaires. Les premiers sont tournés vers un catholicisme de raison et la tradition, alors que les seconds se veulent des révolutionnaires au sens fasciste : on change non seulement de civilisation, mais on change aussi l’homme. À la base, ils n’ont donc rien pour s’entendre.

Sauf que dans les Bouches-du-Rhône, l’Action française, du fait de son dynamisme, a absorbé beaucoup de courants. J’ai dressé des cartes en me servant de fichiers militants : depuis les années 1930, l’extrême droite radicale s’installe le long du couloir rhodanien. On part de Lyon, on descend à Marseille et on file à Nice. Pour exceptions à ce tropisme rhodanien, la Flandre française et le Finistère, qui constituent aussi depuis des décennies des zones d’implantation.

Bref, s’il y a cette agitation actuelle du côté de Marseille, c’est du fait même de la structuration géographique de l’extrême droite radicale. Mais il y a aussi un autre élément à prendre en compte : l’opposition facho/gaucho. De façon très pratique, la présence d’un camp encourage ceux d’en face à se constituer comme un groupe d’activistes. L’un dit ’’ On ne va pas laisser la place aux gauchos ’’ et l’autre crie ’’ Le fascisme ne passera pas ’’. On se motive ainsi l’un l’autre parce que l’ennemi est à portée. Il n’y a rien de plus mobilisateur. C’est plus compliqué si tu habites une ville où les gars à qui tu es censé t’opposer n’existent pas : il ne se produit pas toute cette agitation. Or, Marseille combine la présence structurelle de militants d’extrême droite et d’une gauche radicalisée. Les deux pôles se magnétisent et se légitiment. Sans oublier les contacts avec l’Italie, toujours importants sur le territoire marseillais. »

Où situer la question de la violence ?

« La dernière grande période de violence de l’extrême droite se situe de 1979 à l’été 1980. Avec 325 actes de violences recensés, dont 50 attentats à l’explosif imputés à l’extrême droite par les services de police ! Nous n’en sommes pas du tout là aujourd’hui. D’où un paradoxal effet de loupe : comme le niveau de violence est faible, on craint le retour de pratiques sanglantes dès que ça bouge. Mais si on regarde les choses de manière froide, et avec tout le respect que je porte à la mémoire de Clément Méric – un mort, c’est toujours un mort de trop – , la violence s’entend aujourd’hui davantage comme effet de mobilisation et de discours que comme une réalité physique.

Il faut revenir ici sur l’influence exercée par deux dirigeants historiques des Identitaires, Fabrice Robert et Philippe Vardon, qui ont beaucoup pesé pour transformer le rapport à la violence de l’extrême droite radicale. Dans les années 1980 et 1990, le pedigree d’un jeune faf résidait dans son ’’ tableau de chasse ’’ – il devait impressionner ses camarades par sa capacité à la bagarre. Mais cela change avec la dissolution d’Unité radicale, décidée après l’attentat raté de Maxime Brunerie contre Jacques Chirac en juillet 2002. Pour Fabrice Robert, c’est un déclic : il comprend alors qu’il suffit de l’acte solitaire, et insensé, d’un seul militant pour entraîner la dissolution de son mouvement. Il adopte alors une formule : ’’ Faire peur à nos adversaires, mais pas à nos grands-mères. ’’

Auparavant, les membres de l’extrême droite radicale voulaient être les méchants, appartenir au ’’ camp des réprouvés ’’, selon une expression largement utilisée. Ils souhaitaient foutre la trouille. Mais après 2002, les cadres identitaires ont (peu ou prou) expliqué à leurs militants : ’’ Il faut changer. Vous n’êtes pas les méchants. Vous êtes les gentils, ceux qui veulent sauver leur pays et leurs femmes d’une bande de racailles. ’’ Vardon et Robert, d’anciens boneheads pourtant, ont ainsi bien compris que la violence ne servait à rien dans l’état politique actuel. Et qu’il était possible d’offrir le même ’’ trip ’’ anti-système, les mêmes sensations, en mettant en place des actions beaucoup moins brutales. Je prendrais l’exemple de l’occupation par des militants identitaires du toit d’une mosquée de Poitiers en octobre 2012. À l’issue de celle-ci, les participants sont rapidement placés en garde à vue, ça leur fait des souvenirs de ’’ guerre ’’. Mais ils s’en sortent sans casier judiciaire – leur vie n’est pas foutue. Et les images de l’action diffusée à la télé ont bien plus de chances de parler à une partie de la population que s’il s’était agi de types armés de battes de base-ball en train de défoncer un Arabe. Bref, Vardon et Robert ont compris qu’on pouvait sublimer cette question de la violence et en récolter des effets politiques efficaces. Les gens derrière le Bastion social se situent dans cet héritage. »

Penses-tu que le projet Bastion social peut prendre beaucoup d’ampleur ?

« Je n’y crois pas vraiment : généralement, l’imitation de l’Italie en France ne fonctionne pas. Le rapport à la culture et à la violence ne sont pas les mêmes. Le fascisme, tel que conçu par les nationaliste révolutionnaires, est un romantisme de l’époque industrielle. Il s’agit de dire à des classes moyennes qui ont la trouille et à des classes populaires qui ont la rage qu’il existe une perspective pour elles à travers le fascisme. Or sans société industrielle, il n’y a plus ni communisme ni fascisme, mais seulement des post-communismes et des post-fascismes cantonnés à l’état de sectes politiques. On sait depuis Marx que la politique fonctionne avec les formes économiques : tu penses selon la façon dont tu travailles.

