Quintane n’a que l’amour

« Propulser l’élan vital »

Nathalie Quintane n’est pas seulement une belle plume, aiguisée depuis la fin des années 1990 au fil d’une bibliographie prolifique, c’est aussi un regard transperçant et curieux. Dans Soixante-dix fantômes, elle laisse libre cours à cette vocation, en quête de fâcheux stigmates politiques. Rencontre téléphonique avec une météorologue du quotidien.

En exergue de son dernier livre, il y a cette citation du barde Bob Dylan : « Because something is happening here / But you don’t know what is  »1. Soit : « Quelque chose est train de se passer, mais tu ignores ce que c’est ». À voir. Car si ignorance il y a, elle se dissipe vite à la lecture des pages tricotées par Nathalie Quintane. Les indices pullulent. Des voix auparavant discrètes qui soudainement se lâchent pour brailler leurs insanités réacs. Les regards noirs portés sur les habitués d’un kebab. Les écrans où s’agitent de sinistres haineux à gueules de préfets collabos.

« Soixante-dix fantômes se veut une sorte de manuel d’éducation au regard, des récits pour décrypter dans ses détails l’avancée du fascisme »

Autant de symptômes que la poétesse et écrivaine a décidé de traquer au lendemain de la dissolution de juin 2024 obnubilée par la marée faf. Elle en a tiré Soixante-dix fantômes (La Fabrique, 2025), chronique à fleur de plume d’un quotidien qui bascule.

Vent froid de secteur brun

Dans un autre morceau mythique, « Subterranean Homesick Blues », Dylan chantait « Pas besoin d’un météorologue / Pour savoir dans quelle direction souffle le vent  ». C’est à moitié vrai. Un regard extérieur acéré éclaire parfois d’un jour nouveau les dépressions saisonnières. C’est l’une des ambitions de ce petit livre. « Soixante-dix fantômes se veut une sorte de manuel d’éducation au regard, des récits pour décrypter dans ses détails l’avancée du fascisme, explique Nathalie Quintane. Le message : Sachez déceler. »

Installée dans une petite ville de province provençale, où elle bosse comme prof de français dans un collège, environnement2 qu’elle qualifie d’« excellent poste d’observation », elle se focalise dans Soixante-dix fantômes sur les remous fachos à hauteur d’homme, loin du pouvoir. « Comme j’y suis installée, je peux avoir une vision des choses qui n’est pas surplombante mais ancrée dans le quotidien, détaille-t-elle. Je croise les habitants dans mon quotidien, au bar, au plan d’eau, à la caisse du supermarché. Je suis dedans. »

Flottant autour d’elle, ce qu’elle appelle la « brouillasse  », atmosphère confuse et pesante où les signaux surgissent en flashs. Ces enseignants à qui l’on dit sur le marché « Rentrez chez vous ! Allez bosser ! Les profs c’est dans leur classe ou chez eux ». Un pauvre hère mis à la porte du Lidl, houspillé par « l’employé qui l’insult[e], le rabaiss[e] ». Ou cette pancarte « propriété privée – défense d’entrer » qui soudain bloque l’accès à la rivière. Autant de percées plus ou moins directes d’un nivellement par le faf. Aux yeux de l’autrice, le pire serait de s’habituer à ce climat, de « prendre le pli ».

Le temps des salauds

Pour caractériser ce décryptage à hauteur d’humain, Nathalie Quintane parle d’enquête de « basse intensité  ». Une forme de microscope social. Par le passé, elle s’est aussi frottée à la « haute intensité », immersion par le haut et les ordures. « Dans Les Enfants vont bien3 j’ai étudié le discours public autour des personnes exilées au lendemain du démantèlement de ladite jungle de Calais, explique-t-elle. Il s’agissait alors de compiler des textes allant de paroles de ministres de l’intérieur à des décrets particulièrement marquants, en passant par des fragments de textes de loi ou des articles de La Provence » Une recension minutieuse visant à dévoiler les conditions de l’avancée de l’extrême droite, aux discours validés en haut lieu – par des « patrons à la santé mentale chancelante » ou « des yoyos maniaques ».

