Système d’exploitation
Sous le nuage, les mines
« Nous devons lutter contre la fable de la dématérialisation et remettre la matérialité au centre du débat. » À Marseille, Tom a participé à l’organisation du festival Le Nuage était sous nos pieds, un événement dédié aux centres de données, ces infrastructures du numérique très prédatrices en eau, en électricité et en foncier. Cette année, le collectif a souhaité élargir les discussions et consacrer une soirée à un angle souvent absent du débat : l’exploitation minière et humaine nécessaire à cette industrie. Car pour construire des serveurs, il faut des infrastructures, de la main-d’œuvre et des minerais, beaucoup de minerais. Selon le sociologue Fabien Lebrun1, les 34 milliards d’équipements numériques qui circulent aujourd’hui sur Terre pèsent au total plus de 220 millions de tonnes. De la matière bien solide, qui ne vient pas de nulle part.
Le coltan, l’or, le silicium ou encore le cuivre sont extraits en masse pour fabriquer les cartes mères qui stockent l’information dans les centres de données et les fibres optiques qui la véhiculent partout dans le monde. Cette extraction et le déploiement de l’industrie du numérique charrient un lourd coût humain et environnemental sur toute la chaîne de production. Au Soudan, l’or est l’un des enjeux majeurs des guerres qui s’enchaînent depuis 1955. En Chine, les « usines à suicide » du fabricant de composants électroniques Foxconn ont été récemment épinglées par l’ONG China Labor Watch, notamment pour imposer des horaires de travail pouvant aller jusqu’à 75 heures par semaine.
Côté intelligence artificielle, dont la consommation fait exploser les besoins en data centers et en serveurs, des dizaines de milliers de « travailleurs du clic » annotent des données pour un salaire de misère à Madagascar, afin d’entraîner la bête. Au Ghana, nos déchets numériques sont amoncelés dans des décharges à ciel ouvert. Dans le monde, 18 millions d’enfants travaillent dans le recyclage des e-déchets. Pop, une autre militante du collectif Le Nuage était sous nos pieds, rappelle : « On estime que la durée de vie des serveurs des data centers va de deux à quatre ans, ce qui fait des millions de déchets numériques chaque année. »
Le Congo est à ce titre emblématique. À l’est du pays, où gisent les deux tiers des ressources mondiales en coltan, six millions de personnes ont perdu la vie depuis le début du conflit qui sévit dans la région minière. Outre les pollutions environnementales et la déforestation associées aux carrières à ciel ouvert, les conditions de « travail » sont dramatiques2. « Pour un salaire ridicule, pas plus d’une centaine de dollars par mois, les mineurs sont obligés de creuser la terre sans protection, à la main. Ils sont punis s’ils ne ramènent pas assez de coltan », raconte Déborah, membre de l’association Survie, invitée aux rencontres à Marseille mi-avril.
Autant de vies humaines sacrifiées, au profit de la « dématérialisation » et de la numérisation des pays occidentaux. Tout l’inverse « d’un avenir […] abolissant la nécessité du travail », promis par l’avènement du numérique, selon le sociologue Sébastien Broca. Dans son livre Pris dans la toile : de l’utopie d’Internet au capitalisme numérique (Seuil, 2025), il explique que ce mythe, créé par les milliardaires de la tech, véhicule l’idée selon laquelle les avancées technologiques de la Silicon Valley pourraient permettre de dépasser les limites planétaires en économisant des ressources ou du temps de travail grâce au numérique, au « cloud ». Une entité magique censée tout résoudre par l’intermédiaire de l’information, cette ressource infinie et immatérielle. Cette idéologie vient légitimer un ordre mondial capitaliste basé sur l’exploitation des ressources et des peuples.
« Les Congolais sont totalement pillés de leurs ressources minières, au profit d’entreprises occidentales ou des pays voisins, insiste Déborah de Survie. On voit que perdure une organisation sociale coloniale, du caoutchouc d’hier au coltan d’aujourd’hui. » Une analyse que partage Tom, du collectif Le Nuage était sous nos pieds : « Les 1,5 million de kilomètres de câbles de fibre optique qui transportent les données suivent les anciennes routes coloniales. »
À Marseille, l’image est flagrante. Les données arrivent par les câbles directement dans le port, dont les infrastructures qui étaient utilisées pour la gestion des denrées issues des colonies sont aujourd’hui réemployées par le géant texan du data center, Digital Realty. « Développer les infrastructures du numérique, c’est accepter une dynamique néocoloniale et un ordre du monde raciste », tranche Pop.
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1 Barbarie numérique : Une autre histoire du monde connecté, de Fabien Lebrun, L’Échappée, 2024.
2 Un quotidien documenté dans le film de Jean-Gabriel Leynaud, Le Sang et la Boue, 2024.
Cet article a été publié dans
CQFD n°252 (mai 2026)
En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.
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Paru dans CQFD n°252 (mai 2026)
Par
Illustré par Triton
Mis en ligne le 09.05.2026








