CQFD

¡ No turismo !

Un racó llibertari a Barcelona


paru dans CQFD n°156 (juillet-août 2017), par Cosa Rara, Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 16/01/2020 - commentaires

Au mois de mai, une large invitation a été lancée pour commencer à célébrer le trentième anniversaire d’El Lokal, un espace de luttes mythique dans la capitale catalane. Iñaki nous raconte le reste.

Photo Ferdinand Cazalis {JPEG}

CQFD : El Lokal, c’était comment au début ?

« À la fin des années 1980, nous faisions une revue libertaire qui s’appelait Lletra A à Barcelone, Sabotaje à Madrid et Resiste au Pays basque. Nous traînions à l’athénée libertaire [1] du quartier de Poble Sec la journée et nous nous retrouvions le soir à la pizzeria Rivolta, également fréquentée par le milieu anarchiste. On animait des émissions sur les radios libres, on écrivait dans des fanzines et on allait dans des bars associatifs qui poussaient comme des champignons dans le centre de Barcelone (4 Pasos al Norte, El Pirata). Mais il nous fallait un lieu où diffuser un matos alternatif éclectique, avec des horaires nocturnes et une ouverture au-delà du cercle militant, pour que les gens n’aient pas peur de rentrer.

Lorsque nous nous sommes installés, en mai 1987, dans le local du no 1 de la rue de la Cera, nous partions sur du temporaire. On a monté un bar, qui accueillait des punks pour des concerts improvisés malgré l’étroitesse du rez-de-chaussée. Mais on subissait en permanence des descentes de flics, surtout pour la drogue. Autre problème, le fait de tenir un bar nous a très vite transformés en serveurs. On a alors décidé de le fermer, sous les insultes des habitués, pour mieux continuer l’activité de disquaire-librairie-vente de fringues-infokiosque. À partir de cette expérience de distribution de matos alternatif, principalement des bouquins, sont nées les éditions Virus. Au fil des années, elles sont devenues une structure indépendante.

El Lokal a émergé comme un espace d’autogestion utile aux luttes dans la ville et au niveau international. Et différents collectifs sont venus l’agrandir : los Okupas, les antifascistes, les gays, les sans-papiers, le mouvement contre le cinquième centenaire de la découverte des Amériques et l’Expo universelle de 1992... Pendant 15 ans, le Comité de solidarité avec la rébellion zapatiste a aussi eu son QG ici. En dépit des conflits inhérents à ce genre d’expérience collective, nous avons continué à fonctionner sans adhésions ni subventions, en autoproduisant toutes sortes de choses – par exemple, une compil de rock antimilitariste. L’argent récolté nous a permis de soutenir les luttes, notamment en participant aux frais de justice. Depuis le 15-M [2], nos activités se sont surtout concentrées sur la défense du quartier contre la gentrification. »

Pourquoi avoir choisi le quartier du Raval, ex-Barrio Chino ?

« En 1992, la Rambla du Raval a commencé à sortir de terre sans rencontrer beaucoup d’opposition. Quand nous dénoncions les destructions de rues entières et les expulsions d’habitants accompagnant cette grande opération d’aménagement urbain, on nous prenait pour des fous. C’était une époque tendue, difficile, entre l’héroïne, les attaques néonazies et sexistes, la peur des habitants. On nous voyait comme des « bizarres ». Mais avec le temps, nous avons été acceptés dans la « normalité bizarre » du Raval, un quartier stigmatisé que les gens comparaient volontiers au Bronx à New York.

L’amplitude de nos horaires d’ouverture, en particulier les samedis, a joué un rôle essentiel : des gens venaient de partout avec leurs listes de courses politiques, dans le spirituel (livres, revues, brochures...), l’humain (un coup de main pour résister à une expulsion) ou le matériel (mégaphone et autres outils). Bref, ce n’était pas une simple boutique, mais un lieu qui sert pour tout, toute la journée, même si c’est épuisant parfois. »

Quelle est ton opinion sur le tourisme qui sévit actuellement dans El Raval, et à Barcelone en général ?

« On nous a souvent qualifiés de « tourismo-phobiques », mais aujourd’hui, Barcelone est vendue comme un produit touristique mondial. Et cela s’accompagne d’une spéculation sauvage : Airbnb, les hôtels, les croisières et trente mille touristes par jour qui arrivent, achètent et s’en vont sans vraiment voir la ville. En découlent des emplois précaires, des salaires tellement bas que certains travailleurs sont obligés de dormir dans la rue, des investissements touristiques sauvages.

