French kiss

L’amour à la française

Pour les unions dont l’une des deux personnes vient de l’extérieur de l’Europe, dur de vivre son idylle au pays du romantisme. Rencontre à Marseille avec l’un de ces couples.

« Voilà, nous venons car nous souhaitons nous marier, mais nous avons entendu que dans certains cas, les autorités bloquent les mariages franco-étrangers. » Ce « nous », c’est Dina1, une Franco-Algérienne de 37 ans et son amoureux, Adel, jeune homme algérien de 34 ans. En ce mois de mars, le couple sollicite les conseils d’une association qui propose un accompagnement juridique et administratif aux personnes étrangères à Marseille.

En cas de soupçon de fraude, l’audition peut remonter jusqu’au procureur et mener à une enquête de police

Adel explique : «  J’ai appelé la mairie pour savoir comment déposer une demande de mariage. Au téléphone mon interlocutrice m’a dit d’emblée que nous serions auditionnés séparément par un officier d’état civil. » Des auditions poussées durant lesquelles des questions très personnelles sont posées, les versions des fiancé·es confrontées, les incohérences traquées. Et avec le stress, des erreurs peuvent survenir. En cas de soupçon de fraude, l’audition peut remonter jusqu’au procureur et mener à une enquête de police.

Romanzo criminale

Ça, c’est ce qu’il se passe depuis une loi de novembre 2006 qui est venue renforcer le contrôle de validité des mariages.

Les personnes étrangères lorsqu’elles se marient sont soupçonnées de ne le faire que pour les papiers français

Les années Sarkozy et les polémiques alimentées par son ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, Éric Besson, autour des mariages dits « blancs » et « gris » ont enfoncé le clou. Les personnes étrangères, lorsqu’elles se marient, sont depuis soupçonnées de ne le faire que pour les papiers français. Soit en trouvant une personne complaisante, soit en retournant la tête d’une pauvre âme esseulée, soit en la forçant. Et comme la Constitution interdit de refuser la célébration d’un mariage à un·e citoyen·e français·e à moins de démontrer qu’une des deux parties n’est pas consentante, les enquêtes instrumentalisent cette question pour mener une chasse aux étranger·es.

Dans le local de l’association marseillaise, différentes nationalités passent : sud-américaines, française, togolaise, ukrainienne, turque, algérienne et bien d’autres. Chacun et chacune expose son cas et écoute consciencieusement. À mesure que les heures s’égrènent, les bols de chips et les assiettes de fromages disposés sur les tables se vident. Vient le tour d’Adel et Dina.

Sauce algérienne

La jeune femme insiste : « Moi, ça ne me fait pas peur ces enquêtes, on se connaît par cœur, ça fait longtemps qu’on s’est rencontrés . » C’est en Algérie que leur histoire débute, il y a plus de dix ans. « Ça ne devait être qu’une amourette de vacances au début », confie Dina, d’un regard complice à son compagnon. Après un été passionné, elle retourne en France où elle suit des études d’ingénieure. De visa en visa, Adel fait des allers-retours entre les deux côtés de la Méditerranée pour la retrouver. La relation s’étire sur un an et demi. « Et puis tu m’as largué  », souffle Adel d’un sourire tendre. Dina fait la moue : « Non, mais avec la distance c’était trop compliqué. » L’éconduit termine son master dans l’agroalimentaire, puis part s’installer en France pour continuer les études. Une fois sur place, et alors qu’il a trouvé une école, le visa étudiant lui est refusé. C’était il y a six ans.

Sans titre de séjour et avec l’interdiction de travailler, les boulots plus ou moins précaires s’enchaînent : livreur, guide touristique à la capitale ou encore coordinateur dans un organisme de formation aux métiers de la sécurité. « En France, j’ai fait un peu de tout et n’importe quoi », observe Adel. Et puis, à l’automne 2023, Dina lui réécrit. Elle est désormais ingénieure en génie civil et habite Marseille. Lui est toujours dans le nord de la France. « J’allais jusque dans l’Oise pour le voir », s’indigne faussement Dina. Finalement, c’est lui qui vient s’installer à Marseille. À l’été 2025, le couple célèbre ses fiançailles avec la famille qui a fait le déplacement pour l’occasion. « Pour nous, c’est très important de nous marier », souligne la jeune femme. Seulement voilà, pour le mariage sous les sacrements de la République, ça coince.

« J’ai trop peur que le Rassemblement national passe, je préfère qu’on prenne le risque de déposer une demande de mariage »

Les deux optent alors pour le Pacs, plus simple à conclure. En outre, il permet de solliciter un titre de séjour au motif de liens privés et familiaux, sous réserve d’être capable de fournir un an de preuves de vie commune après la signature du contrat. Problème, ce droit n’est pas automatique et reste soumis à l’appréciation des autorités. Or, le couple s’est pacsé en mars et l’instruction de la demande d’Adel ne pourra se faire qu’au printemps prochain, au moment des élections présidentielles.

« J’ai trop peur que le Rassemblement national passe, je préfère qu’on prenne le risque de déposer une demande de mariage et qu’Adel puisse obtenir un titre de séjour avant les élections. Quitte à ce que l’on subisse une enquête », explique Dina, préoccupée. Et leur avenir de rester suspendu aux obsessions identitaires d’une partie de la France.

Niel Kadereit

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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CQFD n°252 (mai 2026)

En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.

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