Expulser, exploiter

CRA : « la privatisation se renforce »

Entre 2012 et 2015, la sociologue Louise Tassin s’est immergée dans un CRA francilien et s’est intéressée à la rétention à Lesbos et Lampedusa. Elle y a observé des tendances lourdes d’externalisation des responsabilités, de privatisation, de sous-traitance et ce qu’elles produisent. Entretien.

Alors que le nombre de places en rétention a augmenté de plus de 30 % en France depuis 2017 – et ça continue – l’enjeu d’informer sur les réalités des lieux d’enfermement administratif est immense. La sociologue Louise Tassin s’en saisit dans son livre Comment on les enferme (La Découverte, 2026). Entre 2012 et 2015, elle a eu accès à un centre de rétention administratif (CRA) francilien avec une liberté de recherche inédite, où elle s’est heurtée aux réalités infâmes de la privatisation jusqu’à l’intérieur même des murs de la machine à expulser. Des processus qui n’ont fait que s’accentuer depuis, et qu’elle met en perspective avec les lieux de rétention à Lesbos (Grèce) et Lampedusa (Italie). Un travail à lire à l’aune du Pacte européen sur la migration et l’asile et d’une gestion toujours plus immonde des frontières et de celleux qui les subissent1.

Quelle forme prend la privatisation dans les CRA ?

« Contrairement à des pays comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, les CRA français restent sous la mainmise de l’État. Mais la privatisation se renforce. Dans le CRA francilien où j’ai mené mes recherches, il y avait 200 policiers et une soixantaine d’employés d’entreprises privées. Ces prestataires de services sont chargés du nettoyage, de la restauration, de la buanderie et de “l’accueil” des retenus – un de ces mots édulcorés utilisés dans un lieu qui tient avant tout du carcéral. Or ces prestataires jouent un rôle central.

« Les équipes des prestataires privés dans le CRA sont quasi exclusivement composées d’immigrés ou de descendants d’immigrés »

Ce sont les principaux intermédiaires entre le personnel et les étrangers enfermés. Ils activent l’ouverture des portes de la zone de détention, délivrent des conseils pratiques et juridiques, servent parfois d’interprètes et apprennent à connaître les retenus, au point de parvenir à désamorcer des conflits. Autrement dit, leur activité déborde largement de leur fiche de poste : alors qu’ils sont affectés à des tâches d’intendance dévalorisées, ils participent à la mise en œuvre du droit et du contrôle, sans en avoir ni la formation ni les moyens. »

Un gestionnaire est très fier de vous annoncer les réductions de dépenses par retenus, par exemple en achetant moins de ballons de sport. Cette sous-traitance, elle s’inscrit dans cette logique d’économies et de rentabilité ?

« Oui. Ce gestionnaire vise un coût global de 40 euros par jour par retenu maximum et se dit “prêt à tout” pour réduire les dépenses, au centime près. Par exemple, la nourriture est régulièrement servie la veille ou le jour de la date de péremption pour éviter les pertes de repas. »

Quels profils ont ces salariés sous-traitants chargés du « sale boulot » au sein des CRA ?

« Les équipes des prestataires privés dans le CRA sont quasi exclusivement composées d’immigrés ou de descendants d’immigrés. Plusieurs ont même été en situation irrégulière pendant des années tandis que d’autres, comme les étudiants étrangers, craignent de le devenir et de passer “de l’autre côté”.

« Les employés des prestataires sont tenus par la précarité »

C’est dire l’hypocrisie des politiques migratoires : la lutte contre l’immigration irrégulière est sans cesse placée sur le devant de la scène, mais pour mettre en œuvre cette politique d’expulsions, l’État lui-même a besoin de la main-d’œuvre corvéable que représentent les étrangers. »

Comment ces employés, qui peuvent s’identifier aux retenus, composent-ils avec ce travail ? Quelles sont leurs marges de manœuvre ?