Et dans une économie industrielle, l’existence de partis prônant une idéologie de masse d’organisation de la société s’avère parfaitement rationnelle. Ce n’est pas un hasard si ces modèles ont fonctionné durant l’entre-deux-guerres. Les travailleurs sortent alors de la militarisation de la Première Guerre mondiale et retournent à l’usine, où le boulot est très hiérarchisé. Alors qu’aujourd’hui, beaucoup de gens enchaînent les contrats précaires et galèrent seuls dans leur coin. Dans la société actuelle, les modèles globalisants ne fonctionnent plus.

De toute façon, le fascisme en France a toujours été constitué d’une noria de groupuscules sans chef ni idéologie propre. En 1936, l’effectif des extrêmes droites représentait 5,5 % de la population active selon la préfecture de police. Mais la part dans cet effectif du Parti franciste de Marcel Bucard [4], qui se voulait authentiquement fasciste, n’était que de 0,5 %. À la même époque, le parti nazi comptait huit millions de membres en Allemagne… Je crois qu’une des explications à cette faiblesse du fascisme en France est qu’il y a toujours résulté d’une hybridation entre des éléments étrangers et le nationalisme tricolore. Ce qui n’en fait pas un produit efficient pour rencontrer les masses. La gauche et l’extrême gauche ont toujours porté ce fantasme d’un retour aux années 1930. Mais elles se trompent : le fascisme ne reviendra pas. Et l’extrême droite actuelle n’est pas fasciste. Parce que les sociétés inventent sans cesse de nouvelles manières d’être opprimées.

Ce qui se joue aujourd’hui résulte ainsi de la rencontre entre deux phénomènes. D’un côté, à l’Ouest, une droitisation transatlantique avec un démantèlement de l’État social au bénéfice d’une montée de l’État pénal. D’où un écroulement de l’humanisme égalitaire au profit d’une ethnicisation des représentations sociales, un phénomène qui touche l’Occident depuis le premier choc pétrolier des années 1970. Et de l’autre côté, à l’Est, on assiste à la montée, depuis la chute du mur de Berlin, des démocraties dites ’’ illibérales ’’ – il s’agit de la conversion d’un certain nombre de pays à des formes nouvelles d’autorité comme en Pologne, Hongrie, Turquie, Russie, etc. La question est maintenant de savoir si ces deux courants peuvent ’’ matcher ’’. Marine Le Pen avait parié que oui lors de la dernière présidentielle : elle entendait clairement s’inspirer de ce qui se passe à l’Est pour l’introduire à l’Ouest. Ça n’a pas fonctionné cette fois. Mais si elle, ou quelqu’un d’autre, y parvenait finalement en France, État membre du Conseil de sécurité de l’ONU et pays fondateur de l’Europe, une contagion pourrait être à craindre. Auquel cas, on n’aurait plus qu’à aller tous nous planquer... »

On n’en est heureusement pas là... Dernière question, puisque tu évoquais Marine Le Pen : comment interagissent le Front national et les nationalistes révolutionnaires ?

« Le rôle structurel du FN est d’embourgeoiser les nationalistes révolutionnaires. Avec cet argument de fond : plutôt que de faire la révolution, il faut mettre les mains dans le cambouis du pouvoir. C’est un classique, le PS a absorbé les trotskystes et les maoïstes de cette même manière. Pour les nationalistes révolutionnaires, le FN constitue donc une protection qui offre des débouchés professionnels : c’est mieux d’être conseiller régional que chômeur...

Paradoxalement, le FN empêche le système d’exploser : il congèle la contestation révolutionnaire d’extrême droite. En s’attaquant aux valeurs de l’humanisme égalitaire et en prônant une pensée ethnicisée, il mine le système, mais en même temps il protège les institutions en digérant ce qui pourrait être une vraie contestation révolutionnaire d’extrême droite. On gagne en maintien de l’ordre public ce qu’on perd en matière d’adhésion aux valeurs humanistes. »


Notes


[1Il a notamment publié, entre autres ouvrages spécialisés, François Duprat – L’homme qui inventa le Front national (avec Joseph Beauregard, Denoël, 2012) et Les Droites extrêmes en Europe (avec Jean-Claude Camus, Le Seuil, 2015). Il a aussi participé au livre collectif La violence des marges politiques des années 1980 à nos jours (sous la direction d’Isabelle Sommier), qui vient de paraître chez Reveneuve.

[2Philosophe et essayiste français du début du XXe siècle, critique de la modernité.

[3Théoricien du mouvement nationaliste révolutionnaire et ancien numéro deux du FN.

[4Le parti franciste est un parti inspiré du fascisme italien fondé en 1933 par Marcel Bucard.



2 commentaire(s)
  • Le 26 juin 2018 à 20h28, par bertoni -

    super bravo..

    en france, j’ai l’impression que les premiers à "inventer" une sorte de casapound, sont les vardon / roudier, à nice, avec la maïoun (je sais plus trop les dates).

    merci pour le regard, il trempe profond, depuis les scalp et autres, toujours prompts qu’on est (salut quand même au boulot de la horde ! parmi les autres cocos), à riposter au coup par coup.

    bises et bon courage (aller se planquer, on s’y prépare quand même), d’un collègue plutôt lillo.

    cf. http://labrique.net/index.php/thematiques/politicaille/972-la-main-droite-du-diable

    Répondre à ce message

  • Le 28 juin 2018 à 17h28, par Emilien Chaussure -

    Petit (mais important) rectificatif : René Guénon n’était pas philosophe mais métaphysicien. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça... hum...

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Par Sébastien Navarro


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