CQFD

Cherche du taf et tais-toi

À quoi sert Pôle emploi ?


paru dans CQFD n°95 (décembre 2011), par Juliette Volcler, illustré par
mis en ligne le 21/12/2011 - commentaires

Le 26 septembre, un chômeur breton était menacé de poursuites pour « propos désobligeants envers le travail des conseillers de Pôle emploi » – en l’occurrence, pour avoir dit répondre aux convocations juste parce que « c’est une obligation légale pour percevoir le RSA ». Le 22 novembre, c’est Maxime [1], membre de la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France (CIP-IDF), qui comparaissait pour « outrage à Pôle emploi » : on lui reproche d’avoir, lors d’une action collective dans une agence parisienne fin 2009, qualifié lesdits conseillers d’« incompétents, fainéants et bons à rien ». Les témoins appelés à la barre ont démontré, à travers moult exemples, que « Pôle emploi est effectivement incompétent, ne fait rien et se révèle le plus souvent bon à rien en ce qui concerne les droits des chômeurs » [2]. Rencontre avec l’outrageur, qui a depuis été relaxé.

CQFD : À ton procès, même le procureur a reconnu qu’il n’avait pas grand-chose à requérir contre toi. Le procès a surtout été l’occasion de pointer ce qui ne tourne pas rond à Pôle emploi…

Maxime : Critiquer Pôle emploi, c’est rompre le pacte social, mais de là à en faire un délit… D’autant que, précisément, cette institution triche, nous suspend sans procédure contradictoire, agit dans l’illégalité. Le discours contre la fraude est aussi une manière de distraire l’attention. La phrase qui m’était reprochée renvoyait à ce qui nous est dit en permanence pour nous stigmatiser.

Pôle emploi, c’est la fusion entre une boîte privée, l’Assedic, qui a toujours eu une culture de garde du coffre-fort face aux allocataires, et l’ANPE, en crise parce qu’elle avait une culture de service public et pensait, autrefois, qu’il était de son rôle de donner aux chômeurs des informations sur leurs droits. Tout ça est remplacé par une logique managériale : Pôle emploi recrute aujourd’hui de préférence des gens qui ont une formation de commerciaux.

À Pôle emploi comme à la CAF, les agents font un travail taylorisé, ils ne maîtrisent pas le processus dans lequel ils s’inscrivent, donc ils peuvent rejeter un dossier parce que sur le formulaire qu’ils doivent viser, il y a une case non cochée. On a fait des tables rondes avec des agents de Pôle emploi, et c’est sûr qu’ils souffrent : dire aux gens qu’ils n’ont droit à rien, ce n’est pas un rôle évident. Mais cela ne justifie pas ces agents qui, depuis le guichet, se vengent sur les allocataires de la misère sociale dans laquelle ils sont.

par FlowIl semble y avoir la volonté, à travers ce procès, de punir les actions collectives d’accompagnement que mène la CIP. Est-ce que tu pourrais parler de ces actions ?

Le procès est arrivé à une époque où on allait deux fois par semaine en agences pour faire débloquer des dossiers collectivement. On a obligé la direction et le médiateur national à se déplacer. On a obtenu des mesures générales, par exemple sur des trop-perçus réclamés à des intermittentes en congé maternité, ce qui a provoqué une crise à Pôle emploi. Ils n’ont pourtant octroyé ce dégrèvement qu’aux personnes qui ont participé à la lutte ou qui l’ont explicitement réclamé. Et, comme souvent, ils n’ont délivré aucune information sur les droits, ce qui permet d’annoncer des mesures fracassantes et de ne les appliquer qu’à 10 % des personnes concernées.

On fait moins d’actions de ce type aujourd’hui, parce que les directeurs donnent la consigne aux agents d’exercer leur droit de retrait quand il y a une action collective : on s’est parfois retrouvés seuls à l’accueil. Et les possibilités semblent se restreindre : les mouvements de chômeurs et précaires des années 1990 pouvaient se traduire par des occupations de plusieurs jours. Ce n’est pas envisageable actuellement, on est très vite virés par les flics.

