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« HLM de la mort »

Au parking des allongés


paru dans CQFD n°203 (novembre 2021), rubrique , par Laurent Perez
mis en ligne le 24/11/2021 - commentaires

Longtemps marginale en France, la sépulture en caveau à étages (enfeu) se développe un peu partout, sous la pression de l’explosion du prix du foncier. Plus ou moins admise culturellement, cette pratique promet aux cimetières un avenir vertical triomphant, et surtout low cost.

Photo de Clair Rivière

Vues de l’autoroute, elles écrasent le paysage du cimetière Saint-Pierre, à Marseille, avec leurs silhouettes de « parkings des allongés », comme le chantait Allain Leprest. De près, la visite des « cathédrales du silence » ne dément pas l’impression : sur quatre à huit étages, les sept bâtiments de ces « HLM de la mort » empilent les cercueils, une travée après l’autre, dans le meilleur style de ce que les architectes des Trente Glorieuses appelaient entre eux « le sordide ». Comme dans une barre dégradée, les allées et les couloirs, dont l’entretien est normalement à la charge de la municipalité, sont abandonnés aux bons soins des familles. La plupart ont habillé la niche de leur défunt d’une plaque de marbre sur le modèle de celles des colombariums ; parfois, un nom et une date, tracés au marqueur sur le béton, font vite fait le job.

Pour étonnante – voire choquante – qu’elle paraisse en France, la sépulture en caveau hors-sol superposé est courante ailleurs, notamment dans le monde méditerranéen catholique et dans les régions du monde soumises à son influence, de l’Amérique latine aux Philippines. Car le paysage funéraire traduit la structure des sociétés [1]. Le cimetière moderne naît à la fin du XVIIIe siècle, lorsque la sépulture dans les églises est interdite et que les pouvoirs publics encouragent le déplacement des cimetières à l’extérieur des agglomérations pour des questions d’hygiène. En France, les nouveaux cimetières reflètent l’avènement de la bourgeoisie, petite ou grande, et de la société de classes : autour des fosses communes qui occupent encore la grande majorité des surfaces et sont soumises à un renouvellement quinquennal, les rupins achètent des concessions sur lesquelles ils font ériger des monuments – transformant les cimetières, autrefois déserts, en lieux de promenade.

Dans le monde méditerranéen, en revanche, un autre modèle se développe à partir de l’Italie, où la normalisation « à la française » s’effectue dans un contexte social plus conservateur, et traduit des héritages culturels différents : les grands cimetières imitent le modèle médiéval du camposanto, c’est-à-dire d’un bâtiment clos, à l’intérieur duquel une partie des défunts sont enterrés dans des structures verticales. La sépulture bourgeoise – dans une concession longue durée, en pleine terre, avec monument – se diffuse au XIXe et au XXe siècle, mais le caveau en élévation reste omniprésent dans l’Espagne et l’Italie contemporaines.

Ségrégation sociale

En France comme ailleurs, les tours du cimetière de Marseille incarnent une exception aussi bizarre que délirante dans ses proportions : plus de 20 000 emplacements au total. Elles ne sont en revanche pas totalement sans précédent. Dans les années 1950-1960, tandis que les grandes nécropoles du XIXe siècle arrivent à saturation, l’architecte et urbaniste Robert Auzelle lance la mode du cimetière paysager. Il y intègre quelques centaines d’enfeus (nom qu’on donne alors à ces structures, d’après celui des niches funéraires pratiquées dans le mur des églises médiévales), équipés d’un système d’aération permettant d’accélérer la décomposition des corps et d’évacuer les gaz sans asphyxier ni empester les passants. À l’époque de l’urbanisme triomphant et de l’architecture brutaliste inspirée de Le Corbusier, il s’agit pour Auzelle de rationaliser l’utilisation de l’espace, mais aussi de proposer un modèle de sépulture stéréotypé, donc a priori égalitaire. Malgré le soin apporté au design et à l’environnement, la désaffection du public oblige les gestionnaires des cimetières à affecter les enfeus à ceux qui n’ont pas le choix d’aller ailleurs – au carré des indigents.

Photo de Clair Rivière

Au cimetière Saint-Pierre comme partout à Marseille, la ségrégation sociale fait loi, et c’est dans les « cathédrales du silence » qu’échouent ceux qui ne peuvent pas se payer un tombeau grand style : même si la concession coûte plus cher qu’en pleine terre (720 euros au lieu de 408, pour 15 ans), la marbrerie – qui représente généralement le plus gros poste du budget d’un enterrement – se limite ici à la plaque d’habillage.

Pour la Ville, c’est tout bénef’ : la densité au sol étant quatre fois plus élevée que dans le reste du cimetière, le rendement des enfeus au mètre carré est donc largement supérieur [2]. Le dispositif assure aussi un plus grand turn-over car les tombes (échues d’autant plus vite que les familles, plus modestes, optent souvent pour des concessions courtes) étant plus facilement remises en service que les tombes en pleine terre et sous stèle. Ainsi, dominant les croix de bois des fosses communes, au pied des tombeaux opulents de la bourgeoisie marseillaise, un prolétariat de toutes les origines ne connaît même pas le luxe de manger les pissenlits par la racine.

Cathédrales hype et cimetières cheap

Les enfeus ont leurs versions deluxe, élégamment dessinées, par exemple à Igualada (près de Barcelone), à Modène (Italie) – ou même à Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes), sur un site en pente peu praticable autrement. À Santos, au Brésil, la Memorial Necropole Ecumênica applique l’esthétique bling-bling du gratte-ciel (14 étages) à la sépulture des ultrariches, avec vue panoramique et roof top. Néanmoins, leur diffusion actuelle répond avant tout à l’explosion du prix du foncier, par exemple dans les métropoles asiatiques surpeuplées, ou dans des États denses, en particulier lorsque la religion n’autorise pas la crémation [3].

En France aussi, l’essor est évident depuis une trentaine d’années, dont témoigne une évolution de la réglementation : hors-la-loi selon une circulaire de 1979, les enfeus sont tolérés en 1988 avant qu’en 1998, le gouvernement n’observe qu’ » aucune disposition législative ou réglementaire n’interdit formellement [leur] usage ». Loin des projets mirobolants fantasmés par les architectes, le marché concerne surtout des communes pauvres, contraintes d’agrandir leur cimetière en urgence, ou soucieuses de fournir aux familles des sépultures à prix décent, voire coûtant. Pendant ce temps, le nombre de crémations explose, tandis que la fréquentation des cimetières s’effondre : la parenthèse historique de la tombe telle que nous l’avons connue, d’inspiration bourgeoise, est peut-être déjà en train de se refermer.

Laurent Perez


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- Cet article fait partie du dossier « Cette mort qu’on nous vole », publié dans le numéro 203 de CQFD, en kiosque du 5 novembre au 2 décembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Notes


[1Sur l’histoire du cimetière moderne, voir l’ouvrage collectif Aux origines des cimetières contemporains, dirigé par Régis Bertrand et Anne Carol, paru aux Presses universitaires de Provence, 2016.

[2Camille Griolet, « Évolution du rôle du cimetière », mémoire de 2e cycle, école d’architecture de Paris-Belleville, 2013 (en ligne).

[3Variante : en octobre 2019, le cimetière Givat Shaul, à Jérusalem, a inauguré une vaste nécropole souterraine – la première du genre depuis l’Antiquité dans le monde euroméditerranéen.



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