Quand le lieu dit

« La campagne est “parlée” depuis un prisme urbain et bourgeois »

Entre les blablas des bourgeois·es, des politiques et des médias, on a souvent du mal à comprendre la campagne et celles et ceux qui l’habitent. C’est quoi en vrai la ruralité ? On en a discuté avec Yaëlle Ansellem-Mainguy, Nicolas Renahy et Benoît Coquart, tous trois sociologues, qui l’analysent depuis un long moment...
Mortimer

La campagne on l’adore ! Surtout quand on n’y vit pas. C’est sympa pour les vacances à la montagne ou chez nos ami·es néoruraux qui ont quitté la capitale parce qu’ils « étouffaient haaaan ». Mais qui comprend vraiment ce qu’il se joue dans les bourgs, les hameaux et les patelins ? Et qui écoute ce que celles et ceux qui y vivent ont à en dire ? Histoire de chasser les clichés, on en a discuté avec trois sociologues qui se frottent à la ruralité dans toute sa diversité depuis bien longtemps.

D’abord, Nicolas Renahy, auteur de Les Gars du coin (2005, La Découverte) où il a étudié de près la jeunesse rurale dans un village ouvrier près de Dijon. Ensuite, Yaëlle Ansellem-Mainguy, autrice de Les Filles du coin (2021, Presse de Sciences Po) qui a enquêté auprès de jeunes filles de milieux populaires de la France rurale. Enfin, Benoit Coquard, auteur de Ceux qui restent (2019, La Découverte), une enquête auprès des jeunes hommes et femmes de la région Grand-Est.

L’occasion de mieux comprendre ce qui structure ce monde : des jobs difficiles, des réseaux d’interconnaissances qui protègent certain·es quand ils en oppressent d’autres, une représentation politique qui s’éloigne et des services publics qui ferment. De quoi motiver la révolte ? Faut voir. Une chose est sûre, les voix rurales ont trop longtemps été confisquées par le bavardage de la classe bourgeoise, ou altérées par les mégaphones de l’extrême droite. Alors on a décidé de mieux tendre l’oreille, pour saisir ce qui se trame vraiment derrière le vacarme. Entretien.

On en entend souvent parler de la campagne mais la comprend-on pour autant ? Pour les sociologues, c’est quoi au juste la ruralité ?

Benoit Coquard « Je dirais qu’il y a deux idées à retenir. D’abord, il y a beaucoup de disparités en milieu rural. Rien qu’à l’échelle de la France, certaines campagnes présentent une diversité sociale similaire à celles des petites et moyennes villes, tandis que d’autres ont du patrimoine et des niveaux de revenus très élevés. Mais, s’il y a des configurations différentes dans chaque ruralité, on peut tout de même dégager certaines tendances. Globalement, plus on s’éloigne des grands centres urbains, moins les populations sont diplômées. Elles ont des métiers manuels ou travaillent dans les services. Les cadres et les professions intellectuelles supérieures aux salaires élevés sont moins présents. »

Yaëlle Ansellem-Mainguy « Quand on parle du rural on pense tout de suite aux agriculteur·ices – c’est d’ailleurs sur elles et eux que se concentrent la focale médiatique –, alors qu’iels composent seulement 6 % des actifs. La campagne est en réalité surtout composée d’ouvrier·es, d’employé·es ou de personnes sans emploi. Selon les espaces, on peut aussi retrouver une surreprésentation de retraité·es et de personnes au chômage. »

Nicolas Renahy « Pour les sociologues aussi, le rural a longtemps été l’agricole. Cela s’explique par le fait qu’à l’après-guerre, dans les années 1950, la moitié de la population active travaillait encore dans le secteur agricole. Puis, avec le temps, on s’est davantage mis à parler d’“isolement”. Ce glissement de définition fait suite à la refonte des politiques publiques dans les années 1980, qui a entraîné les fermetures de postes, de commerces, de services publics qu’on connaît. »

« Les discours sur la ruralité s’accompagnent souvent d’un mépris de classe à propos des populations qui l’habitent »

Pourquoi avons-nous une vision très souvent erronée de la réalité rurale ?

