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Edito et sommaire du n°164


paru dans CQFD n°164 (avril 2018), rubrique , rubrique , par Jean-Baptiste Bernard, l’équipe de CQFD, illustré par , illustré par , illustré par
mis en ligne le 06/04/2018 - commentaires

En kiosque !

En une : "Bastion Social", de Jérémy Boulard Le Fur.

Anniversaire

Les vertes années du molosse rouge : 15 ans et tous ses crocs > À l’échelle d’une vie de chien, quinze ans, c’est au moins le bel âge. Pour fêter ça, CQFD a demandé à treize de ses figures emblématiques d’écrire deux mots sur ce que le journal représente. À eux tous, ces billets (à découvrir pages 22 et 23) dressent un portrait fidèle et subjectif de l’expérimentation sociale que vous trouvez tous les premiers vendredis du mois en kiosque ou dans votre boite aux lettres.

Bons baisers de partout !

Édito : L’Homo oeconomicus dans ma peau

« L’homme nouveau », produit du macronisme avancé, est un « entrepreneur de lui-même » qui optimise le rendement de ses compétences, qui développe, valorise, gère au mieux de ses intérêts son « capital humain », rêve, comme l’y invite Macron, de devenir milliardaire, et se réalise pleinement dans la concurrence libre et non faussée, peut-on lire dans une tribune collective notamment signée par Bernard Lahire et Frédéric Lordon. [1] »

En réalité, cet « homme nouveau » est une vieille antienne de l’économie classique. Un pion conceptuel dont la nature calculatrice, égoïste et conservatrice ne serait plus à prouver. Pourtant, rien de naturel ou d’évident là-dedans. Pierre Clastres, en son temps, raillait l’ethnocentrisme occidental : « Si l’homme primitif ne rentabilise pas son activité, ce n’est pas parce qu’il ne sait pas le faire, mais parce qu’il n’en a pas envie ». Et on le comprend. Voilà belle lurette que nombre d’études anthropologiques ont démontré que les « peuples premiers » avaient constitué des sociétés d’abondance. Le postulat de la rareté des richesses à l’origine du système capitaliste n’avait juste aucun sens pour eux. Quant à une prétendue nature humaine violente qu’il faudrait canaliser au moyen d’une concurrence de tous contre tous, il ne s’agit là que d’une pièce idéologique supplémentaire du dressage humain.

En représentation au Salon de l’agriculture de février, Jupiter lâchait : « Je ne peux pas avoir, d’un côté, des agriculteurs qui n’ont pas de jour férié et n’auront peut-être pas de retraite, et dire, le statut des cheminots, il ne faut pas le changer ». Tous contre tous et tous dans la merde d’une précarité érigée en horizon indépassable. Considérant que le thatchérisme n’est pas mort avec l’iron lady, on retrouverait bien une petite pulsion animale enfouie par des millénaires de domestication, pardon, de civilisation…

Macron, le visage nouveau et souriant d’un très ancien monde qu’on aimerait encore et toujours écraser à coups de tatanes.

La Rédaction

Dossier : Bastion social, tu perds ton sang froid

Poussée d’acmé à l’extrême droite radicale. Voilà que ses militants s’agitent et se remuent. Qu’ils se prennent à rêver de construire quelque chose ensemble – des lieux, un réseau, une vague idéologie, une façon de s’ancrer dans les villes et quartiers. Qu’ils regardent dans une même direction, un horizon qu’ils imaginent conquérant et glorieux alors qu’il n’est que haine et rancœur, agressions et bastons, camaraderie brutale et marche au pas de l’oie.

Reste qu’ils y croient. Et qu’ils s’y croient. Une brise nouvelle, vent frais vent du malsain, soufflerait dans leur sens. Sûr de sûr. Ils se pensent à la manœuvre, se voient déjà en train de hisser leur fanion violet et rouge (pour pompeux emblème, un phare qui irradie tous azimuts), poussant la barre de leur rafiot à l’extrême droite toute. Surtout, ils se voudraient grande armada réunie sous le label Bastion social.

