Coursé par un ancien condé

Seïf, 25 ans, mort on ne sait comment

Poursuivi en pleine nuit par un ancien policier devenu patron de boîte de nuit, Seïf Boulazreg est décédé le 24 juillet à Besançon dans des circonstances troubles. Le procureur a hâtivement conclu à une chute accidentelle, dont le jeune homme serait l’unique responsable. La famille n’y croit pas.
Illustration de Pirikk

Le dimanche 24 juillet en fin de journée, une information paraît dans la presse quotidienne régionale de Franche-Comté : un individu a fait une chute mortelle à Besançon (Doubs), au terme d’une nuit décrite comme «  agitée  » en boîte de nuit. Venu avec plusieurs copains, le jeune homme n’avait même pas pu rentrer dans l’établissement : jugé «  nerveux  », il avait été refoulé à l’entrée. En réaction, l’indésirable se serait alors montré insultant, allant jusqu’à détériorer une caméra de vidéosurveillance. Arrêté par le service de sécurité dans l’attente de la police, l’intéressé serait toutefois parvenu à s’échapper dans l’agitation générale. Poursuivi un temps par le gérant, le fuyard aurait fini par se hasarder sur un éperon rocheux d’où il serait tombé. L’ensemble des médias mainstream relayent cette histoire, sans se poser plus de questions quant aux circonstances exactes du drame.

Était-il opportun de traquer un jeune homme en fuite à pied, peut-être alcoolisé, éreinté par sa course, sur une zone qu’il ne connaissait pas, en pleine nuit, à deux pas d’un cours d’eau, dans les bois, à flanc de falaise, alors qu’aucun délit grave ne lui semblait imputable ? C’est le questionnement que je vais dérouler dès le lendemain pour le média indépendant Kawa-TV. Car la position immédiatement adoptée par le procureur de la République de Besançon Étienne Manteaux, le directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) du Doubs Yves Cellier, ainsi que l’ensemble des organes de presse traditionnels, locaux comme nationaux, c’est celle d’un regrettable accident dont « aucun tiers n’est responsable ». Il faut dire que la version servie au grand public émane alors d’un seul interlocuteur, le taulier mis en cause.

Mais le scepticisme va enrayer la mécanique, sous l’impulsion de reporters alternatifs et du ­collectif Vérité et justice pour Seïf. C’est l’histoire banale d’un client venu avec ses potes, mais qui se voit refusé par les vigiles. L’éconduit sollicite des explications, hausse le ton et se serait emporté jusqu’à la destruction de biens. C’est là-dessus que tout se base, que tout se justifie. Problème ? Un déplacement sur place démontre que le dispositif visé, à savoir une caméra de vidéosurveillance, est intègre, ce que corroborent à l’oral et à l’écrit deux témoins : « À aucun moment, je ne l’ai perçu comme agressif ou menaçant. Ce que j’ai vu, c’est qu’il a foutu une pauvre tape sur cette cam’ genre pour dire : “Eh oh j’suis là.” Elle n’a pas été “démolie” comme j’ai pu le lire peu après, elle s’est juste retournée. »

Police partout...

Un détail qui se double d’un énième « oubli » arrangeant, selon ces mêmes sources : la chasse qui s’est amorcée, sur près de 600 mètres tout de même, impliquait des hommes de main et surtout incluait le port d’une gazeuse « extincteur ». Les restes d’un passé glorieux ? Le gérant de l’établissement s’avère être aussi un ancien de la brigade anticriminalité (Bac) de Besançon, accusé de multiples brutalités dans le cadre de son travail de policier. C’est ce que rapporte par exemple un Bisontin dont l’identité a été contrôlée le 18 juin 2015, décrivant un « matraquage lourd et gratuit » commis par l’ancien fonctionnaire. La victime a adressé une plainte au parquet, depuis classée sans suite. Du quartier populaire de Planoise à une aire d’accueil de gens du voyage, d’autres rapportent des souvenirs analogues.

Une fois à la tête de sa boîte de nuit, la réputation de l’ancien baqueux ne s’améliore pas. Son attitude de « gros bras » reste vivace et les retours d’expérience se révèlent néfastes pour son entreprise : des dizaines de commentaires négatifs de clients ciblent régulièrement la sécurité, qui jouerait volontiers des coudes et de la lacrymogène. Énième démonstration le 5 août dernier, lorsqu’un homme a affirmé avoir dénoncé le cogérant et deux salariés pour l’avoir frappé et gazé sans raison.