À défaut de pouvoir résoudre le chômage, l’État tente d’imposer la soumission, d’assener que le travail reste le socle de la société et que les chômeurs sont illégitimes…

Aujourd’hui, on est dans un discours moral, qui vaut pour les chômeurs comme pour les retraités ou les autres allocataires : les droits sont décrits comme une dette dont sont redevables des assistés. On nous dit partout qu’on est une petite Grèce à nous tout seuls. Mais Sarkozy n’a fait que reprendre un terrain préparé par la gauche. En janvier 1998, Jospin disait : « Je préfère une société de travail à l’assistance. » Ce discours de restauration libérale et de destruction de toutes les formes de solidarité est depuis tout à fait dominant, avec l’aval de la gauche. Or la définition industrielle du chômage ne marche plus, parce qu’il y a un halo de situations qui ne sont ni de l’emploi classique, ni du chômage total : c’est le cas de centaines de milliers de « chômeurs en activité à temps réduit », mais aussi des stagiaires en entreprises ou des gens qui touchent le RSA et qui travaillent au noir.


Notes


[1Le prénom a été changé.

[2Citation extraite du site www.cip-idf.org, qui publie des infos sur ces questions (et bien d’autres), ainsi que des conseils pour éviter les radiations.



9 commentaire(s)
  • Le 21 décembre 2011 à 09h21, par colporteur -

    Quelques propositions pour prolonger la lecture de cet article, c’est du taff de se tenir au jus, de croiser les points de vue, de les reprendre, de les varier, de les faire vivre en vrai, mais bon, vous l’aviez compris, c’est le travail qui nous rend dignes, non ?

    D’abord, un article de base pour qui a affaire à Pôle et ne veut pas se laisser faire : Quelques conseils pour faire face aux radiations, au suivi... http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5630 À faire circuler dans vos entours !

    Sinon, le papier qui suivait la relaxe du chef d’outrage à Pôle emploi situe les enjeux :

    "C’est l’histoire d’un plein emploi qui ne reviendra pas et de l’action de son fantôme sur les vies aujourd’hui.

    C’est l’histoire d’étranges institutions pour lesquelles ce plein emploi qui n’existe pas vaut à la fois boussole et centre de gravité ; l’histoire d’un Pôle emploi qui désigne les chômeurs comme des "candidats". Candidats à quoi ? À l’emploi bien sûr. Et tout ce qui excède ce rôle assigné sera susceptible de sanction, de mépris, d’éviction, de correction, de procès. (...)"

    Voir :Outragé, Pôle emploi mord la poussière http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5925

    D’autres collectifs de chômeurs/précaires, cette liste non exhaustive ne demande qu’à être complétée :

    Rennes : Mouvement des chômeurs et précaires en lutte http://mcpl.revolublog.com/

    Montreuil : CAFards https://cafard93.wordpress.com/

    Marseille : Assemblée contre la précarisation http://contrelapreca.eklablog.com/

    Brest : En marche contre l’injustice sociale http://marchedeschomeurs-brest.blogspot.com/

    AC ! http://www.ac.eu.org/

    Une brochure belge fort intéressante : Les désirs ne chôment pas http://www.choming-out.collectifs.net/files/chomingout-screen.pdf

    Un texte dit à la tévé lors de l’interruption d’un direct pour appeler à la grève des chômeurs : Ni emploi forcé, ni culpabilisation, ni management, http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5009

    On le sait, il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes. Alors on se tient au courant, on agit, on s’en parle, on se bat, on conspire, et puis d’abord, comment faire autrement ?

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  • Le 21 décembre 2011 à 10h22, par Thierry -

    Dommage mais cet article est comme le gouvernement ou pôle emploi... généraliste. Pour les chômeurs (dont je fais partie en ce moment) tout le monde à pôle emploi est incompétent...

    Et bien non, tout le monde n’y est pas incompétent. Bien sur certains profitent de leur statut équivalent à celui d’un fonctionnaire pour prendre une semaine d’arrêt maladie avant leurs 15 jours de vacances, ou pour décharger leur bile sur leurs "clients".

    Mais d’autres font leur boulot, du mieux qu’ils peuvent avec une direction qui pour bien se faire voir de la DG n’hésite pas à leur donner de plus en plus de boulot, de les pousser à la productivité. 15 mn pour un entretien, pas une minute de plus.. oui mais tout les chômeurs ne sont pas fait dans le même moule. Beaucoup (si ce n’est pas tous) sont des cas particuliers.

    En plus de devoir se coltiner des chômeurs insolents, malpolis, m’enfoutiste, qui font exprès de ne pas se laver ’pour les emmerder un max’ (vécu) ils doivent aussi travailler avec des patrons qui les considèrent comme une agence de recrutement gratuite... à eux la charge de faire le tri des CVs selon des critères à la limite de la dénonciation à la HALDE.