Ce n’est bien sûr pas la première fois que se développe en France un réseau d’extrême droite radicale, ni que s’ouvrent des lieux néofascistes au cœur des villes – pour parfait exemple, Lyon, dont le centre a été largement colonisé par les nationalistes. Pas la première fois non plus que des néofascistes hexagonaux se lancent dans une tentative de reproduction de CasaPound, s’imaginant pouvoir transposer ici le succès de ces radicaux italiens qui ont initié un vrai modèle contre-culturel mariant modernité pop et tradition fasciste. Pas la première fois, enfin, que des crânes rasés causent avec emphase de social et de culture, pensant réinventer la politique en organisant deux conférences, trois concerts, un concours de cul-secs et une vague distribution de vêtements.

Au fond, aucune des caractéristiques du Bastion social n’en fait un projet novateur. La soupe est même presque classique : prétention sociale (« Les nôtres avant les autres »), activisme de rue et baston, aspiration à renouveler les codes, sens de la communication, volonté de prendre pied dans les quartiers populaires (à Strasbourg) ou les villes de tradition antifascistes (à Marseille), envie de fédérer au-delà d’un groupuscule particulier, reprise de certains thèmes traditionnellement associés à la gauche, revendication mollement révolutionnaire, et (on ne se refait pas) dénonciation des immigrés et des étrangers. Bref, rien de très neuf.

Alors, pourquoi cet emballement autour du Bastion social ? Comment expliquer que la sauce prenne si vite ? Le lancement du mouvement remonte à moins d’un an – sa première mention date en fait de mai 2017, à l’occasion de la réquisition par les nationalistes révolutionnaires du GUD d’un bâtiment lyonnais dont ils souhaitent faire un centre d’accueil pour « Français de souche ». Pas pour longtemps : sitôt installés, sitôt évacués. Mais les gudards ont quand même le temps de se rapprocher des néonazis d’Edelweiss Pays de Savoie et des identitaires d’Autour du Lac. Également présents, les clients habituels de la cité lyonnaise : identitaires, militants de l’Action française, néonazis, anciens membres des Jeunesses nationalistes, etc. Entre eux tous, le courant passe bien. Et quand le GUD annonce sa mise en sommeil en novembre 2017 et sa mutation en Bastion social, il sait pouvoir compter sur des militants issus de divers courants.

Par Rémi. {JPEG}

Voilà le mouvement lancé, et il se veut fédérateur. En quelques mois, les implantations se multiplient : Lyon, Strasbourg (l’Arcadia) et Chambéry (l’Edelweiss) en décembre, Aix-en-Provence en février (La Bastide), Marseille en mars (le Navarin). Des groupes sont aussi constitués à Clermont-Ferrand et à Paris, mais sans lieu pour l’instant. À chaque fois, les anciens gudards s’appuient sur les groupuscules radicaux locaux pour prendre pied sur place, puis ouvrir un local. C’est par exemple en débauchant la frange la plus jeune, motivée et violente de l’Action française qu’ils ouvrent celui de Marseille, près du Vieux-Port.

La plupart du temps, l’ouverture d’un local estampillé Bastion social s’accompagne d’une recrudescence des violences et agressions : les militants radicaux se sentent le vent en poupe, veulent occuper la rue, faire parler d’eux. Alors ils cognent. Pour dernier avatar, l’agression perpétrée le 29 mars non loin de l’Arcadia, à Strasbourg : une quinzaine de crânes rasés s’abattent sur six jeunes gens qui arrachent des affiches d’extrême droite, avant de les rouer de coups. Parmi les agresseurs, deux responsables du Bastion social.

