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Dans les coulisses de la flottille pour Gaza

Avant de partir pour Gaza et tenter une nouvelle fois d’en briser le blocus, en mars, la flottille du Thousand Madleens jetait l’ancre à Marseille. On a suivi leur préparation, entre auto-organisation, chantiers collectifs et formation politique.

Depuis le centre de Marseille jusqu’à l’Estaque, plus au nord, des kilomètres de docks industrialisés barrent l’accès à la mer. Paquebots, cargos, grues et autres conteneurs saturent la vision. Alors, rendu devant le trou d’un mur éclaté de graffs à la sortie de l’Estaque, le paysage détonne. Derrière l’orifice, le « quai sans nom ». C’est en tout cas comme ça que les habitant·es du quartier appellent ce bout de port désaffecté depuis près de 30 ans. Et dessus, c’est ambiance ZAD. Début mars, douze voiliers s’y sont amarrés, façon pirate, pour être rafistolés. Ils font partie de la flottille du Thousand Madleens to Gaza, une armada d’une centaine de navires qui partent au printemps pour les côtes palestiniennes.

« Que des quidams portés par les vents marins tentent de déjouer l’une des plus puissantes armées du monde, on trouve ça culotté »

L’objectif : briser le blocus imposé par Israël depuis 2007 à la population gazaouie. « On ne se bat pas pour amener de l’aide aux Palestiniens, on se bat pour qu’ils n’aient plus besoin d’aide. Nous sommes une organisation politique et non pas humanitaire », explique Esther Le Cordier, en charge de la communication du Thousand Madleens1. Après l’arraisonnement du Madleen1, l’embarcation qui transportait à son bord Rima Hassan et Greta Thunberg à l’été dernier, une question circulait sur les réseaux sociaux : que se passerait-il si l’on envoyait une centaine de bateaux ? Des militant·es ont pris l’affaire au sérieux et c’est ainsi que naissait le Thousand Madleens to Gaza. « Notre but c’est de réussir à parler de la Palestine et faire en sorte que les gens se bougent, de partout », poursuit Esther, en citant les ports de Barcelone, de Tunis et de Grèce, d’où doivent partir au même moment d’autres voiliers. « Que des quidams portés par les vents marins tentent de déjouer l’une des plus puissantes armée du monde, on trouve ça culotté », s’amuse Tino, coordinateur de la flottille, en pleine autodérision.

Vieux rafiots

« C’est notre chouchou lui parce que c’était le plus déglingué  », sourit Léo sur le pont du Marwan Barghouti22 à bord duquel il doit faire la traversée. Acheté pour 5 000 euros à un propriétaire néerlandais, les volontaires du Thousand Madleens ont passé plusieurs semaines à souder sa coque transpercée. Car pour constituer la flotte, l’organisation doit composer avec des moyens limités, souvent des dons de particuliers. « On est au centime près. Il y a des gens qui, tous les dimanches, vont vendre des crêpes sur le marché et nous font des virements de 30 balles  », raconte Tino depuis la cabine en bois de l’une des embarcations. Au mitan du mois de mars, la cagnotte en ligne affiche 400 000 euros. Les voiliers les plus chers n’ont pas coûté plus de 25 000 euros, alors forcément, ils ont besoin de réparations. Et les faire à Marseille, « où l’on bénéficie d’un large soutien populaire et d’une tolérance de la part des autorités portuaires  », selon Tino, apparaissait comme une évidence.

Tout un chantier

En début d’après-midi, il lance la réunion collective qui a lieu deux fois par jour et qui permet de se répartir le travail : « Est-ce qu’il y a des gens qui ne savent pas ce qu’ils doivent faire ?  » Des bras se lèvent. « Très bien, trois personnes peuvent se mettre dans l’équipe étanchéité, on a identifié certaines fuites, il faut refaire des joints sur les trappes  », lance Tino. Une cinquantaine de personnes sont présentes ce jour-là et dans le lot, beaucoup n’ont jamais touché à un bateau. « S’il y a des choses qui vous paraissent trop techniques, n’hésitez pas à demander autour de vous », rajoute le responsable de la coordination de la flottille.

