Écrire pour avorter
« Professeur, je ne veux pas de cet enfant »
Un trésor historique dormait dans les archives de l’association Choisir la cause des femmes1. Entre des rangées de livres et des piles d’archives, les membres de l’association ont retrouvé une chemise cartonnée portant la mention « Histoire d’A ». Épinglée à la pochette, une feuille en papier jauni : « dossier “Avortement” remis par le Pr. Milliez. Intérêt historique ». À l’intérieur, 51 lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes désireuses d’avorter dans les plus brefs délais. Elles sont destinées au Professeur Paul Milliez, un médecin rendu célèbre pour ses positions pro-avortements lors du procès de Bobigny en 19722. Compilées par l’association au sein de l’ouvrage Lettres pour un avortement illégal (Libertalia, 2025) elles témoignent de l’insupportable condition dans laquelle étaient plongées ces femmes interdites d’avorter. Celles qui écrivent ont entre 16 et 50 ans, souffrent de précarité et vivent souvent loin des grandes villes. N’ayant pas les moyens d’avorter dans les réseaux clandestins ou à l’étranger, elles se tournent vers le Professeur Milliez comme dernier espoir. Dans une correspondance avec l’association, l’écrivaine Annie Ernaux y voit « la preuve absolue, aveuglante que les femmes pauvres n’avaient aucun moyen d’avorter [...] les plus riches et celles qui avaient des relations trouvaient facilement des solutions ». Entre l’angoisse et l’urgence, on lit dans ces lettres le désir assumé de disposer librement de son corps. « Leur choix d’écrire […] nous apparaît moins comme un acte de supplication que comme un acte de rébellion et de désobéissance face à l’injustice de la loi qui pénalise l’avortement », écrit Choisir la cause des femmes, en postface de l’ouvrage. À l’heure où les fascistes au pouvoir, en Pologne ou aux États-Unis plongent des milliers de femmes dans les dangers de l’avortement illégal, ces lettres rappellent à tous·tes qu’il est impératif de ne jamais cesser de lutter pour décider librement de faire naître ou de ne pas faire naître.
Monsieur le Professeur,
Si je me permets de vous écrire c’est parce que vous seul pouvez m’aider. Je suis mariée j’ai deux enfants en bas âge. J’en ai un le plus jeune en nourrice. Je suis obligée de travailler depuis le mois de mars comme vendeuse. Car le salaire de mon mari n’est pas suffisant. De plus je m’occupe de mes frères c’est-à-dire deux, car je suis la plus vieille et que nous sommes restés tous les trois orphelins assez jeunes.
Et voilà que je viens de m’apercevoir que je suis enceinte de trois semaines : je prenais des pilules mais j’avais arrêté le mois dernier pour me reposer. Je ne sais vraiment pas comment faire. Je suis désespérée car je ne voudrai pas cet enfant. Et mon mari est d’accord. Pouvez-vous m’aider ? Pouvez-vous faire quelque chose pour moi ? J’espère que oui. Je mets tout mon espoir en vous. Puis-je aller vous voir, que pourrais-je faire ?
Dans l’attente d’une réponse de votre part. Recevez Monsieur le Professeur mes sincères salutations.
Monsieur,
Je m’excuse de vous déranger mais peut-être êtes-vous mon salut mon seul refuge de vous dépend ma vie. Voici : je suis enceinte et ne veux absolument pas de cet enfant en ayant déjà cinq et un mari malade du cœur. J’ai fait tout ce que je pouvais pour faire une fausse couche mais rien n’y fait. J’ai donc pris une assurance-vie et ainsi je pourrai me suicider sans laisser mon mari et mes enfants dans le besoin du moins dans l’immédiat car n’étant pas riche je n’ai pu prendre une assurance de plus de 3 200 000 j’écris en anciens francs. Mais ce qui m’ennuie dans ce projet c’est mon petit garçon de trois ans. Il est toujours derrière moi et dès qu’il ne me voit plus m’appelle et me cherche partout, même la nuit en dormant il m’appelle je lui fais deux ou trois chuts et il se rendort paisiblement. Ce sera pour lui plus dur. J’ai longuement hésité pour lui. Mais il n’y a rien à faire je ne veux pas de cet autre enfant aussi je vous demanderai si vous pouvez quelque chose pour moi S.V.P. ou si vous ne pouvez ce que je comprends très bien à cause de la loi pouvez-vous me donner l’adresse et le montant d’une clinique en Angleterre S.V.P. Je vous en prie Professeur – essayez. La deuxième question serait même très bonne et je puis vous jurer que personne ne saura que c’est vous qui me l’avez donnée. Seulement je vous demanderai de me répondre vite S.V.P. car la 24e semaine se termine le 10 décembre.
