Echec scolaire
BLOCUS
Avant les vacances on se l’était dit « il faut qu’on discute dès la rentrée, sinon on est mort ». L’enjeu : 4 000 postes de profs supprimés en lycée dans le budget 2026, trois fois plus que l’an dernier. Justification du ministère : baisse démographique chez les élèves. Mais les coupes sont plus importantes que cette baisse, bizarre, non ?
Dans notre lycée, c’est 67 heures de moins dans la dotation d’heures globales pour septembre prochain, cinq postes en moins donc. Des options vont sauter et des classes jusqu’alors dédoublées seront réunies. Le jeudi de la rentrée, nous voici une cinquantaine en AG. « Je vous le dis, la grève perlée c’est mort ! On a déjà fait en septembre pour Bloquons tout1, ça n’a servi à rieeeen ! Il faut qu’on trouve autre chose ! » se fâche une collègue. Le ton est donné et l’assemblée semble convaincue. Un autre ajoute : « Il y a des AG qui ont eu lieu dans d’autres lycées, eux aussi aimeraient bouger, pour l’instant l’intersyndicale n’appelle à une date que pour le 26 mars... » Trop tard pour les collègues. Il faut agir et vite, mais que faire ? Les joyeux souvenirs de blocages universitaires me reviennent : des barrières, des palettes, des flics et des paillettes. Comment convaincre, sans brusquer le corps enseignant, plutôt manifs syndicales que feux de poubelle ? Je tente : « Et si on se mettait devant le bahut pour un rassemblement énergique ? Peut-être que ça motivera les élèves à se mobiliser avec nous ? » Certain·es se montrent réticent·es mais l’envie de se soulever finit par l’emporter. Une prof convaincue conclut : « Je propose qu’on se mette en grève dès mardi : on se réunit à 7 heures 30 pour un rassemblement devant le lycée, puis si ça marche on continue ! » Le consensus est trouvé, le rendez-vous donné. Ça va chier.
Le réveil à 6 heures 30 me fait presque regretter d’avoir impulsé l’idée. Surtout que j’arrive en retard. La honte. À ma grande déception, pas de feu de poubelles à l’horizon, mais une quarantaine de collègues et des pancartes. Youpi. La petite masse qu’on forme devant le portail ralentit tout de même les entrées. On prend la parole au mégaphone pour expliquer les raisons du rassemblement, on discute avec les élèves. Une collègue distribue des tissus rouges, que profs et élèves s’attachent autour du bras, du cou ou en bandeau en signe de ralliement. Pris d’un élan saccageur, un prof de maths prend la parole : « Allez les jeunes, vous l’aurez votre Bac, de toute façon ça sert à rien ! Faut se mobiliser avec nous ! » Il n’en fallait pas plus pour qu’une joyeuse bande empile des poubelles et des trottinettes à l’entrée. Trônant du haut de l’édifice, une lycéenne prend la parole : « Si on bloque aujourd’hui c’est parce qu’ils veulent nous enlever nos profs. On va pas les laisser faire ! » Touchant. Sa camarade attrape le mégaphone et scande : « Du fric pour les lycées, pas pour l’armée ! » Repris par la foule. Car c’est aussi de ça qu’il s’agit : paraît que le nouveau porte-avion que Macron veut fabriquer équivaut à la construction de 2 000 écoles. À vouloir faire la guerre, on gratte dans les poches de l’éducation, et les élèves l’ont compris. En fin de matinée, on décide de prolonger la grève mercredi et jeudi, et de se retrouver tôt le matin devant le lycée. Émue, une collègue prend la parole : « Ça fait quinze ans que je suis au bahut, je n’ai jamais vu un mouvement aussi beau ! »
Le soir, à la bourse du travail, une AG est organisée dans le hall du grand bâtiment à l’architecture soviétique. La majorité des collègues d’autres lycées est soumise au même régime : « moins 50 heures », « moins 80 heures », « moins 100 heures »... Avec une forte tendance à la coupe dans les quartiers Nord. La détermination dans notre établissement impressionne. Pour l’instant, peu d’autres lycées bloqués et de profs en grève, mais d’après ce que j’entends, ça ne saurait tarder. Un début d’auto-organisation qui nous éloigne du train-train syndical et semble booster tout le monde : militant·es d’un jour, syndicalistes de toujours...