Face à cet ensemble d’éléments, la famille du défunt, qui doute de la concordance entre les blessures du jeune homme et une simple chute de 4,5 mètres de haut, a pris attache avec Me Arié Alimi ; l’avocat a défendu des dossiers notables de violences policières, comme ceux de Rémi Fraisse, Cédric Chouviat, ou Mathias P. à Besançon 1.

Le ténor découvre, stupéfait, que le père avait été berné, lors d’un premier dépôt ; au lieu d’une plainte dont la volonté est pourtant retranscrite au procès-verbal, il avait été entendu dans la procédure... concernant le prétendu vandalisme de son fils, tout juste décédé. Les fonctionnaires concernés ont-ils eu du mal à s’inscrire contre un vétéran issu de la maison ? S’ajoutant à la proximité d’antan avec le comico, les relations encore visibles d’agents et gradés dans les contacts Facebook personnels des dirigeants creusent la perplexité. En tout cas les ratés s’enchaîneront, jusqu’à celui, magistral, du traitement de la « scène du crime » : ce n’est qu’au bout de neuf jours que les enquêteurs se sont rendus à l’endroit où le jeune homme a été retrouvé inanimé. Entre-temps, aucune mesure n’avait été prise pour préserver les lieux.

Haro sur « les milieux anti‑système »

Également pointés du doigt, les journaux mainstream vont déployer leur zèle contre toute forme de dissidence. Mention spéciale à L’Est républicain qui, dans son édition du 26 juillet, brocarde « les milieux anti-système » qui « attisent la haine » et « cherchent à tout prix un coupable ». Devenir la caisse de résonance d’un tenancier juge et partie, en caressant flics et magistrats dans le sens du poil : drôle de conception du métier de journaliste... Avec l’apport de fuites savamment organisées, ils s’évertueront dès lors à charger la victime. Faute d’antécédents judiciaires, c’est dans les premières analyses toxicologiques qu’ils dénicheront le sésame : des traces d’alcool et de stupéfiants auraient été retrouvées.

Avec l’apport de fuites savamment organisées, ils s’évertueront dès lors à charger la victime.

En parallèle, les enregistrements téléphoniques de la police, exhumés et analysés, excluraient tout accrochage direct avec le patron, puisqu’il serait resté en ligne avec les forces de l’ordre jusqu’à leur arrivée. Voilà, affaire classée. Qu’en est-il de la poursuite, en réunion et avec arme, par un gérant de boîte dans l’espace public ? Sur ce point, scandaleux en soi, c’est silence radio. « On n’a aucune certitude, on a juste des interrogations et des choses qui semblent étonnantes. On espère que la justice se chargera de mener cette enquête de manière impartiale  », commente Arié Alimi. Mais, amer à l’égard de ces gratte-papier, l’avocat s’emporte : « Quand la famille de la victime cherche simplement à connaître la vérité, certains assènent leurs vérités. »

Que les autorités fassent leur travail

Une marche blanche a été organisée le samedi 30 juillet à Besançon. Ils étaient plusieurs centaines à honorer le disparu, mais aussi à réclamer que les autorités fassent leur travail. Davantage qu’un visage anonyme exhibé dans la rubrique des faits divers, le gamin de 25 ans s’appelait Seïf. Originaire d’Aïn M’lila, dans le Constantinois, en Algérie, où une marche s’est également tenue, il s’était récemment installé en France pour y faire sa vie. « C’était un garçon travailleur et sérieux  », décrivent ses proches, dévastés par la nouvelle. Sans un mot pour lui, la direction de la boîte de nuit exultera le 10 août, assurant sur Facebook que « son innocence a été reconnue ». Ce qu’aucun juge n’a encore arrêté, le bras de fer judiciaire ne faisant que commencer.

Toufik-de-Planoise

1 Rémi Fraisse et Cédric Chouviat ont respectivement perdu la vie en 2014 et 2020. Quant à Mathias P., il a été matraqué gratuitement en mars 2019 au cours d’une manifestation de Gilets jaunes. Quelques mois plus tard, le procureur de Besançon Étienne Manteaux classait sa plainte sans suite. Mais Mathias, persévérant, a finalement obtenu la condamnation du policier en février dernier.

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