Je vous remercie à l’avance.
En espérant que vous pourrez peut-être quelque chose pour nous.
Je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l’expression de mes sentiments les plus distingués.
Monsieur le Professeur,
Vous voudrez bien me pardonner de venir vous importuner mais je ne sais à qui je pourrais confier mon problème actuel, si ce n’est à vous : je vous l’avoue brutalement, je suis enceinte de cinq semaines.
Hier soir, j’ai consulté un gynécologue qui ne « peut rien faire ». Il m’a seulement proposé de me diriger en Angleterre, ceci pour 2 000 francs. C’est beaucoup trop cher, car je serai pratiquement seule pour financer cette somme, mon fiancé étant étudiant ingénieur et de plus loin de moi en ce moment.
Quant ,à moi, je travaille, il est vrai, [en tant que] secrétaire médicale mais je tiens cela en secret et j’ai l’impression de vivre « au ralenti ». Cette situation devient de plus en plus insupportable.
Je pensais aller à [Préfecture de Province] mais je ne sais si ce mouvement n’a pas été démantelé et surtout si je peux me mettre en rapport avec ses membres car je crains qu’ils ne soient surveillés.
J’ai suivi depuis le début cette polémique sur l’avortement. Je sais que vous avez pris courageusement position en face de ce problème que les hommes de loi abordent avec lâcheté car il ne fait nul doute qu’eux s’en servent sans scrupule et surtout sans problème financier. Va-t-on le laisser devenir un privilège de la bourgeoisie hypocrite !
Aussi je m’en réfère à vous afin que vous me donniez des conseils. […] J’espère très vivement que vous allez pouvoir me guider et trouver une solution à mon état qui m’accable chaque jour un peu plus. Je vous remercie de ce que vous ferez et je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l’assurance de mes sentiments les plus respectueux
Monsieur le Professeur,
En toute simplicité je viens me confier à vous. Voici mon histoire, mes ennuis.
Je suis sage-femme DE, âgée de 60 ans exerçant à [lieu] dans le [département], mère de trois garçons que j’ai dû élever toute seule, mon mari m’avait abandonnée.
Ce qui m’arrive aujourd’hui est grave. J’ai avorté une femme en détresse qui avait déjà quatre enfants, milieu misérable. N’ayant pas l’argent nécessaire pour se faire avorter dans un pays voisin et très proche, car on demande 3 000 francs suisses, cette pauvre mère avait tellement insisté, j’ai eu pitié d’elle et j’ai aidé l’interruption de cette grossesse non désirée. Après quinze jours elle est morte dans un hôpital de [métropole], congestion pulmonaire, reins bloqués. Je suis accusée de cette mort et j’étais inculpée durant quinze jours en prison pour violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner.
Pardonnez-moi si je vous ennuie avec ma confession, mais je vous ai entendu parfois à la télévision, votre bonté, votre compréhension pour les femmes malheureuses et sans défense.
Je suis usée par le travail et souffre d’une angine de poitrine, le procès aura lieu prochainement, ma carrière est brisée, ma vie de femme humiliée.
De tout cœur, Monsieur le Professeur, je vous envoie mes salutations angoissées et respectueuses.
Une malheureuse.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Fondée notamment par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir en 1971, après la publication du « Manifeste des 343 ».
2 Procès historique où Marie-Claire Chevalier, 17 ans, est jugée pour avoir avorter à la suite d’un viol.
Cet article a été publié dans
CQFD n°248 (janvier 2026)
En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.
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Paru dans CQFD n°248 (janvier 2026)
Dans la rubrique Morceaux volés
Par
Illustré par Déa Guili
Mis en ligne le 24.01.2026
Dans CQFD n°248 (janvier 2026)
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