CQFD

Force et déshonneur

Chez les képis, des femmes et des bleus


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), rubrique , par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 08/03/2020 - commentaires

Silence, on cogne – Enquête sur les violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers : un titre explicite pour un livre uppercut qui s’attaque de front à un sujet tabou. Témoignages et expertises à l’appui, Sophie Boutboul et Alizé Bernard y racontent l’esprit de corps et le sexisme qui règnent en maîtres au sein d’institutions prêtes à tout pour préserver un semblant de réputation.

Par Sarah Fisthole {JPEG}

Propositions de loi, budget, numéro vert : ces derniers temps, les politiques ont mis le paquet pour montrer qu’ils s’intéressent aux violences conjugales. Un Grenelle et deux mois de débat plus tard, les mesures mises en place sont minimes, mais un début de prise de conscience semble avoir eu lieu. Toujours rien en revanche sur les violences commises, au sein de leur foyer, par des fonctionnaires en uniforme, qu’ils soient flics ou militaires. Alors que l’Uruguay, l’Angleterre ou encore l’Afrique du Sud se sont depuis longtemps penchés sur la question, en France c’est la loi du silence. Une omerta que la journaliste Sophie Boutboul et l’ex-femme de gendarme Alizé Bernard viennent de briser avec leur livre Silence on cogne – enquête sur les violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers  [1].

Faute de données chiffrées, difficile de mesurer l’ampleur du phénomène. Mais pour les deux auteures, aucun doute : au regard de ce qui fait le terreau des violences conjugales, flics et gendarmes ont tout des parfaits clients. Sophie Boutboul et Alizé Bernard rappellent en effet que les « personnes qui travaillent dans un contexte dans lequel elles ont du pouvoir » sont plus enclines aux violences conjugales. Or, c’est le cas des policiers et des militaires qui « représentent l’ordre dans leur quotidien [et dont les] interlocuteurs au travail n’ont qu’une seule possibilité : s’incliner, se soumettre. » [2]

Sans oublier que, d’après la psychiatre Marie-France Hirigoyen, « les comportements violents s’acquièrent par l’observation des autres et se maintiennent s’ils sont valorisés socialement ». Le fait de baigner dans un environnement fortement dosé en sexisme aggraverait donc les risques. Chez les gendarmes, dont l’instruction est dispensée par des militaires de haut rang, « traditionalistes, voire cathos intégristes », on « éduque à exercer des discriminations. Ce qui fait que même des personnes qui ne seraient pas sexistes sont susceptibles de le devenir. » [3] un machisme si fermement arrimé qu’on peut encore croiser, accrochées au mur de certaines casernes, des plaques au message glaçant : « Les chiens sont acceptés, les femmes sont tolérées. »

Rappelant que « plusieurs rapports et livres se penchent sur le profond “malaise” ressenti par les membres des forces de l’ordre », Sophie Boutboul interroge : pourquoi n’y a-t-il rien « sur celui de la personne qui partage leur vie » ? La question est épineuse : prendre le problème à bras le corps exigerait de lever le voile sur « un système impliquant la complicité de certains collègues, d’une partie de la hiérarchie, de l’institution et même de la justice ». Des plaintes déposées qui finissent à la poubelle, des clés USB remplies d’enregistrements de menaces de mort rendues vides à leur propriétaire ou encore des lettres adressées à l’IGGN (Inspection générale de la gendarmerie nationale) qui se retrouvent entre les mains des accusés : sous la plume de Sophie Boutboul, les exemples de corporatisme crasse s’accumulent.

Même topo du côté de la justice. Comme l’explique la journaliste, certains procureurs ne se donnent même pas la peine de dépayser l’affaire et confient aux collègues du prévenu la charge de mener l’enquête. Dans d’autres cas, des agents incriminés écopent de simples rappels à la loi prononcés dans des tribunaux vides, en milieu de soirée, histoire de s’assurer que l’affaire ne fera pas trop de bruit.

En plus des histoires glanées dans la presse régionale, des témoignages de policiers, de militaires, de magistrats, de psys et de chercheurs, l’enquête de Sophie Boutboul et Alizé Bernard restitue la parole de dizaines de femmes qui « nous invitent dans l’intimité de leur foyer et reviennent dans les bureaux étroits de commissariats ou de gendarmeries où elles ont tenté de déposer plainte, parfois en vain ». De quoi faire gamberger la secrétaire d’État Marlène Schiappa qui, au sortir du Grenelle des violences conjugales, confiait être favorable à la confiscation, dès la première plainte, des armes à feu détenues par les auteurs desdites violences. Un bon moyen de désarmer la police.

Tiphaine Guéret

La Une du n°183 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

Cet article a été initialement publié sur papier dans le numéro 183 de CQFD en janvier 2020. Le dossier central de ce numéro était consacré aux résistances à la surveillance généralisée. Voir le sommaire complet.


Notes


[1Grasset, 2019.

[2D’après une avocate interrogée par Sophie Boutboul.

[3Selon la journaliste Leïla Minano, citée dans le livre.



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Par Tiphaine Guéret


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