    Alors oui peut être que certains méritent l’opprobe.. mais pas tous. Au final ils sont surtout le bouc émissaire du gouvernement. leurs nouveaux statuts ne leur garantissant même plus la sécurité de l’emploi, ils sont comme beaucoup de gens.. obligés de travailler dans des conditions précaires et surement idéales mais obligés de travailler pour nourrir leur famille.

    N.B : non je n’ai aucune action chez Pôle Emploi, mais j’ai rencontré des gens qui y travaillent et cotoyé le milieu assez longtemps pour me faire une idée juste je le pense de la situation.

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    • Le 21 décembre 2011 à 11h49, par jmj -

      Thierry, le vrai problème ne se situe pas dans le fait de savoir si les gens de pôle emploi sont bien ou pas, s’ils font bien leur boulot ou pas. Le vrai problème c’est que la défense des droits, de ce qui reste en terme de droits pour les chômeurs et les précaires, devient quelque chose d’illégal.

      Ce changement est clair depuis la fusion anpe/assedic. Avant tu pouvais accompagner une personne à l’anpe, à l’assedic, dire que tu appartenais à une asso de chômeurs et précaires. Tu étais entendu, écouté et, en mettant, le point sur la table, même si tu étais seul, tu pouvais faire bouger les choses parce que c’était encore un droit de défendre les intérêts des chômeurs et précaires. Et c’était aussi la faille de ces institutions.

      Peu avant la fusion, les premiers changements devinrent clairs. Un accompagnement à plusieurs pour une femme seule avec enfant, encore victime d’une erreur informatique et qui se retrouvait sans un centime pour manger. La personne à l’accueil, à mi-temps (si ma mémoire est bonne), refuse de prendre un rendez-vous, nous renvoie à la plateforme que l’on doit contacter par téléphone qui va autoriser ou non le rdv. Puis une fois le rdv obtenu, la personne qui nous reçoit nous explique qu’elle ne peut rien faire, que c’est la commission de la plateforme qui prend les décisions.

      Pourquoi cela ? En déplaçant la responsabilité, tu enlèves la possibilité de défendre tes droits. Puis le discours sur la fraude se renforce. Le social, c’est frauder. L’économie, c’est la loi. Frauder c’est voler, blablabla.

      Depuis la grande tentative qu’il y a eu a été de faire passer les gens qui défendaient les droits des chômeurs et des précaires pour quelque chose d’illégal (lis les différents textes de la cip-idf) avec un discours réducteur voire même les engueuler en les faisant passer pour ce qu’ils ne sont pas.

      Un jour un directeur régional nous a même mis un peu la pression en précisant que si on continuait à intervenir ainsi, ils allaient mettre des vigiles pour nous empêcher de... Au fait, quand défendre un droit était encore légal, le chômeur qui tombait dans les entrelacs du contrôle était informé de ses droits et pouvait contacter une asso de chômeurs et précaires, un avocat, quelqu’un de sa famille (la liste était fournie).

      Je ne sais pas si ce truc existe encore mais une chose est sûre, aujourd’hui quand tu interviens, on parle de gêne, de prise d’otage, d’empêcher les gens de travailler mais on ne parle plus de défense de tes droits.

      Je pense avoir assez répéter l’idée centrale de ce texte. Il faut prendre la juste mesure de cette victoire et aussi cet autre texte de la cip-idf sur le retour vers la légalité des indus, pour le moment pour pôle emploi. Il y a encore le gros morceau de la CAF sur les indûs et les contrôles chez toi où les agents se comportent sans aucun respect de la vie privée... Depuis quand un agent de la CAF doit-il avoir les mêmes obligations que celles d’un flic ? Le social, c’est frauder.

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    • Le 21 décembre 2011 à 12h33, par Juliette -

      @Thierry : Oui, la précarisation et la mise sous pression du travail social font pleinement partie du problème, mais je ne vois pas la contradiction. Il y a des travailleurs sociaux qui luttent contre la machinisation de leur métier et contre le discours dominant sur les chômeurs et sur la "fraude", parce que c’est précisément l’un des outils pour casser toute forme de solidarité et pour rogner les droits sans avoir l’air d’y toucher. On en avait traité notamment ici, et il y a le dossier très fourni produit par les amis de Z dans leur dernier numéro, ainsi que le docu radiophonique de ceux de Faïdos sonore.

