CQFD

Luttes paysannes au Brésil

Ocupar, resistir, produzir !


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), par Li Magaou, illustré par
mis en ligne le 25/07/2019 - commentaires

Depuis 1984, le Mouvement des Sans-terre (MST) regroupe des familles brésiliennes de classe populaire, rurales ou urbaines, qui s’installent sur les terres en friche de grands propriétaires pour y vivre de l’agriculture. Avec l’élection de Jaïr Bolsonaro, qui y voit du « terrorisme », ce qui a toujours été un dur combat pour une réforme agraire a pris une autre dimension. Cet hiver, deux camarades habitué.es des luttes urbaines à Marseille ont passé six semaines en immersion dans les occupations du MST. Impressions.

Par Juliette Iturralde {JPEG}

« En tant que gay, de religion afro-brésilienne et identifié comme leader du MST, cette année va être pleine de piquant ! » C’est dans l’hilarité générale d’une belle soirée que Jô nous rappelle le nouveau degré de persécution qui s’abat sur certaines minorités du Brésil. Depuis l’élection de Jaïr Bolsonaro, les conservateurs et les suprémacistes blancs se sont refaits une santé. Une semaine avant notre arrivée sur un acampamento (communauté vivant sur des terres occupées), deux militants du mouvement ont été assassinés par des miliciens dans le nord du pays.

Avec en moyenne un.e militant.e tué.e chaque semaine par des pistoleiros ou des policiers depuis la création du mouvement en 1984, le phénomène n’est pas nouveau. Mais les Sans-terre sont aujourd’hui victimes d’une criminalisation sans précédent. La première mesure de Bolsonaro ? un décret généralisant la légalité de la possession d’armes à feu pour certaines populations, dont les « habitants de zones rurales » qui doivent ainsi pouvoir mieux se défendre des invasions de ce « mouvement terroriste ». Débora, responsable de la sécurité et des conflits dans une occupation en lutte depuis vingt ans, nous résume sa perception des événements : « Nous résistions pour ne pas perdre ce que nous avons conquis ici, nous allons maintenant résister pour survivre. »

Pour la « réforme agraire populaire »

Rien d’étonnant à ce que le MST soit dans la ligne de mire de réactionnaires néo-libéraux. Cela fait trente-cinq ans que le mouvement nuit aux intérêts des grands de ce pays en réalisant, lutte après lutte, sous une bannière marxiste-léniniste, une vaste réforme agraire populaire. Il s’attaque frontalement à une répartition foncière héritée de la colonisation dans laquelle plus de la moitié des terres est toujours accaparée par une minorité d’oligarques. Ces latifúndios, lorsqu’ils ne sont pas destinés à des monocultures arrosées de pesticides, sont laissés à l’abandon et conservés à des fins spéculatives.

Pourtant, la Constitution brésilienne de 1988 mentionne expressément la nécessaire « fonction sociale de la terre », et la loi prévoit en conséquence l’expropriation des zones laissées en friche ainsi que leur redistribution à des familles souhaitant vivre de l’agriculture. Sauf que, sans grande surprise, aucun gouvernement n’a véritablement fait fonctionner ce dispositif législatif.

Même le Parti des travailleurs (PT), fervent défenseur des Sans-terre, n’a rien fait en près de quatorze ans de pouvoir (2003-2016). « Quasiment rien... cela aurait provoqué une guerre civile », nous a affirmé un companheiro. Mais cet enjeu était au moins défendu dans les formes : la démarcation des terres des peuples natifs (indígenas) et des descendants d’esclaves fugitifs (quilombolas) ainsi que l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra), organisme responsable de la réforme agraire, étaient respectivement sous l’égide des ministères de l’Environnement et du Développement social. Le gouvernement de Bolsonaro n’a pas attendu longtemps pour changer de ton, en confiant ces responsabilités au ministère de... l’Agriculture, passé sous la coupe directe du lobby de l’agrobusiness.

