Loger et soigner
Squat un jour, squat toujours ?
Qui aurait pu prédire que la rencontre fortuite d’un psychiatre, Vincent Girard, et d’un guitariste à la rue, Hermann Händlhuber, serait le point de départ d’une petite révolution ? Trois ans après leur premier échange en 2004, ils investissent un immeuble de passes rue Curiol dans le centre de Marseille. Le premier squat de France ouvert par des médecins et des travailleurs sociaux s’est transformé en un dispositif de recherches expérimental : Un chez-soi d’abord.
« On n’en a rien à foutre des soins, nous, ce qu’il nous faut, c’est du logement »
Les résultats, très vite concluants, ont poussé le gouvernement à changer sa politique globale de lutte contre le sans-abrisme. Une success-story en demi-teinte pour cette expérience hors du commun, entrée presque par effraction dans les radars de l’institution.
Dans le dédale du centre-ville marseillais, travailleurs sociomédicaux et bénévoles de Médecins du monde polissent le bitume à la recherche de personnes en danger à la rue. Parmi eux, Vincent Girard, psychiatre, décide « d’aller vers » les sans-abris atteints de troubles psychiques. Lors de sa première maraude, place des Réformés, il fait la rencontre de Hermann, un grand gaillard germano-autrichien, guitare au poing, qui lui balance franchement : « On n’en a rien à foutre des soins. Nous, ce qu’il nous faut, c’est du logement. » Un an plus tard, en 2005, le psychiatre hors des clous s’associe à des travailleurs sociaux et médicaux ainsi qu’à des bénévoles pour fonder le collectif Logement santé. L’équipe milite pour mettre en place des solutions d’hébergement, de rétablissement et d’accès aux soins durables, loin de « la philosophie de la psychiatrie qui n’écoute pas les patients et cherche à les mettre sous médoc et à les enfermer ».
Fournir un toit aux sans-abris atteints de troubles psychologiques : l’ambition est noble, mais, dans le contexte d’une crise du logement généralisée et d’un embrasement du marché immobilier, elle semble compromise. À l’époque pourtant, la loi anti-squat n’existe pas encore. Très rapidement, Cyril, un membre du collectif qui habite rue Curiol à deux pas des Réformés, dégote la perle rare en matière d’habitat illégal : un bâtiment inoccupé qui végète en face de chez lui. « Il a trouvé un propriétaire prêt à nous vendre la clé pour 400 euros, se souvient Vincent. Je retire l’argent direct, je prends la clé et on commence à nettoyer, aidés par des gens de la rue et du centre d’accueil Vogue la galère à Aubagne. Le bâtiment est dans un état catastrophique : des trous dans les murs, pas d’électricité, pas d’eau. » Une travailleuse du sexe mexicaine, qui bossait dans les lieux, leur refile gracieusement sa connexion internet. Un tour sur le site « Kit-Ouvrir un squat », et voilà que naît le « Marabout », nom donné au squat par ses habitants, le 1er février 2007. Hermann, aujourd’hui décédé, s’y installe de façon permanente et devient le premier « médiateur-pair en santé mentale »1 salarié de l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille (AP-HM). Malgré la visite inopinée et peu amicale d’un agent municipal et d’un autre de Marseille habitat, le bailleur social de la ville, l’équipe médico-sociale obtient la légalisation du squat en 2008, par la Mairie de Marseille. « Les mecs ont compris que ça allait être compliqué d’expulser des malades et des médecins qui font de l’humanitaire dans Marseille, assure Vincent. Moi j’étais sûr qu’on était inarrêtable, parce qu’on répondait à un tel besoin, et surtout, on faisait de l’humanitaire en France, soutenus par Médecins du monde, la Fondation Abbé Pierre et l’AP-HM. »