Cette récente multiplication des affrontements, provocations et agressions [2] ne traduit pas seulement l’envie de castagne de l’extrême droite radicale. Elle témoigne aussi d’un phénomène de recomposition à l’œuvre dans la mouvance et de l’attente entretenue par des militants jeunes et violents à l’égard d’un projet mobilisateur. La plupart des groupuscules qui ont fait parler d’eux ces dix dernières années sont en perte de vitesse, voire complètement dans les choux : les Identitaires ne représentent plus grand-chose, Égalité et Réconciliation suit le déclin de son Soral de leader, Les Jeunesses nationalistes et l’Œuvre française ont plus ou moins disparu de la circulation après leur dissolution suite au meurtre de Clément Méric en 2013, et le mouvement Troisième Voie, de Serge Ayoub, n’a finalement jamais trouvé la sienne. Sachant que la situation n’est guère meilleure au sein de l’extrême droite parlementaire : le FN, pas au mieux de sa forme, n’est pas en capacité d’attirer de jeunes militants en quête de renouveau.

Bref, il y a un grande vide politique au sein de l’extrême droite radicale. Et il n’attend que d’être comblé. C’est sans doute ce qui rend si dangereux le projet de Bastion social, bien davantage qu’une éphémère dynamique de la baston ou qu’une série d’ouverture de lieux. Son principal atout ? Tomber pile-poil au bon moment. Et proposer une offre radicale fédératrice. Gaffe à nos miches.

Jean-Baptiste Bernard

Au sommaire du dossier :

Espace vital : Marseille, vol au-dessus d’un nid de dingos > Le samedi 24 mars, mille anti-fascistes ont marché jusqu’au Vieux-Port contre l’ouverture d’un lieu estampillé Bastion social à Marseille. Ils n’ont pas pu aller plus loin, car la préfecture avait interdit la manifestation et mis en place un périmètre de sécurité autour de la rue Fort-Notre-Dame. Laissant une poignée de militants néo-fascistes fanfaronner sur la chaussée et inaugurer tranquillement leur nouveau local.

Entretien avec l’historien Nicolas Lebourg : « Le Bastion social marque le retour du nationalisme-révolutionnaire » > Nicolas Lebourg est historien, spécialiste de l’extrême droite. Le jour de l’entretien, il porte une vieille veste militaire noire ornée de chevrons rouges qui lui donne un côté Sergent Pepper. Autour d’un café, il distribue des billes pour cerner la nouvelle dynamique néofasciste portée par le projet Bastion social.

Les grands frères italiens du néofascime social : Casa Pound et la Duce vita > Il y a quinze ans, des militants nationalistes faisaient main basse sur un bâtiment romain abandonné. De ce se squat, centré sur l’action sociale (pour les seuls blancs) et le combat culturel, ils ont fait le fer de lance de leur mouvement, CasaPound. Depuis, celui-ci a essaimé dans toute l’Italie. Histoire d’une success story néofasciste.

À l’Est, du nouveau (néofasciste) : Stras Brune > Ils ont pris pied dans la capitale alsacienne depuis décembre, louant un local aux abords du quartier populaire Vauban. L’endroit s’appelle l’Arcadia, est estampillé Bastion social, et propose aux fachos de tous bords des soirées festives et des activités culturelles. Au grand dam des habitants du quartier, qui ne goûtent guère le voisinage encombrant et violent des nouveaux venus.

Petite histoire du Scalp : « Déterrer la hache de guerre » ! > Le Scalp et le réseau No Pasaran font partie de l’histoire de l’antifascisme radical. S’ils n’ont pas toujours réussi à dépasser le cadre de l’affrontement ritualisé avec les fachos ou la police, leurs membres ont quand même essayé d’attaquer le mal à la racine. Et, si possible, de refaire le monde.

La Horde — Informer pour que ¡ No pasaran ! => Si on s’occupe pas de l’extrême droite, c’est elle qui s’occupera de nous > Une lutte antifasciste conséquente ne se résume pas à la confrontation avec l’extrême droite. Mais passe aussi par l’information – sur les groupes nationalistes comme sur les initiatives antifas. Le collectif La Horde, qui anime le site du même nom, effectue ce précieux travail. Entretien.