B. C. « Car les discours sur la ruralité ne sont pas tenus par les gens qui y habitent. Ce sont les populations au plus haut capital culturel, proches des institutions, qui produisent l’image de ce monde social. C’est d’ailleurs une constante sociologique. Quand il étudiait la petite paysannerie du Béarn dans les années 1970, Bourdieu parlait de “classe-objet” pour parler de cette manière “d’être parlée” par d’autres – les politiques, les journalistes, ou les populations diplômées des grandes villes parties vivre en campagne. Plus récemment, durant le Covid, on a pu voir des écrivains et des écrivaines s’épancher sur leur rapport à leur maison secondaire, leur désir de déconnexion... Ces personnes produisent des discours sur la vie rurale tandis que les gens du coin, ouvriers ou employés, dont les familles sont parfois là depuis 100 ans, ne maîtrisent pas le langage légitime pour en parler. La campagne est donc “parlée” depuis un prisme urbain, néorural et bourgeois. On entend dire qu’il faudrait ouvrir des “tiers-lieux”, faire plus de démocratie participative ou mieux connecter la campagne aux grandes villes par le TGV. Alors que les classes populaires rurales souhaiteraient surtout être mieux payées pour mettre de l’essence dans leur voiture... »

N. R. « Les discours sur la ruralité vont souvent s’accompagner d’un mépris de classe à propos des populations qui l’habitent. Ce sont des “bouseux” que l’on considère comme inférieurs, éloignés de tout, “sans culture”. Et qu’importe s’ils ont des pratiques culturelles et que nombreux sont ceux à être engagés dans des associations, de pêche ou de foot par exemple. Les classes supérieures ne considèrent pas ça comme de la culture légitime. »

Y. A.-M. « C’est encore pire pour les femmes ! On ne considère pas les jeunes filles que j’ai rencontrées dans le cadre de mes recherches comme “engagées”. Alors que sans elles, leur mère, et même leurs grands-mères, pour assurer la logistique de certains évènements locaux, aucune fête de village ne pourrait exister ! Pendant ce temps, les politiques organisent des évènements sur “le désengagement des jeunes”. Si les formes d’engagement déjà existantes sont à ce point niées, c’est qu’elles ne répondent pas à la définition légitime de l’engagement selon les classes bourgeoises. D’autant que ces jeunes ne crient pas sous tous les toits qu’ils et elles sont “engagé·es” ici ou là ni ne cherchent à le valoriser sur une ligne de CV, contrairement à leurs homologues des classes supérieures. »

« Dans un contexte ­économique contraint, on s’entraide ­beaucoup, on est dépendant·es les un·es des autres »

Tout cela doit produire beaucoup de ressentiment. Ce qui explique pourquoi les ruraux sont parfois perçus comme repliés sur eux-mêmes et leur cercle de sociabilité. Un moyen de se défendre ?

Y. A.-M. « Il existe une forte solidarité entre les jeunes et les générations. Cela est souvent dû au fait de grandir ensemble et d’avoir des héritages familiaux en commun. Dans un contexte économique contraint, on s’entraide beaucoup. On est dépendant·es les un·es des autres pour se déplacer par exemple. Mais cette solidarité va être mise à mal au moment où iels seront en concurrence sur le marché de l’emploi. Celles et ceux qui ont du réseau vont plus facilement accéder à un travail que d’autres. Je le vois sur mes terrains : certaines jeunes filles sont embauchées sans même avoir fait un seul CV, quand d’autres patinent... Cela dépend de sa place dans la hiérarchie sociale du coin. Il y a les familles notables, respectables et respectées, puissantes localement, souvent insérées dans l’emploi et qui ont du capital économique. Et les autres, qui n’ont pas accès aux mêmes réseaux et qui risquent plus facilement d’être marginalisé·es. »

« La place des femmes dépend très souvent de leur mari. Si elles rompent, elles perdent tout »

N. R. « C’est ce que les sociologues appellent le “capital d’autochtonie”, c’est-à-dire cette ressource qu’on acquiert en fréquentant longtemps un territoire et qui permet d’acquérir une reconnaissance, mais aussi des avantages, des petites positions de pouvoirs... Toutefois, dans les territoires ruraux, ce capital est avant tout masculin. Les femmes peuvent s’investir sur la scène locale, s’impliquer dans des associations, mais ce sont toujours les hommes qui jouiront en premier d’une “bonne réputation”, et qui en récolteront les bénéfices. La place des femmes dépend très souvent de leur mari. Si elles rompent, elles perdent tout. »

B. C. « La “bonne réputation” permet aussi d’avoir une existence plus confortable qu’à la ville où, en tant que membres des classes populaires, ils seraient davantage stigmatisés. Mais effectivement, la promotion de certains sur la scène locale se fait par l’exclusion des autres. Le contrôle social va fortement peser sur les femmes, mais aussi sur les personnes racisées qu’on juge, invisibilise et met à l’écart. S’afficher avec une personne racisée peut même aller jusqu’à ébranler la respectabilité. Et ce sont ceux qui sont considérés comme les plus respectables qui vont distribuer les bons et mauvais points... »

« Le repli défensif s’incarne dans un “déjà nous” limité au groupe d’amis fidèles plutôt qu’à la classe sociale »

Si, comme vous l’expliquez, il y a beaucoup de concurrence entre les personnes, cela doit miner la lutte politique et la conscience de classe ?