« Les employés des prestataires sont tenus par la précarité. Le travail en CRA offre aux équipes principales une relative stabilité, même s’il s’agit la plupart du temps de CDI précaires (limités à la durée du marché public), payés au Smic, de tâches usantes, avec des horaires décalés. La situation est particulièrement difficile pour leurs sous-traitants qui assurent le nettoyage et toutes les prestations du week-end. Leurs contrats sont encore plus instables (CDD courts), ils doivent régulièrement réclamer des heures non payées, font face à un management toxique. Dans ce contexte, les marges de manœuvre sont étroites. Les employés peinent à faire respecter leurs propres droits et manquent de ressources pour se mobiliser collectivement. Ils sont également soumis à une “obligation de discrétion” [clause de confidentialité, ndlr], travaillent sous le contrôle permanent des policiers (leur servant même parfois “d’indics”) et craignent le licenciement. Quelques formes de contestation feutrée subsistent (conseils directs, intervention auprès de l’équipe médicale, etc.) et de rares libérations ont été possibles grâce à l’intervention de prestataires. Mais les quelques tentatives contestataires sont vite réprimées. »

Que produisent la violence et le racisme quotidiens des CRA sur les individus qui y travaillent ?

« Beaucoup relatent les difficultés des débuts, les angoisses, les insomnies... Certains arrêtent après quelques jours, tant la confrontation à la détresse des étrangers enfermés est éprouvante. Sans parler de la difficulté de travailler dans une institution policière, quand on a soi-même été sans-papiers. Hanane, employée sous-traitante, est restée traumatisée par le souvenir d’un accident de voiture qui lui avait valu un passage au commissariat, où elle s’était vue menacée d’être placée en CRA. Parfois, des employés tombent même sur leurs proches en rétention : Rim s’est retrouvée face au boucher de son quartier, au père d’une amie de sa famille et à son cousin. Tout cela n’est pas un hasard. Ça dit quelque chose de la ségrégation raciale du monde du travail. »

Quid des policiers ? Vous expliquez que travailler en CRA est assez dévalorisé dans la hiérarchie policière…

« Tout à fait. Comme me l’a résumé un haut gradé en riant : “Personne ne choisit de travailler en rétention”. De fait, sur le terrain, il s’agit très majoritairement de jeunes policiers.

« Les policiers sont cantonnés à un travail de surveillance et n’interviennent que quand il y a un conflit. »

Ils sont affectés en CRA après avoir été mal classés au concours de l’école de police. Ils ont “choisi” ce service par défaut face à d’autres plus redoutés, comme la garde statique devant des bâtiments. La plupart souhaitent quitter leur poste dès que possible. »

Vous observez que le racisme est entretenu chez les policiers, qui présentent les retenus comme des individus dangereux.

« Avec cette sous-traitance du travail quotidien, les policiers sont cantonnés à un travail de surveillance et n’interviennent que quand il y a un conflit. Cela contribue à renforcer la vision criminelle et dangereuse des étrangers en situation irrégulière. Une des rares formations dispensées dans le CRA consistait par exemple à diffuser des images d’émeutes sans remise en contexte. »

Vous parlez d’une dépolitisation du travail en rétention. De quoi s’agit-il ?

« La dépolitisation est en partie liée (mais pas seulement) à la sous-traitance, qui produit un émiettement des tâches et des responsabilités. Les policiers sont tenus éloignés des trajectoires de vie des retenus et de la violence que représentent pour eux l’enfermement et l’angoisse de l’expulsion. Par ailleurs, on observe aussi une forme d’accoutumance aux abus et aux violences, y compris parmi les acteurs associatifs ou militants que j’ai rencontrés à Lesbos et Lampedusa. C’est là l’ambivalence du travail associatif en rétention… Il offre une aide juridique essentielle aux étrangers enfermés et permet de documenter ce qui se passe dans ces lieux opaques. Mais en dévoilant les cas les plus inacceptables, les associations définissent aussi un seuil, qui contribue à normaliser la violence ordinaire en rétention. »

Où et comment résister aux CRA ?

« Ça se joue d’abord à l’intérieur, par la solidarité entre les premiers concernés, quand ils font face ensemble aux politiques d’expulsions. La résistance se joue aussi par les collectifs de soutien, par la mobilisation des militants contre ces politiques, par exemple en ce moment contre la construction de nouveaux CRA. L’enjeu est de rendre visible ce qui se joue à l’intérieur, de donner à voir et à entendre, de casser l’isolement et de tisser des liens avec les personnes enfermées, mais aussi de construire des luttes ensemble. Notamment entre les luttes antiracistes, décoloniales et de soutien aux sans-papiers, qui mériteraient d’être davantage portées collectivement. »

Robin Bouctot et Léa Finke

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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