La réunion levée, l’effervescence reprend. Les bruits de disqueuses et de soudeuses recouvrent du rap recraché par une petite enceinte. Trois personnes s’affairent sur des palettes qu’elles débitent au pied de biche. Les planches en sont récupérées pour construire des plateformes à l’arrière des voiliers, semblables à des plongeoirs. Dessus sont fixés des panneaux solaires, modestes sources d’électricité qui permettent de recharger les appareils électroniques et faire fonctionner des caméras. L’enjeu est de documenter en temps réel la traversée pour s’assurer une couverture médiatique et dissuader, ils et elles l’espèrent, l’armée israélienne de les attaquer.

Un soutien local

Son carnet en main, Zac court de groupe en groupe donner des indications. Il est interrompu par Kaïna, une habitante du quartier qui rapporte des gâteaux de semoule. « Je vais venir avec vous à Gaza et laisser les enfants et le mari qui ne sert à rien  », plaisante-t-elle, désignant du doigt son conjoint en train de pêcher au bord de l’eau. La veille, il offrait sa prise aux personnes du chantier collectif. « Il y a un lien très fort qui se crée avec les habitants d’ici  », commente Zac. Derrière lui, un tableau Velleda accroché à la taule d’un ancien entrepôt en témoigne. Des résident·es de l’Estaque y ont écrit leur numéro de téléphone et le service qu’ils et elles peuvent fournir : laver le linge, héberger, apporter de la nourriture.

Les voiliers les plus chers n’ont pas coûté plus de 25 000 euros, alors forcément, ils ont besoin de réparations

Zac, lui, n’est pas de Marseille mais cela fait quelques semaines qu’il est dans le coin, sur le chantier des flottilles, à dormir sur les couchettes des voiliers. Il était déjà parti avec la première expédition l’été dernier, ce qui lui avait valu cinq jours à l’ombre des prisons israéliennes, avec prise d’empreinte, photo et fichage en bonne et due forme. « Cette fois, on compte revenir de là-bas avec les bateaux. Depuis notre dernier départ, la France a reconnu l’État de Palestine et nous ne cherchons pas à nous rendre en Israël, alors si on garde la tête froide, ils n’ont pas de raisons légales de nous arrêter  », assène-t-il, malgré tout conscient du risque face à un État étranger au droit international. Le jeune homme, aux longs cheveux blonds, est marin de profession. Ils et elles sont plusieurs dans son cas, venu·es de Bretagne, d’Italie et d’ailleurs. Il résume un sentiment que ces navigateur·ices partagent toutes et tous : « Ramener la lutte sur la mer c’est particulièrement poignant pour nous, c’est l’occasion d’utiliser nos compétences pour quelque chose d’important. »

Former une génération

Dans chacun des équipages, trois marins. Le reste des rôles à bord, logistique, communication ou encore médecine, doit être assuré par des personnes qui parfois n’ont jamais navigué. Les volontaires se bousculent au portillon et leur sélection se fait sur des critères de motivation, de compétences adaptées aux besoins de la mission et de réussite de tests psychologiques et politiques. Leurs réseaux sociaux sont passés au peigne fin pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’antisémites à bord.

« Il y a un lien très fort qui se crée avec les habitants »

Ils et elles suivent également un entraînement pour se former aux bases de la navigation et apprendre à garder leur sang-froid dans le contexte anxiogène d’une traversée où se mêlent promiscuité, rationnement et menace militaire. Esther Le Cordier, responsable de la com’ du Thousand Madleens sûre d’elle et déterminée, insiste sur l’importance de leur action : « On construit des résistants à travers ce genre de mouvement, des gens qui se forment à la fois politiquement mais aussi qui apprennent des compétences, des ressources et des savoirs. On va en avoir besoin durant les prochaines années.  »

Niel Kadereit

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Nom de la première pêcheuse professionnelle gazaouie.

2 Nom de l’ancien secrétaire général du Fatah emprisonné par Israël depuis 2002.

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CQFD n°251 (avril 2026)

Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.

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