Le tableau a beau être sombre, Nathalie Quintane n’abdique pas

Pour appuyer son propos, elle cite cette phrase reprise par Hugues Jallon dans son récent essai Le Temps des salauds (Divergences, 2025) : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons. » Lesdits salauds, ce sont les irresponsables au pouvoir qui, dit-elle, « s’emploient à rendre le projet fasciste acceptable, raisonnable  ». Des strates et des strates de paroles iniques qui ont propulsé ce « bruit de fond diffus » jusque dans son refuge du Sud-est, où le vote RN atteint les 30 %.

Les mots à la rescousse

Le tableau a beau être sombre, Nathalie Quintane n’abdique pas. «  Il est impératif de ne pas démissionner face à ce mouvement de fond », insiste celle qui dit avoir été profondément marquée par l’épisode Nuit debout. Elle n’idéalise pas le pouvoir politique de la littérature, qui n’est « pas là pour fournir un répertoire d’actions inédites » et ne saurait en rien se substituer à l’intelligence collective déployée dans les mouvements sociaux. Mais elle estime dans le même temps qu’elle peut offrir un shoot de motivation : «  Cela fait 30 ans que je m’emploie à propulser l’élan vital, à le transmettre par la langue et à faire en sorte que la phrase en elle-même retranscrive une dérive, une fantaisie, une imagination en action. Quand tu sors d’un bon livre ou du cinéma, ta vision des choses est décentrée, tu ne vois plus la rue de la même manière. Cette respiration, c’est le rôle de la littérature, de la musique du cinéma. C’est grâce à l’élan qu’ils provoquent que les gens ne se laissent pas mourir, résistent.  »

Et ne pas s’y tromper : si Soixante-dix fantômes aborde un thème noir (brun) au possible, il laisse une grande part au sourire et à l’absurde. Il y a par exemple ces moqueries sur la « tête réduite » du ministre de l’Intérieur et les « zombies catholiques » qui l’adulent. Ou bien cette pancarte de manif proclamant « Faf fuffit », avec la tête de Titi (l’ennemi de Gros Minet) propulsé guerrier antifa. Car l’écriture de Nathalie Quintane se permet des écarts, des plongées dans les replis de son cerveau. Le premier texte de l’ouvrage, « L’île des esclaves », offre ainsi un fantasme de résistance. Alors qu’un élève à la fois baraqué et fort intelligent passe son oral de français sur ce texte de Marivaux, elle se prend à rêver d’une improbable chasse aux fascistes, menée par une bande d’ados alliant muscles et neurones : « J’imagine une milice qui aurait lu Marivaux […], ils avancent à la main de longues tiges de roseaux [...] ils jambisent4 de leurs longs fouets les fafs […], ils les font courir sur le pont, les poursuivent et s’arrêtent sur la rive opposée ».

Une oasis poétique qui permet d’opposer un souffle d’imaginaire à la décrépitude du présent. D’où son premier objectif en tant qu’autrice : « ouvrir un espace où l’on peut respirer et trouver de la joie ». Elle ajoute : « Si toute forme de plaisir a disparu, il n’y a plus qu’à rester couché, au sens littéral du terme ». Debout les damnés de la brouillasse  !

Émilien Bernard

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 « Ballad of a thin man », 1965.

2 Environnement plus détaillé dans Un hamster à l’école, La Fabrique, 2021.

3 POL, 2019.

4 Référence à une pratique violente utilisée par certains partisans de la lutte armée en Italie contre des cibles politique : une balle dans la jambe.

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CQFD n°247 (décembre 2025)

Si le dieu capitaliste adore les festivités de Noël, les victimes d’inceste, elles, se mettent en mode survie pendant le mois de décembre. Contre la mécanique du silence de ce système de domination ultraviolent envers les enfants, on a décidé de consacrer notre dossier du mois à ce sujet. On en a parlé avec la plasticienne et autrice Cécile Cée, victime d’inceste, qui milite pour sortir l’inceste du silence, puis nous sommes allé·es à la rencontre de témoins, co-victimes, d’inceste au rôle primordial. On fait un zoom sur les spécificités des récits littéraires de l’inceste ainsi que sur l’échec de la justice à protéger les enfants et les mères protectrices. Hors dossier, on fait le point sur un texte de loi qui a permis l’expulsion de Reda M., pourtant victime des effondrements de la rue d’Aubagne, et la docteure en anthropologie Aline Cateux évoque les 30 ans des accords de Dayton dans un entretien sur la Serbie.

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Paru dans CQFD n°247 (décembre 2025)
Dans la rubrique Bouquin

Par Émilien Bernard
Illustré par Élias

Mis en ligne le 13.12.2025