Le squat ouvert, il s’agit désormais de prêcher la bonne parole au-delà du tissu associatif, auprès des institutions scientifiques et politiques. En 2008, Nicolas Sarkozy est au pouvoir. Avec sa ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, il entend « sécuriser » l’hôpital psychiatrique : contrôler les entrées et les sorties des établissements avec des systèmes de vidéosurveillance, équiper les patients hospitalisés sans leur consentement d’un dispositif de géolocalisation, aménager 200 chambres d’isolement, impliquer le préfet dans la décision d’autoriser une personne hospitalisée d’office à sortir. Son discours au personnel de l’hôpital psychiatrique d’Antony laisse un goût amer tant il stigmatise et criminalise les patients. La boulette est tellement énorme qu’il faut allumer un contre-feu. Il se trouve que, dans le même temps, un conseiller de la ministre de la Santé traîne ses oreilles à Science Po Aix où Vincent Girard donne une conférence. Le psychiatre y rappelle que la dangerosité des personnes sans-abris souffrant de troubles psychiques ou d’addictions est un fantasme, on « imagine qu’ils sont dangereux ». L’espérance de vie de ces personnes par rapport à la population générale est écourtée de 10 à 20 ans et leur taux de mortalité est trois à cinq fois supérieur. Banco : le conseiller en souffle un mot à sa patronne. « Ils se disent “putain, il faut qu’on fasse quelque chose sur la santé mentale qui n’a rien à voir avec Sarko parce que c’est pourri son message”, résume Vincent. Et Bachelot, qui est quelqu’un de stratège, nous confiera après notre rencontre, que c’est par la marge que tu changes le centre. Elle voit bien que nous, on est à la marge. Elle se dit, là, c’est une manière d’impulser quelque chose. Et elle vient dans le squat, elle discute avec des bénéficiaires, elle kiffe. »
La machine publique est lancée : Vincent est chargé de rendre un rapport ministériel. En échange, l’État lui accorde un financement à hauteur de 30 millions d’euros pour lancer les dispositifs évaluatifs.
L’idée reste de travailler autour des besoins et des envies des personnes, « non pas faire à leur place, mais faire avec »
Entre 2011 et 2012, quatre « Un chez-soi d’abord » sont mis en place à Marseille – le Marabout est fermé au profit d’un bâtiment sur mesure dans la même rue –, puis à Lille, Toulouse et Paris. Une centaine de personnes par ville sont accompagnées dans des logements où elles pourront développer des compétences psychosociales qui les aideront à vivre avec leurs troubles et surmonter leurs addictions. L’idée reste de travailler autour des besoins et des envies des personnes, « non pas faire à leur place, mais faire avec », explique Vincent. Mais malgré des résultats encourageants en matière de « sortie de rue » et une prise en charge moins onéreuse pour la collectivité, l’État se soucie peu du programme jusqu’en 2017. Emmanuel Macron, fraîchement élu président de la République, s’attire alors les foudres de l’opposition pour son économie de bouts de chandelle sur les plus précaires – la fameuse baisse de cinq euros des APL. Rebelote : il faut allumer un contre-feu. Le gouvernement acte le changement de politique publique « d’hébergement » en politique de « logement d’abord ». Il n’y a plus qu’à récolter les fruits du travail à bas coût mené de longue date par les associations de protection des droits au logement, les travailleurs sociaux et médicaux, qui battent tous les jours le pavé auprès des personnes sans-abris.
Les femmes « ne passent pas trois jours dans la rue sans être violées », rappelle Joe, travailleur social à la retraite. En sécurisant les personnes dans un appartement, cela permet de reconstruire ce que la rue détruit. « La particularité du sans-abrisme c’est la perte de l’intimité. Chez soi, on sécurise son intimité. C’est un besoin vital, c’est ce qui fait notre humanité. »
« Un chez-soi, c’est devenu une vraie politique publique hyper structurée, admet Vincent Girard. Mais la leçon que je retiens, c’est qu’on leur a dit qu’on pouvait vider la baignoire et réduire le nombre de sans-abris. Mais s’ils en profitent pour la remplir encore plus, ça ne marchera pas. Et c’est ce qu’il se passe, les politiques sur le logement public et sur le logement social qu’ils ont mises en place sont désastreuses. Ils ont augmenté les risques et le taux d’expulsion. » En 2024, celui-ci a grimpé de 29 %, soit une hausse de 223 % en vingt ans. « La morale de l’histoire, conclut le psychiatre. C’est qu’on agit sur les conséquences, pas sur les causes, qui sont multiples. »
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Cet article a été publié dans
CQFD n°253 (juin 2026)
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Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Par
Illustré par Caroline Sury
Mis en ligne le 01.07.2026
Dans CQFD n°253 (juin 2026)