88 millions d’hectares

Le MST a été créé de manière solidaire et poreuse avec les résistances historiques des indígenas et des quilombolas, dans la continuité des mouvements paysans persécutés pendant la dictature militaire (1964-1985). Il a massifié et porté à l’échelle nationale les luttes populaires pour la terre, alors encore éparses, en dénonçant l’injustice sociale qui touchait des millions de travailleuses et travailleurs ruraux expulsés ou exploités. Dès l’origine, le mot d’ordre du mouvement était explicite : « La terre ne se reçoit pas, elle se conquiert. »

Sa méthode d’action directe comprend quatre phases : occuper des terres par centaines de familles, y créer une vie agricole communautaire, résister aux tentatives d’expulsion et d’intimidation et, enfin, se battre judiciairement et politiquement pour obtenir l’expropriation des propriétaires. C’est dur, c’est long, c’est dangereux, mais ça marche. Depuis 1984, environ 400 000 familles, pour certaines issues des villes, ont obtenu un titre foncier sous les couleurs du mouvement. Cela représente près de 88 millions d’hectares de terres agricoles, soit trois fois la surface agricole utile de la France. En ce moment même, environ 90 000 familles occupent des terres en luttant pour leur expropriation.

« Avant l’occupation du lieu, nous avons commencé par deux années de travail de base dans les favelas de Belo Horizonte », nous raconte Mirinha, coordinatrice de l’acampamento Maria da Conceição, dans l’État du Minas Gerais. Le travail de base est le premier degré de l’œuvre de conscientisation politique et de mobilisation de masse. Il s’agit grosso modo d’aller discuter avec les habitants des zones paupérisées et de les encourager à rejoindre la lutte.

Pour l’essentiel, les familles qui ont occupé les terres de Maria da Conceição ont avant tout saisi l’opportunité immédiate d’une vie meilleure. Car malgré le confort très rudimentaire de la barraca de lona (cabane en bois et bâche plastique), l’absence d’électricité ou encore l’éloignement des emplois de la ville, la vie en acampamento permet souvent de sortir d’un quotidien infernal. Fini le loyer et les factures impossibles à payer, l’agitation de la ville, le chômage sans issue et les violences du quartier. Ici on vit avec la nature, on produit son alimentation (sans intrants chimiques), on utilise l’eau du puits ou celle piratée sur le réseau, on cuisine au feu de bois, les enfants gambadent à leur guise...

Bref : on vit moins cher, plus libres et on tisse des liens solides avec sa communauté de lutte. « En deux ans d’occupation, on a pris le temps de bien se renifler les uns les autres, métaphore Mirinha. On a atteint un grand niveau de confiance qui nous rend plus forts. »

Femmes et LGBT, eau et électricité

Mobiliser en masse est un défi bien particulier pour un mouvement qui fait vivre les droits des femmes et des LGBT. À Maria da Conceição, l’un des pasteurs venu s’installer sur l’acampamento a commencé à faire des sessions de cura-gays (soigne-gays) pour aider ces malheureux à retrouver le droit chemin. « Il a fallu faire une petite mise au point avec lui, mais depuis tout va bien », s’amuse Mirinha. Le pasteur a dû apprendre au passage la signification du drapeau multicolore qui flotte fièrement à l’entrée des lieux à côté de ceux du MST, de la Via Campesina  [1] et du Brésil. Mais le combat le plus prégnant reste celui de la violence contre les femmes. « Lorsque cela arrive ici, on réunit les femmes de la communauté, on va chercher le type et on le fout dehors une fois pour toutes », nous raconte Mirinha. Le même sort est réservé aux trafiquants de drogue qui tentent de profiter de ce lieu où la police est interdite de séjour.

Dans son vaste combat contre les logiques de domination, le MST a coutume de réaliser des actions coups de poing. Chaque 8 mars, des milliers de femmes du mouvement occupent des lieux de pouvoir et médiatisent la chose pour dénoncer des pratiques et faire valoir des droits.

En 2018, l’occupation du siège de Nestlé Brésil a mis un coup de projecteur sur les privatisations de nappes phréatiques que l’entreprise négociait en douce avec le gouvernement de Michel Temer (2016-2018). Angela, qui a rejoint récemment un acampamento après un divorce tardif et salvateur, nous raconte l’événement : « On était au moins dix bus venus de toute la région, quasiment personne ne savait où on allait. On est arrivés sur les lieux et j’ai vu sortir ces centaines de femmes masquées arborant la casquette rouge du mouvement... Quel sentiment de puissance  ! On a pris pacifiquement possession des lieux, on a sorti les banderoles et on a donné de la voix. Ça a duré plusieurs heures. On a bien taggué et foutu le bazar dans les dossiers mais on n’a rien cassé... sauf en partant  ! », éclate-t-elle de rire.