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    • Le 21 décembre 2011 à 16h13, par claudia -

      @Thierry, après avoir côtoyer des personnes de pôle emploi, allez donc voir les fonctionnaires pour aussi vous faire une idée juste. Non, ils ne sont pas tous fainéants. Dans chaque métiers, il existe son lot de gens qui n’ont aucun respect de leur travail et qui donne une mauvaise image du monde des travailleurs. Arrêtez de schématiser ainsi les autres. Vous faites ainsi le jeu des décideurs et enfoncez le clou pour le FN

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    • Le 6 avril 2013 à 18h34 -

      certes ils travaillent mais comment, pourquoi ? dans un sens qui est incohérent en amont ; donc inutile

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  • Le 21 décembre 2011 à 14h09, par colporteur -

    @ Thierry, je vois pas pourquoi les agents du Pôle prendraient pas des arrêts maladie ! La pension de retraite, l’arrêt maladie, l’allocation c’est des abus ? Ben non. Et puis contrairement à ce qu’en disent les dominants, ça pourrait même être bon pour l’emploi, en l’occurrence celui d’un volant de précaires dans les Pôle, et pourquoi pas, si ils ont bien payés, font pas chier les chômeurs, etc. Faut que ça tourne.

    Il y a pas de hasard à ce que managés comme ils le sont et mis dans la merde de ce taff chaque jour (lis par exemple ce texte de grévistes du Pôle, à la Courneuve, des agents Pôle soient absentéistes (mieux vaut prendre des congés sans se rendre malades, mais il y en aussi beaucoup, beaucoup qui dépriment à force d’être pressurés et en plus de devoir dire des conneries aux chômeurs, de n’avoir rien à leur proposer, cette impuissance est pathogène), c’est logique et légitime de prendre l’air !

    C’est plus emmerdant d’avoir affaire à des agents qui se vengent de leur situation sur qui leur fait face, les chômeurs (eh oui, ça existe !), ou qui se foutent totalement d’eux en leur racontant n’importe quoi (au sujet de cet arbitraire, de l’opacité de l’institution, les témoignages donnés lors de ce procès pour outrage constituent une bonne documentation), appliquent sans sourciller des règles dégueulasses. C’est pas si rare, regardez, même les post balancés par les agents du Pôle sur le site La fusion pour les nuls, souvent ça craint, entre beefsteack corpo et mépris des chômeurs (’on est pas des travailleurs sociaux qu’ils disent fréquement...)

    Contrairement à ce que tu dis la question n’est pas de s’en prendre forcément aux agents du Pôle, mais plutôt de chercher une convergence d’intérêt (face au management de la société entreprise), voire des formes plus subjectives de complicité. Regarde donc ce texte qui a beaucoup été diffusé en Pôle, lors de visites collectives, lors des grèves des agents, lors de leurs manifs et actions, parfois réalisés en commun, avec des précaires : Lettre ouverte de quelques précaires aux conseillers de Pôle Emploi.

    Et c’est la même dans les CAF, on devrait pas s’y pointer, seul ou en groupe, sans avoir un peu connaissance de ce qui se passe pour ceux qui sont de l’autre coté du guichet, et en back office ( voir par exemple : Salariés de la caisse d’allocations familiales, chômeurs, précaires résistons à l’entreprise CAF !).

    Bon, les malentendus c’est parfois utiles, on s’explique, allez, à plus.

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  • Le 26 janvier 2013 à 15h58, par Paul -

    Je m’inscrit en partie dans l’étonnement de Thierry la phrase : "on lui reproche d’avoir, lors d’une action collective dans une agence parisienne fin 2009, qualifié lesdits conseillers d’ incompétents, fainéants et bons à rien » est pour le moins choquante... Dire cela des employés de pôle emploi c’est reprendre le discours classique de la droite sur les "fonctionnaires"... Je suis aussi à Pôle emploi et personnellement je n’ai rien à redire sur les "conseillés" qui pour moi sont "comme nous" et subissent le système... Il est évident que vu les conditions d’emploi dans cette boite (où les suicides ne sont pas rares !) la marge de manœuvre des agents est réduite à néant... Ils se retrouvent broyés par un système de fonctionnement kafkaïen sur lequel ils n’ont aucune prise et qu’ils doivent subir autant que nous, sachant qu’"ouvrir sa gueule" c’est mettre son emploi en danger ou prendre le risque de terminer au placard... Dénoncer le flicage des "demandeurs d’emploi" c’est une chose, taper sur les fonctionnaires (ou contractuels et donc précaires) de pôle emploi en est une autre... Inutile de mélanger les deux...

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Par Juliette Volcler


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