Grèce, pas de quartier pour Aube dorée : Le Crépuscule des brutes > Au centre d’Athènes, une guerre de territoire fait rage depuis les débuts de la crise entre néonazis et antifascistes. Immersion au cœur d’un « supposé » bastion d’Aube dorée.

Actu de par ici et d’ailleurs

La Syrie façon puzzle : Afrin est tombée > La reconquête de la Ghouta par le régime syrien et l’invasion d’Afrin par la Turquie ont provoqué à nouveau le déplacement de centaines de milliers de civils. Les Kurdes du Rojava, lâchés de toutes parts, se trouvent pris en étau dans ce grand jeu qui vise à achever la partition du pays.

Réforme de la SNCF : Ce sentiment de la grève bien faite > Alors, grève perlée ou reconductible ? CQFD a cherché à savoir ce qu’en pensaient les gars du rail. Le résultat ? Terrible. Où l’on découvre que la guerre de plus ou moins basse intensité menée par les gouvernements successifs – et les médias – a fini par dégoûter les cheminots de leur boulot.

Et surtout, la santé ! Parc Kalliste, un château dans le désert > Le décor est impressionnant, comme tiré d’un film. Mais les neuf tours du parc Kalliste, plantées à flanc de coteau au nord de Marseille, sont bien réelles. Tout comme le grand bâtiment baroque qu’elles encerclent. C’est ici que de jeunes professionnels du secteur médical ont décidé d’implanter leur projet, le Château en santé.

Photo de Yohanne Lamoulère. {JPEG}

À Marseille, dans une cité abandonnée : Régler ses comptes à OK Corot > A la cité du parc Corot, dans le 13e arrondissement de Marseille, on trouve des locataires flippés, des squatteurs albanais, des petits propriétaires énervés, des flics enfouraillés… Le décors ? Déglingué. L’ambiance ? Délétère. Ça pue le mauvais western àtous les étages. Reportage.

Gilead patres => Business de l’hépatite C : tout pour le fric > Avec le Sofosbuvir, molécule rachetée en 2011, le labo Gilead a mis la main sur une véritable poule aux œufs d’or. Ce traitement révolutionnaire de l’hépatite C est si efficace que la firme peut se permettre de l’écouler à un prix exorbitant.

Comment être paysan aujourd’hui ? => A la rencontre des gens du pays > Dans le dossier de son précédent numéro, « Labour fou — paysannerie en lutte », le Chien rouge partait à la rencontre de ces agriculteurs qui « invitent à enterrer nos vies administrées et à reprendre la clé des champs ». Las, il manquait à ce dossier un texte, celui du vigneron Jean-Claude Leyraud, auteur d’une lecture croisée de deux ouvrages portant sur l’impossibilité d’être paysan aujourd’hui. Le voici — quand il n’y en a plus, il y en a encore…

Le bluff de la vidéosurveillance : Caméra, pourquoi sans répit m’épies-tu ? > Des caméras partout, mais pour quoi et à quel prix ? Cette police électronique tient-elle les promesses de ses promoteurs ? Aucune étude sérieuse n’avait encore été menée sur le sujet. Docteur ès délinquance, Laurent Mucchielli y a jeté un œil.

Face à l’urgence sociale… Effacer les pauvres > Six jours sur sept, l’Accueil de jour (ADJ) reçoit ceux et celles qui ont besoin d’une douche, d’un moment calme, de conseils : galériens des rues, migrants, personnes en dérive psy… Il y a deux ans, CQFD en parlait. Et recommence aujourd’hui pour une bonne raison : malgré une détresse sociale qui s’accentue, l’ADJ est menacé de fermeture.


Notes


[1Libération du 20 mars 2018.

[2Attaque du lycée autogéré de Paris par d’anciens gudards le 16 mars, expulsion violente par des nervis cagoulés des grévistes occupant la fac de droit à Montpellier le 22 mars, agression d’étudiants lillois par des militants d’extrême droite le 26 mars.



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