Au même moment, l’occupation de l’entreprise publique d’électricité de l’État de Minas Gerais a permis d’obtenir des raccordements et des ouvertures d’écoles dans plusieurs acampamentos de la région.

La lutte pour l’éducation

L’éducation, voici un autre pilier du mouvement pour favoriser l’émancipation. Lors d’une nouvelle occupation de terres, on sécurise la zone, on défriche, on délimite les voies de circulation et les lots familiaux, on construit les cabanes, la cuisine collective, le poste de santé... et une école ! L’ouverture se fait nécessairement avec l’aval du gouvernement régional, mais entre l’effet de masse et les pressions politiques, ça fonctionne régulièrement. Plus de 200 000 élèves sont scolarisés dans les 2 000 écoles qui ont ainsi été créées, mais celles-ci sont aujourd’hui menacées. Le gouvernement fédéral a lancé une vaste campagne politique contre les écoles « qui prennent parti ». Luiz Antônio Nabhan Garcia, le nouveau secrétaire spécial des affaires foncières du ministère de l’Agriculture, lui-même grand agrobusinessman, a promis qu’il ferait fermer toutes les écoles du MST, ces « fabriques de dictateurs ».

Il faut dire que les Sans-terre ne cachent pas leur volonté d’associer instruction scolaire et éducation politique. « Nous agissons pour former des citoyens dotés de capacités critiques, de connaissances de leurs droits et d’une compréhension de la terre comme un bien sacré de l’humanité », explique Débora. L’approche pédagogique s’inspire en particulier des travaux de Paulo Freire, dont l’esprit est assez explicite dans sa citation la plus connue : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. »

Le MST conduit des programmes d’alphabétisation pour les adultes et incite sa base à se former continuellement. Cela passe par des liens avec de nombreuses universités et par l’École nationale Florestan Fernandes, fierté du mouvement située dans l’État de São Paulo. Les militant.es peuvent y suivre des formations allant de l’histoire du Brésil à l’agroécologie en passant par la gestion coopérative. Notre hôte Nilson, acampado du Quilombo Campo Grande dans le sud du Minas Gerais, est parti y suivre un « cours de base de militantisme ». Il a laissé ses dix vaches, ses cinq cochons, ses poules, son maïs et ses jeunes plants de café pour participer pendant deux semaines à ce premier niveau de formation à l’activité militante. Formé à la « Florestan », il est désormais prêt pour la prochaine intervention des forces spéciales.

Le pouvoir de la base

Un doute plane : n’y aurait-il pas derrière ce vaste mouvement social une bonne dose de politique politicienne ? Le MST regorge de leaders reconnus et continue de soutenir fermement l’ex-président Lula et le PT, auquel il est historiquement lié, malgré l’absence de quelconque réalisation révolutionnaire de celui-ci en quatorze ans de pouvoir. La question électoraliste est bien présente dans les débats et la limite est parfois floue entre le MST et le PT. Pourtant, malgré cette bienveillance mutuelle avec le pouvoir en place pendant des années, le MST semble avoir préservé sa détermination et sa capacité d’action. Il est possible que le mouvement ait échappé à la fatalité de l’institutionnalisation grâce un mode de fonctionnement tourné vers la base.

L’organisation du MST commence au niveau des núcleos de base (unités de base), ces groupes de cinq à vingt familles voisines au sein d’un acampamento. En plus d’organiser un premier niveau de vie communautaire, les núcleos de base choisissent, par élection au consensus, leurs duos (mixtes) de coordination. Ceux-ci constituent alors la coordination de l’acampamento et choisissent parmi eux un ou une dirigeant.e. Celle ou celui-ci intègre à son tour la coordination régionale et ainsi de suite jusqu’au niveau national par un enchaînement d’élections et cooptations au consensus. À noter que les dirigeant.es habitent pour l’essentiel sur des acampamentos ou assentamentos (acampamento ayant obtenu le droit d’usage des terres occupées et qu’ils et elles sont tous et toutes supervisé.es par des collectifs de coordination.