N. R. « Oui, mais pas seulement. Depuis les années 1990, la campagne est touchée de plein fouet par des crises multiples. Évidemment, il y a eu la désindustrialisation et la crise de l’emploi. Mais aussi l’émergence des intercommunalités qui a progressivement enlevé du pouvoir et des ressources économiques aux communes. Cela induit une crise de la représentation : plus aucun politique ne fait la navette entre la campagne et la ville. Qui parle de nous ? Qui nous représente en connaissance de cause ? Le repli défensif s’incarne alors dans un “déjà nous” limité au groupe d’amis fidèles plutôt qu’à la classe sociale. »

B. C. « Il faut être vigilant et ne pas calquer nos espérances de changements politiques sur les campagnes. On dit parfois que c’est le lieu pour réinventer des imaginaires, où faire du “communalisme” par exemple. C’est oublier que les classes populaires adhèrent massivement aux modèles de réussite capitaliste. Les services publics et lieux de rencontre ayant disparu, les aspirations à la petite propriété individuelle se généralisent largement. On va se réunir dans son jardin : avec le trampoline pour les enfants, la piscine, la terrasse pour l’apéro... Certains néoruraux, pas nécessairement issus des classes supérieures, rejoignent aussi les campagnes parce que la vie y est moins chère et qu’ils espèrent accéder à la propriété. Dès lors, difficile de construire une conscience de classe quand les motivations vont plutôt vers une forme de conformisme au mode de vie individualiste. »

« La réforme des retraites a été un véritable moment de mobilisation des campagnes »

Y. A.-M. « Effectivement, et il y a aussi une adhésion importante au modèle de l’auto-entrepreneur, loin d’être une figure de rébellion. Par ailleurs, les espaces de contestation sont très limités. Il y a peu de manifestations organisées en campagne par exemple. J’entends parfois “on n’a pas de manif chez nous, donc je ne m’implique pas”. Tout ça a évidemment à voir avec la transformation du monde du travail. Quand l’emploi est éclaté entre l’intérim – les agences tournent toujours à plein régime dans les villages – et les temps partiels, surtout chez les femmes, les syndicats sont moins présents et l’espace se réduit pour qu’émerge une contestation... Pour autant, la réforme des retraites a été un véritable moment de mobilisation des campagnes. On a pu le voir au nombre de manifestations dans les villes moyennes ! Dans un des villages où j’ai enquêté, la CGT avait même affrété un bus pour emmener manifester des jeunes en ville. Pour beaucoup, l’expérience de la foule n’a pas franchement été agréable, mais iels ont adoré l’ambiance du bus. Tout ça participe à créer du collectif et pousse vers la mobilisation. »

Si on pense au mouvement des Gilets jaunes, il y a tout de même de quoi être optimiste pour la suite ?

B. C. « Oui, il y a évidemment eu une fenêtre de tir. Mais on oublie parfois de parler de ce qui a limité ce mouvement. Notamment les enjeux de réputation et de respectabilité. À l’époque tout le monde se rejoignait sur les revendications. Il fallait que ça pète, et contre les riches. Mais progressivement, les Gilets jaunes ont été stigmatisés dans les médias, et ça s’est répercuté sur la scène locale. Un Gilet jaune m’a déjà dit “moi, je perds tous mes amis, on est en train de me traiter de cassos, donc j’arrête”. Ceux pour qui l’enjeu de respectabilité était le plus important ont alors quitté le mouvement, même s’ils continuaient à le soutenir discrètement en amenant de quoi manger le soir sur les points de blocage, par exemple. Mais ils ne devaient pas être vus des autres. Sur les ronds-points, il ne restait finalement plus que les personnes déjà marginalisées, déjà stigmatisées avant. D’autant que d’autres figures respectables, comme le prof ou le délégué syndical, n’ont pas vraiment été là pour appuyer et légitimer le mouvement. Pour les milieux populaires, c’est très difficile d’échapper au contrôle social, contrairement aux catégories plus cultivées qui n’ont pas de mal à faire de la politique sur le mode contre culturel. »

Y. A.-M. « Concernant le vote, les jeunes que j’ai rencontrés ne s’y retrouvent pas vraiment. Iels me disaient : “Ça sert à rien, ça ne change rien.” Par contre, on entend de plus en plus : “je ne suis pas raciste mais on peut pas tout donner à tout le monde” ; ou encore : “la France est endettée”. On transpose à sa propre situation, quand par exemple on a une micro-entreprise qui galère : “Moi aussi, je dois rembourser la dette”. Ce discours est évidemment capté par le Rassemblement national (RN), vers lequel la jeunesse rurale se tourne de plus en plus, même si elle n’adhère pas à l’ensemble du discours des valeurs. Et l’omniprésence de Jordan Bardella sur les réseaux sociaux a des effets évidents : on se positionne de plus en plus par rapport à ses idées. »

« Les partis de gauche débarquent avec leur capital culturel deux semaines avant les élections. Personne ne les connaît, personne ne les comprend »

Malgré tous ces vents contraires et alors que les milieux populaires ruraux votent majoritairement RN, comment imaginer des alliances de classe à même de faire bouger les choses ?