Pour nous et nos voisins du centre-ville, la menace d’expulsion est imminente, car la loi imposant des loyers fixes a été abrogée, et les propriétaires les augmentent dès qu’ils le peuvent. Dernièrement, on a empêché l’expulsion d’une famille de notre immeuble avec les voisins et voisines de tout le quartier. Tout devient plus cher, et les petits commerces (boucheries, cybercafés…), souvent tenus par des immigrés débarqués depuis plus ou moins longtemps et qui faisaient le dynamisme du Raval, ferment et sont remplacés par des grandes enseignes destinées aux touristes. Le Raval, quartier traditionnel des putes, des pauvres, des homos, des migrants et des anarchistes, doit être rénové pour que les promoteurs du tourisme de masse aient un produit encore plus attractif à vendre.

Si la gentrification d’El Raval tarde plus que prévu, c’est grâce aux immigrés : ce sont les enfants de l’immigration qui défendent l’identité rebelle du quartier. La gentrification implique un changement de population pour que les touristes soient assurés de déambuler dans une sorte de parc à thèmes bien normalisé. Par exemple, dans les rues célébrées par Manu Chao, on ne peut plus chanter en dehors de zones balisées sous peine d’amende. Et les chanteurs de rue doivent avoir une assurance et un permis. »

L’arrivée d’Ada Colau à la tête de la ville a-t-elle changé la situation ?

« La nouvelle mairie est opposée au tout-touristique, mais est minoritaire et ne peut empêcher les investisseurs mondiaux de continuer le saccage. Marina Garcés, une philosophe barcelonaise, compare le tourisme aux ravages de l’industrie minière en Amérique latine : ils arrivent dans un territoire, expulsent les habitants, exploitent à fond et partent quand le filon est épuisé. Imaginez la ville bientôt remplie d’hôtels vides !

L’élection d’Ada Colau a suscité beaucoup d’espoir. Elle est la première femme à devenir maire de Barcelone et elle n’appartient pas à l’oligarchie, qui n’a que mépris pour ses origines modestes. Cependant les activistes d’hier sont fonctionnaires aujourd’hui. Les nouveaux élus inspirent encore une certaine confiance, mais ils ont face à eux la droite dure du Parti populaire au pouvoir à Madrid, les syndicats réformistes largement compromis, le lobby de l’industrie touristique. C’est pourquoi les mesures positives qu’ils peuvent prendre ont souvent des effets limités. Il faut que le mouvement de base, issu du 15-M, reste fort pour les obliger à combattre les intérêts de cette clique. Mais nous ne sommes pas si nombreux et tout se focalise sur la question de l’indépendance de la Catalogne.

Un retour en arrière semble néanmoins improbable. La plupart des gens ressentent désormais une grande défiance vis-à-vis des banques, et des luttes nouvelles émergent face aux inégalités, aux expulsions. Nous ne sommes plus considérés comme bizarres, mais lucides. Et on vient même nous demander notre avis sur les problèmes partagés par tout le quartier.

Le racisme y est malheureusement présent. Mais il existe un fossé entre la propagande d’extrême droite, qui instrumentalise la peur de la mondialisation, et ce que les gens vivent au quotidien avec leurs voisins de toutes origines. Quand la police catalane a assassiné Juan Andres Benitez [3], une grande manifestation a d’ailleurs réuni les prostituées organisées, les immigrés pakistanais musulmans, les gays. Tout le monde avait compris, même si on ne se mélange pas trop, qu’il fallait réagir collectivement face aux flics traitant n’importe qui en suspect.

Nous allons continuer à défendre le quartier. Et nous vous invitons du 13 au 16 juillet à la 15e édition d’El Raval Resiste. Ainsi qu’à revenir en octobre, au centre social Can Batllò, pour fêter officiellement nos 30 ans. »

Propos recueillis par Cosa Rara & Iffik Le Guen

À lire aussi

- « Le tourisme est une industrie extractiviste » : entretien avec le militant anti-tourisme barcelonais Daniel Pardo, CQFD n°176 (mai 2019).


Notes


[1Les athénées libertaires sont des espaces de culture et d’éducation populaire qui se développent en Espagne à partir de la fin du XIXe siècle.

[2Ou « Mouvement des Indignés », né sur la Puerta del Sol à Madrid le 15 mai 2011. Il s’est poursuivi dans les nombreuses assemblées de quartier qui se réunissent toujours dans les villes espagnoles.

[3Le 6 octobre 2013, par les sinistres Mossos d’Esquadra qu’Ada Colau avait promis, un temps, de dissoudre.



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