Les gentilfas
Quand la résistance s’organise : l’antifascisme de masse contre l’AfD en Allemagne
Il ne semble pas excessif d’admettre qu’au cours de son histoire, l’antifascisme allemand a connu, disons-le, quelques défaites. Des camouflets avec lesquels l’organisation Widersetzen (« résister » en français ou « s’opposer à ») espère bien rompre. Le 29 novembre dernier, elle organisait à Giessen, ville moyenne de la Hesse1, l’une des plus grandes actions de blocage antifasciste de la récente République fédérale d’Allemagne. Plusieurs dizaines de milliers de personnes, venues des quatre coins du pays, se sont réunies pour bloquer les routes et empêcher la refondation de l’organisation de jeunesse du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD). Adepte de la « remigration », qui n’est en réalité ni plus ni moins que la déportation massive de populations, l’AfD est désormais la deuxième force politique au Parlement. Si Generation Deutschland, son parti de jeunesse encore plus radicale, a bien pu voir le jour, Widersetzen se targue, avec cette mobilisation d’ampleur, de construire un antifascisme de masse. Avec son porte-parole Noa Sander, nous avons discuté la stratégie du mouvement.
Comment présenteriez-vous votre organisation ?
« Widersetzen est une coalition de différentes organisations qui s’est créée contre le congrès de l’AfD à l’été 2024. Notre organisation réunit aussi bien des groupes antifascistes traditionnels que des militant·es issu·es du mouvement écologiste, des syndicats, des milieux queer-féministes et d’initiatives antiracistes.
« La désobéissance civile nous permet de devenir un obstacle concret, massif et direct à la montée du fascisme »
L’objectif de cette coalition est d’organiser des actions de désobéissance civile massives contre le fascisme et de bloquer physiquement la tenue de leurs événements. »
Pourquoi cette stratégie de désobéissance civile de masse ?
« Nous optons pour un antifascisme de masse parce que l’histoire nous montre que le fascisme n’a pas besoin de l’adhésion active d’une grande majorité, il lui suffit que la résistance fasse défaut. La désobéissance civile nous permet de devenir un obstacle concret, massif et direct à sa montée. C’est quelque chose de très palpable que j’ai moi-même ressenti lors des blocages à Giessen, lorsque j’étais entouré de milliers de personnes et que, face à nous, les nazi·es ne passaient pas. Cela permet à chacun·e de prendre conscience de sa propre puissance et de continuer à s’engager. De plus ces actions envoient un signal fort à la société : des milliers de personnes sont prêtes à faire un pas supplémentaire dans la lutte contre l’extrême droite en s’y opposant avec leur corps et en dépassant le cadre légal. En ce qu’elles sont facilement compréhensibles et accessibles pour les personnes qui n’ont jamais manifesté, ces actions peuvent toucher beaucoup de monde. »
Vous réclamez l’interdiction de l’AfD par l’État, considérez-vous que celui-ci peut être un allié contre le fascisme ?
« Nous pensons que la pression populaire peut forcer l’État à interdire ce parti. Pour autant, nous ne comptons pas sur lui : nous agissons par nous-mêmes. Nous faisons l’expérience que l’État ne combat pas le fascisme, pas plus que ne le font les partis libéraux de gouvernement. Au contraire, ils donnent l’ordre à la police de dégager un chemin aux fascistes à coups de matraque.
« Ce qui nous protège c’est d’abord le fait d’être très nombreux·euses »
Nous assistons à une criminalisation croissante des personnes qui luttent contre l’extrême droite. La seule issue à cette fascisation de la société est de nous organiser ensemble. »
Et en dehors des blocages, qu’est-ce que cela implique ?
« Nous pensons que l’antifascisme se vit au quotidien. Depuis un an, plus de 80 comités locaux se sont formés partout en Allemagne. À travers eux se créent des réseaux de solidarité concrète. Cela peut passer par soutenir les personnes dans les camps de réfugié·es, organiser des événements féministes, s’engager activement dans un syndicat local, travailler avec les familles endeuillé·es par les violences d’État, mais aussi lutter pour des améliorations économiques.
« Ces actions envoient un signal fort à la société : des milliers de personnes sont prêtes à faire un pas supplémentaire dans la lutte contre l’extrême droite en s’y opposant avec leur corps »
Pour nous c’est un combat qui implique de s’opposer clairement à la politique du gouvernement qui aggrave la crise climatique ainsi que les difficultés d’accès au logement et aux soins. Ce sont autant de problèmes qui poussent les gens vers l’AfD. »
Votre organisation se distancie de ce qu’elle appelle « l’esthétique antifa et la démonstration de pouvoir masculinisme ». Comment pensez-vous l’autodéfense sans reproduire ce schéma face à des groupes violents qui n’hésitent pas à attaquer, blesser, voire tuer ?
« Je pense que ce qui nous protège c’est d’abord le fait d’être très nombreux·euses. Dans nos actions, nous nous déplaçons toujours en groupes affinitaires, nous faisons attention les un·es aux autres, nous cultivons une culture du soin et tentons de maintenir vivante une pratique féministe. Cela nous permet de nous donner mutuellement le courage de participer et d’aller toujours un pas plus loin. De plus, en tentant d’empêcher l’AfD de s’organiser et d’arriver au pouvoir, nous essayons de prévenir le déchaînement de la violence d’extrême droite avant qu’elle ne se produise. Pour autant, nous exprimons notre solidarité à toutes les personnes qui luttent avec le même objectif que nous, quels que soient leurs moyens d’action. »
Cet article a été publié sous le titre : « Le fascisme n’a pas besoin de l’adhésion active d’une majorité, il lui suffit que la résistance fasse défaut »
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1 Région à l’ouest de l’Allemagne.
Cet article a été publié dans
CQFD n°248 (janvier 2026)
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.
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Paru dans CQFD n°248 (janvier 2026)
Dans la rubrique Actualités
Par
Illustré par Julien Abié
Mis en ligne le 24.01.2026
Dans CQFD n°248 (janvier 2026)
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