N. R. « Il y a peu, alors que j’étais à une manifestation à Dijon, j’ai rencontré un ancien ami originaire d’un village d’à côté. On a beaucoup parlé et j’ai compris que son engagement venait de son éducation dans les années 1970 : son père était soixante-huitard. Ces années-là avaient produit une telle ouverture culturelle que les enfants en portaient l’héritage. Parce qu’il y avait eu des rencontres et des alliances de classe entre les milieux populaires et les milieux “plus éduqués”. Mais comme on le disait juste avant, le repli sur soi dû à l’abandon progressif des campagnes par les représentants politiques empêche ces rencontres. Quand j’étais jeune, le maire du bourg était au Parti socialiste mais il ne venait pas de Paris. C’était une ancienne figure de la Résistance, il était intégré dans le réseau d’interconnaissances et respecté localement. Aujourd’hui, les partis de gauche débarquent avec leur capital culturel deux semaines avant les élections. Personne ne les connaît, personne ne les comprend. Il faut des représentants de milieux populaires ruraux, capables de porter les voix des campagnes, et notamment des personnes invisibilisées issues de l’immigration, très nombreuses dans certains coins. Ce serait un point d’appui énorme pour porter les mobilisations. »

B. C. « Malgré tout ce qu’on a dit avant, la force du contrôle social, la vision racialiste du monde, le penchant pour le vote RN, je suis assez certain que tout cela va à nouveau péter. Mais les classes populaires ont besoin de s’allier entre elles. Cela se fait sur des revendications communes. Alors qu’est-ce qui réunit ? Les revendications sur les taxes, l’essence, le niveau de vie... Malgré tout ce qui oppose parfois. Évidemment, il n’y aura pas fraternisation du jour au lendemain, mais il faudra qu’un “nous” advienne à un moment de l’histoire. »

Propos recueillis par Étienne Jallot

Pas fachos les fâchés ?

Dans Des électeurs ordinaires (Seuil, 2024), le sociologue Félicien Faury a enquêté auprès d’une trentaine d’électeurs du Rassemblement national (RN) dans une commune de Provence-Alpes-Côte-d’Azur, bastion du mouvement lepéniste actuel (dans la région : 30 députés d’extrême droite). Qu’est-ce qui motive ce vote ? Le chômage et la désindustrialisation comme on l’entend souvent ? À l’inverse du Nord-Est désindustrialisé, l’électorat y est moins frappé par la pauvreté, et est surtout composé de membres des classes populaires « stabilisées » ou de petites classes moyennes. Un vote anti-système alors ?

À les écouter, c’est surtout qu’ils souhaitent conserver un mode de vie injustement fragilisé par une mauvaise gestion des ressources publiques. Celle-ci favoriserait, l’immigré ou « l’arabe » qui viendrait voler « de façon indirecte les travailleurs français par le biais des prélèvements  ». Chose d’autant plus intolérable que leur place dans l’ordre national est perçue « non comme un droit mais une faveur  » de la part de l’État français. Parfois obligées de vivre proches des franges précaires et racialisées, ces petites classes moyennes rêveraient pourtant qu’un mur les en sépare : leur « problème n’est pas la ségrégation mais en quelque sorte son insuffisance  » explique l’auteur. Le vote RN exprime alors un désir frustré de maintenir sa place dans la hiérarchie économique et raciale. Un pavé dans la mare des gauchistes quand certains persistent à minorer la dimension raciste du vote RN. De quoi réfléchir à de nouvelles stratégies face aux fâchés quand même fachos ?

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Cet article a été publié dans

CQFD n°240 (avril 2025)

Dans ce numéro, un grand dossier « ruralité ». Avec des sociologues et des reportages, on analyse le regard porté sur les habitants des campagnes. Et on se demande : quelles sont leurs galères et leurs aspirations spécifiques, forcément très diverses ? Et puis, comment faire vivre l’idée de gauche en milieu rural ? Hors dossier, on tient le piquet de grève chez un sous-traitant d’Audi en Belgique, avant de se questionner sur la guerre en Ukraine et de plonger dans l’histoire (et l’héritage) du féminisme yougoslave.

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