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Unite !


paru dans CQFD n°117 (décembre 2013), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 30/01/2014 - commentaires

Accompagné d’un collègue, je sors du siège de la boîte après une réunion soporifique avec la Direction générale. Il fait gris et froid avec un vent fort à La Défense, comme d’habitude… Pour rejoindre le parking, nous devons passer par le parvis de la tour Total. Ce n’est pas par nostalgie qu’on passe par là, c’est juste qu’on est obligé. Des travaux longs, chers et colossaux ont transformé l’entrée de la tour. C’était moche avant et ça l’est toujours. C’est surtout grandiloquent et m’as-tu vu. En même temps, ça sert à filtrer davantage les entrées. Comme un château fort.

Sur ce parvis, nous remarquons quelques personnages qui détonnent. Trois sont à l’abri derrière une verrière avec de gros paquets, trois autres arborant des gilets rouge fluo et, s’apprêtant à distribuer un tract, sont dispersés sur le parvis. Il y a, enfin, deux autres qui s’affairent nerveusement autour d’un PC portable, sans doute à la recherche de wifi. Intrigués, nous regardons ce qui se passe. De même que les multiples caméras de vidéosurveillance installées partout. Celui qui tient le PC fait un signe de la main. Ses collègues se mettent alors en branle. Les huit gilets rouges, affichant « UNITE the union », se regroupent au milieu de la place, à peine remarqués par tous les employés en costard sortis fumer leur clope. De plusieurs gros paquets, certains manifestants sortent une banderole qui avertit : « On ne laissera pas faire ». D’autres extraient une masse informe et grise sur laquelle ils branchent un petit compresseur. La baudruche se gonfle petit à petit et se mue en un rat agressif de plus de trois mètres qui reprend le même slogan.

Par Efix. {JPEG} Nos Anglais, enfin plutôt des écossais avec des tronches des films de Ken Loach, travaillent dans une raffinerie en difficulté à Grangemouth, appartenant à Ineos. Une société prédatrice qui rachète des boîtes (elle possède en partenariat avec Petrochina la raffinerie Lavera sur l’étang de Berre) dont les autres multinationales (BP, ICI…) veulent se débarrasser pour en presser les dernières gouttes avant de les jeter. Ineos appartient à James Ratcliffe, milliardaire britannique installé, sans surprise, en Suisse, depuis trois ans. Le syndicat de nos écossais, UNITE the union, est la plus grosse confédération british et ils sont venus sur le parvis de La Défense pour faire connaître leur situation. La raffinerie de Grangemouth, avec son millier de salariés, est dans le viseur des multinationales pétrolières depuis longtemps. Mais Ratcliffe et sa clique ont fait monter la pression en pointant l’absence de rentabilité de l’entreprise. Les syndicalistes opposent à cela une « modeste » progression des ventes de 50 % ces dernières années. Tout en mépris et poussant son avantage, la direction exige en contrepartie du maintien du site : réductions salariales et diminution des jours de congé pendant les trois prochaines années, fermeture de leur régime de pension de retraite et licenciement de leur délégué syndical, Stevie Deans. Face à ce chantage, les raffineurs, par référendum, ont répondu qu’ils ne voulaient pas de ces menaces et refusaient de perdre leurs maigres avantages. Une grève était même prévue mais la direction a pris les devants en arrêtant les installations tandis que Ratcliffe lançait un ultimatum de 48 heures à l’ensemble de ses employés sous peine de déchirer leurs contrats de travail. Les raffineurs ont dû baisser pavillon et le travail a repris.

C’est cette situation que voulaient faire connaître nos huit syndicalistes qui sont vraiment contents qu’on s’intéresse à eux, même si nous ne sommes que deux. De la tour Total, personne ne vient les voir. Ils sont juste surveillés comme des bêtes curieuses et même pas dangereuses. Un autre militant syndical qui passait par là se joint à nous. Ils nous prennent alors en photo et les balancent aussitôt sur la page Facebook de leur syndicat. Pour la forme, des tracts expliquant la situation sont distribués et une sono minuscule mais très puissante crache le venin d’un groupe écossais politisé. Certes, cela change du « on lâche rien » de HK et les saltimbanques…

Au bout d’une heure, les banderoles sont pliées, le rat dégonflé. Nous nous quittons, les Anglais, eux, se rendent devant le siège de Veolia pour recommencer leur démonstration…



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Par Jean-Pierre Levaray


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