Troisième jour. Les yeux picotent ce matin encore. J’enfourche mon vélo et mon mégaphone en bandoulière. Sur le trajet, des passant·es me font des pouces d’encouragement. Cimer les frères. J’arrive au lycée : une bagnole de flics campe à l’entrée du parking et trois vilains jouent aux agents de sécurité. Entre les poubelles, ils maintiennent un corridor pour faire rentrer les lycéen·nes par un portillon. Les élèves mobilisé·es tiennent des pancartes aux slogans bien trouvés : « Les classes à 35, c’est pas de l’apprentissage, c’est de l’élevage ! » ou « Bientôt 40 par classes, prévoyez des bureaux superposés ». Les flics n’ont pas l’air de vraiment savoir ce qu’ils font ici. De temps en temps, ils poussent une poubelle ou embrouillent un·e bloqueur·se. Personne ne répond à leur petit jeu : leur corridor finit par être déjoué et le portillon fermé. La flicaille rentre dans sa voiture, médusée. Lorsqu’ils finissent par ressortir se dégourdir le manche, une jolie inscription « Nik la » est apparue à côté du « Police nationale » sur le flanc gauche de leur bagnole. Trop tard pour trouver le coupable. L’un d’eux invective les élèves : « Ça vous choque pas ! ! ? ? » Tranquillement, un jeune répond : « Stratégiquement c’est pas malin parce qu’on risque de se faire chopper, mais non non ça nous choque pas. » Les condés finissent par partir dans un ACAAABeuh général, et on quitte progressivement l’avant-poste pour le repos de fin de semaine. Rendez-vous mardi prochain.
Aujourd’hui c’est big day. Une dizaine de lycées a rejoint le mouvement, et beaucoup profs se sont mis·es en grève. Réuni·es devant le lycée, une bonne quarantaine de collègues et de nombreux·ses élèves bloquent dans la bonne humeur : cafés, croissants, clopes ou pétards pour les plus matinaux·les. Vers 10 heures, dix camions se garent, une cinquantaine de CRS viennent s’agglutiner sur le parvis : « On a ordre d’évacuer. » Le message est clair : pas moyen de se mobiliser pour de meilleures conditions d’études. « Mais comment comptez-vous procéder à l’évacuation ? En fonçant dans le tas, en frappant des lycéens mineurs qui sont calmes devant leur lycée ? Faudrait d’abord nous passer dessus ! » ose-t-on, mi-déters, mi-flippé·es. La ruse fonctionne. Les élèves restent calmes et après deux heures de nasse, les CRS-SS rentrent bredouilles aux camions. De notre côté, on rejoint la manif interlycée prévue dans le centre-ville avec une petite bande de lycéen·nes, de profs et d’AESH en fin de matinée.
Progressivement, ce sont plus de 1 500 personnes qui se regroupent en haut de la Canebière sous un soleil radieux. Les prises de paroles s’enchaînent avec ferveur. Pour résumer : non aux coupes budgétaires, non à la guerre. Soutien aussi aux six élèves arrêté·es dans le cadre du mouvement, attrapé·es devant leur lycée lors d’un blocus ou carrément soulevé·es à l’heure du petit-déj’ pour deux d’entre elleux. Preuve que la jeunesse effraie ?
Dans la manif, l’ambiance est grisante, tout le monde semble enjoué par ce mouvement construit par la base et qui décide lui-même de son agenda. Chacun·e semble en être l’acteur·ice : ici, des réunions publiques avec les parents, là, des apéros festifs entre collègues, plus loin, des rencontres avec les enseignant·es du primaire pour les inviter à faire grève. Une page Insta, « éduc_en_lutte_13 », fait fureur par ses mèmes ringards glissés entre deux infos sérieuses.
Une inquiétude : le mouvement est quasi uniquement marseillo-marseillais (« À jamais les premiers ! ») même si des frémissements débutent à Bordeaux ou en Normandie. Et Paris ? Toulouse ? Lyon ? Vous êtes où ? Car comment durer sans s’étendre nationalement ? Et comment faire de la lutte contre le budget de guerre une lutte qui agrège tout le monde ? Peuple de gôôôôche, plutôt que de bugger sur les résultats électoraux, rejoignez-nous !
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Lire le CQFD n°245 (octobre 2025) consacré quasi-entièrement à ce mouvement.
Cet article a été publié dans
CQFD n°251 (avril 2026)
Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.
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Paru dans CQFD n°251 (avril 2026)
Dans la rubrique Échec scolaire
Par
Illustré par Mona Lobert
Mis en ligne le 18.04.2026
Dans CQFD n°251 (avril 2026)
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