Idéal d’une école émancipatrice

Hussardes à l’avant-garde

Dans Hussardes noires : des enseignantes à l’avant-garde des luttes, l’historienne Mélanie Fabre revient sur l’histoire peu connue d’enseignantes qui, à la fin du XIXe siècle, s’engagent pour une école émancipatrice. Lutte pour l’école laïque, créations d’universités libres et pédagogies féministes, ces pionnières oubliées sont plus que jamais une source d’inspiration.
Affiche de lancement en 1897 du quotidien féministe La Fronde, par Clémentine-Hélène Dufau

En 1881-1882, les lois Ferry rendent l’école publique gratuite, laïque et obligatoire. Les enseignants arborent un long uniforme noir et incarnent le nouvel esprit républicain de l’époque. On les surnomme les hussards noirs1. Dans son livre Hussardes noires : des enseignantes à l’avant-garde des luttes – De l’affaire Dreyfus à la Grande Guerre (Agone, février 2024), l’historienne de l’éducation Mélanie Fabre, réhabilite la figure des femmes enseignantes et militantes à la Belle Époque. Avant les années 1880, les femmes sont majoritairement formées dans des congrégations religieuses et très peu dans des écoles publiques. Une série de lois2 ouvrent alors l’école et le corps professoral aux femmes. Des écoles d’institutrices et de professeures ainsi que des lycées pour jeunes filles sont créés. Pas de doute ici, il s’agit de former des « femmes et mères républicaines ». Mais une poignée d’enseignantes, dont Pauline Kergomard, Jeanne Desparmet-Ruello, Marie Baertschi ou Albertine Eidenschenk, en décident tout autrement. C’est de l’intérieur qu’elles sont déterminées à subvertir l’institution scolaire. Elles luttent en faveur d’une école laïque, émancipatrice et égalitaire, de la création d’universités populaires et d’une pédagogie dite « féminine » et antiguerre. L’engagement féministe des hussardes dans l’école résonne comme un écho salvateur du passé, alors que cette vision de l’éducation est aujourd’hui menacée de toutes parts.

Laïcité libératrice

Selon Marie Baertschi, professeure d’école normale et fille d’épicier, la laïcité ne se résume pas au respect des religions. Elle désigne « l’habitude de penser par soi-même, de croire par soi-même, de vouloir par soi-même ». C’est cet « esprit laïque » qui doit être enseigné aux jeunes écolier·es et non la « discipline militaire » qui consiste « à l’écrasement de toute pensée et toute conscience ». Pour une autre hussarde, Albertine Eidenschenk, directrice d’école normale née en Seine-et-Marne et fille de berger, l’école doit nourrir la « capacité de chacun à faire sécession » avec les valeurs et idées nauséabondes de son temps. Quand l’Affaire Dreyfus éclate en 1898, les hussardes noires refusent de se taire. L’antisémitisme vient heurter les valeurs républicaines qu’elles défendent. Alors que l’administration souhaite « maintenir l’Affaire hors des murs de l’école » sous couvert de « tolérance » et de « neutralité », certaines hussardes en discutent à l’école au risque d’être révoquées par l’administration. Pour les hussardes, la laïcité est un enjeu crucial pour les femmes de l’époque. Elle leur permet de s’écarter de la morale religieuse, et d’être des « citoyennes éclairées » armées face à une république « masculine ».

Enseigner la solidarité féminine

Alors que l’école reste encore très élitiste, puisque l’enseignement secondaire qui prépare au baccalauréat est payant, les hussardes participent au mouvement des universités populaires (UP) qui essaiment dans le pays au tournant du siècle. L’idée est de fournir une éducation entièrement gratuite, hors les murs de l’école, et de concurrencer l’Église qui persiste à délivrer une éducation religieuse aux classes défavorisées via les patronages catholiques. Pionnière dans le domaine, Mathilde Salomon crée en 1895 des « patronages féminins » où des enfants de différentes classes se côtoient. De son côté, Albertine Eidenschenk crée à Chambéry la « Solidarité féminine ». Des cours du dimanche où elle dispense l’Histoire, les sciences naturelles, mais aussi l’hygiène de la mère et du nourrisson… S’inscrivant dans ce que l’historienne nomme un « compromis solidariste  », les UP appellent de leurs vœux «  la réconciliation des classes  ». Pourtant, elles suscitent souvent le contraire. La hussarde Marie Baerstchi décrit la méfiance des classes populaires à leur égard : « On nous accuse d’être venus là pour nous amuser  ». De leur côté d’autres hussardes, se méfient des idées révolutionnaires exprimées par la classe ouvrière et cherchent à l’orienter vers des solutions pacifistes : « Il faut agir avec les armes que la loi met entre vos mains  », déclarait ainsi Jeanne Desparmet-Ruello, directrice du premier lycée public de filles ouvert en France, lors d’un cours à Lyon en 1901. Malgré tout, les universités populaires servent la cause des femmes. Elles s’y imposent comme oratrices et savantes, concurrençant les hommes et subvertissant leurs rôles genrés. Dans leurs conférences, elles mettent en avant les combats des femmes, comme la lutte pour le droit de vote. Naît alors la figure de « l’intellectuelle » dont le paradoxe est de libérer uniquement les femmes éduquées.

« Rompez vos bataillons ! 

 »

Même si ces femmes parviennent à faire valoir leurs voix, c’est toujours en tant qu’« expertes féminines » qu’elles sont appelées à s’exprimer, car plus enclines, selon les hommes, à comprendre les besoins de l’enfant. Elles profitent de cette place qui leur est accordée pour critiquer l’école et son versant disciplinaire. Pour elles, l’école est inapte à la « nature enfantine ». Trop de notes, trop de temps à lire et pas assez de contacts avec la nature. C’est en tant que « femmes » qu’elles se positionnent contre la guerre et cultivent l’image de la mère détruite par les guerres des hommes. « Une femme peut-elle, sans que son cœur se brise, évoquer le tableau des champs de bataille […] où des mourants […] appellent en expirant la pauvre mère qui ne les entend pas !  » Pour elles, l’école trahit les idéaux républicains quand elle se fait le chantre des discours patriotiques et militaires : « liberté, égalité, fraternité ; la “vocation militaire”est la négation de ces principes.  » Au contraire, la mission démocratique de l’école doit être le terreau pour construire la paix. Une enseignante engagée pour la paix entonne à ses élèves : « Plus d’armes citoyens ! / Rompez vos bataillons ! / Chantez, chantons et que la paix / Féconde nos sillons !  »

L’extrême droite et son projet de « pédagogie noire3 » voient l’école comme un espace de redressement des jeunes, nécessaire à la restauration de l’ordre dans la nation. À l’heure où elle est aux portes du pouvoir et où les discours militaristes gangrènent toujours plus l’école4, l’histoire des hussardes noires est une inspiration bienvenue pour résister aux dangers d’une école disciplinaire et belliqueuse.

Par Étienne Jallot

1 En référence aux escadrons de cavalerie de la Première République, en 1793, une expression célèbre de Charles Péguy.

2 1879 : la loi « Bert » impose l’existence d’une école normale de filles dans chaque département ; 1881 : la loi « Sée » acte la création de lycées de jeunes filles publics et laïques.

3 Lire L’école des réacs-publicains : La pédagogie noire du RN et des conservateurs, Libertalia, 2016.

4 Voir « Parfois en garde à vue, jamais au garde-à-vous », CQFD n°228 (mars 2024).

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