Autre élément fort : aucun.e dirigeant.e n’est salarié.e. Quel que soit son niveau de responsabilité, un.e dirigeant.e a un mandat de deux ans et bénéficie d’une indemnisation de l’ordre de 350 € par mois, ce qui permet ici de vivre décemment. Dans ce contexte, la redistribution régulière des fonctions de direction semble se faire avec un bon niveau de fluidité et de confiance. Tuira, coordinatrice régionale aux airs de Frida Kahlo, nous résume l’état d’esprit dans lequel elle milite en tant que dirigeante : « On fait partie de la gestion du pouvoir populaire. Si on ne crée pas de pouvoir populaire, on est à côté de la plaque. »

Le piège de la propriété privée

Mais où est donc ce « pouvoir populaire » quand en six semaines de présence sur place, on n’a pas une seule assemblée à se mettre sous la dent ? Ici, les assemblées ne sont pas systématiques. Elles servent ponctuellement à informer, mobiliser, débattre, ou à prendre des décisions exceptionnelles comme l’expulsion d’un ou d’une habitant.e. Le pouvoir populaire ici, c’est une communauté qui s’autorégule au quotidien à partir d’objectifs clairs et de règlementations souples. Cela conduit à un point d’équilibre ou chacun.e a finalement beaucoup de marge de manœuvre quant à son mode et son degré d’implication.

Du coup, la réalité est aussi que les volontaires manquent régulièrement sur les chantiers collectifs et que certaines manœuvres personnelles nuisent à la lutte collective. « Qu’on le veuille ou non, le MST vit à l’intérieur du système capitaliste, à l’intérieur du Brésil. Pour notre organisation de masse, la question de l’individualisme est une vraie difficulté à surmonter », constate Tuira.

Le régime de la propriété privée qui existe dans le cadre du processus de réforme agraire est le talon d’Achille du mouvement. Après vingt ans d’installation agricole en moyenne, l’Incra opère un transfert de propriété de l’État vers la famille bénéficiaire qui peut alors légalement vendre ses terres. Malgré les campagnes menées par le mouvement pour encourager les familles à ne pas vendre, certains assentamentos situés dans des zones foncières prisées peuvent carrément disparaître. Dans l’État de São Paulo, l’essentiel des terres de l’assentamento Primavera, qui comptait près de 900 habitant.es, a été vendu et sert aujourd’hui à de la production de bio-carburants.

La problématique va par ailleurs en s’accentuant, le MST faisant désormais face à une volonté politique de réduire le délai d’accès à la propriété, dans une logique marchande ou d’affaiblissement volontaire du mouvement. La tendance à la réduction des délais a démarré sous Lula et s’est accélérée sous le gouvernement transitoire de Temer, qui a réduit les budgets sociaux de l’Incra et fixé des objectifs de performance des fonctionnaires indexés sur le volume foncier titularisé.

Un horizon révolutionnaire

Et sinon, Bolsonaro, ils en font quoi ? Débora analyse la situation : « Nous savons qu’au Brésil, et dans le monde, le peuple est très fragile en termes de conscience politique. C’est seulement quand il est directement confronté à une difficulté que l’être humain est capable de voir les choses sous un autre angle. Aujourd’hui, il y a donc une brèche pour aller vers une transformation. » Tuira explicite à sa manière : « Les deux premiers objectifs du MST sont la lutte pour la terre et la lutte pour la réforme agraire, qui vont être bien difficiles à faire avancer dans cette conjoncture. Il se pourrait qu’on se dirige vers le troisième : la lutte pour la révolution. »

Nous qui trouvons que les Sans- terre font de très bons candidats révolutionnaires, on rêverait qu’ils reconnaissent au préalable que le régime chaviste du Venezuela est à mille lieues des idéaux qu’ils font vivre. L’aveuglement de l’alliance idéologique (et financière ?)... Fallait bien que ça coince à un moment donné, ce « marxisme-léninisme » !

« Je reviens de quelques semaines en France. Vous avez plein de Sans-terre » : voilà comment Raoní, responsable de la production dans l’État de Rio, nous a interpellé.es lors de la foire régionale du mouvement. C’est vrai ça, chez nous il y a un paquet de terres menacées par l’agro-industrie et la bétonisation, il y a plein de gens qui galèrent à trouver un bout de terrain à cultiver, encore plus de gens qui moisissent dans les villes et une urgente nécessité de faire revivre nos campagnes. Du coup, quels ingrédients manque-t-il pour massifier les ZAD ? Pour radicaliser les luttes pour le droit à la terre et l’agriculture paysanne ? Pour réaliser une nouvelle réforme agraire, si vitale, dont nous avons même oublié la possibilité ?

Li Magaou (limagaou@riseup.net)

Notes


[1Mouvement international regroupant des organisations paysannes de lutte.



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Par Li Magaou


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