Sous les pavés, la flotte
« De quoi le ruisseau est-il la mémoire ? »
« De quoi le ruisseau est-il la mémoire ? A-t-il résisté à n’être plus qu’un élément d’une technostructure industrielle ? » C’est la question que pose le photographe marseillais Félix Colardelle dans le livre photo La Caravelle (Éditions Charbon1, 2025), légendé par le philosophe Antoine Devillet. C’est l’histoire d’un fleuve marseillais, la Caravelle, aussi appelé « ruisseau des Aygalades ». Long de 17 kilomètres, en grande partie bétonné et pollué par les industries depuis le XIXe siècle, il ruisselle dans des galeries sous la ville et surgit par endroits.
Le photographe le remonte, depuis son embouchure dans le quartier portuaire d’Arenc au nord-ouest de la ville. Il suit ensuite les eaux qui sillonnent les sous-sols du quartier Euroméditérannée (1), quartier emblématique de la folie des adeptes de la « fast-construction ». Plus loin, en amont du métro Gèze, le fleuve recueille les déchets dans l’indifférence des riverain·es (2). À Bougainville, Félix Colardelle croise les plus précaires, qui vivent parfois sous des ponts et respirent au quotidien la poussière des chantiers. (4). Son cours se poursuit au nord et longe l’ancienne raffinerie de sucre Saint-Louis, qui employait à la pelle dans les années 50 et est abandonnée aujourd’hui. Le photographe y croise les montagnes de boue rouge, résidus de bauxite, laissés lâchement ici par les anciennes usines d’alumine qui le broyaient près du fleuve. Là, le sol est intoxiqué : interdit de construire. Plus loin, à la Cité des arts de la rue, l’eau jaillit en une belle cascade, soignée par le collectif des Gammares, qui organise aussi des visites pour les écoles (3). Plus au nord encore, le photographe traverse Septème-les-Vallons. Dans cette ancienne ville ouvrière, les habitant·es ont vu le fleuve se faire enterrer et la végétation dense et historique subir les ravages de l’industrie. Les usines de soudes au XIXe siècle polluaient la terre et les eaux ; aujourd’hui, SPI pharma, une entreprise de pansements, continue le boulot. Aux endroits où le ruisseau se montre, on ne sait plus si l’eau est bleue, mauve, grise ou verte. Au-dessus de Septème, le photographe longe le bassin versant, là où les eaux convergent vers le fleuve. L’affreuse usine Lafarge capte les eaux pures avant qu’elles ne rejoignent le ruisseau des Aygalades. Plus en amont encore, l’usine déverse ses poussières de calcaire dans trois lacs aux eaux turquoises. Conséquence : interdit de s’y baigner. Devant ce paysage urbain abîmé, le photographe se demande : « Quelles organisations collectives arrive-t-on à maintenir autour de nos merdes ? » Et on peine parfois à trouver la réponse. En dernière page, l’auteur a choisi une photo d’archive. On y voit un moustachu flâner sur un tronc au-dessus du ruisseau. C’était il y a deux cents ans (5). Naïf, on espérerait presque que demain ressemble à hier…
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°249 (février 2026)
Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l’épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l’entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s’est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d’être démocratique des JO d’hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l’enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d’Emilien Bernard, l’un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.
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Paru dans CQFD n°249 (février 2026)
Dans la rubrique Bouquin
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Mis en ligne le 28.02.2026
Dans CQFD n°249 (février 2026)
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