CQFD

Cap sur l’utopie

Un Pouy d’amour pour NDDL


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), rubrique , rubrique , par Noël Godin
mis en ligne le 24/08/2018 - commentaires

Avec Ma Zad, un Gallimard Série noire dédié espièglement aux zones humides, Jean-Bernard Pouy ne déçoit pas d’un poil de grenouille, animal qui a son rôle à jouer dans l’ouvrage. De même que la salamandre tachetée et l’alyte accoucheur, petit crapaud couvert de caviar blanchâtre, et que les kyrielles de canards de passage menacés par l’ignoble société bétonneuse-goudronneuse BTP (Bilan totalement positif) et par ses sinistres acolytes.

Pourquoi le fricasseur remarquable des Roubignoles du destin et de Spinoza encule Hegel, tous deux chez Folio, a-t-il encore réussi son dernier opus, jambon à cornes ?

Parce qu’il l’a ancré profond dans le quotidien aliéné.

Parce qu’il se branche direct sur l’actualité brûlante des luttes plutôt que de prendre la tangente comme tant de ses collègues « dégagés ».

Parce qu’il nous fait bougrement bien partager petit à petit la révolte flamboyante de son protagoniste.

Parce qu’il parvient à nous surprendre perpétuellement, on ne sait jamais le tour que vont prendre les événements, ce qui n’arrive pas si souvent que ça dans les polars. Parce qu’un Jean-Bernard Pouy est bien mieux encore qu’un petit maître stimulant de la vraie littérature populaire, c’est un écrivain merveilleusement inspiré tout court.

Parce que c’est en outre un irrésistible humoriste qui joue jubilatoirement avec les rites langagiers et les conventions narratives, multipliant les trouvailles cocasses à la Vialatte ou à la Desproges. Comme la devise des ivrognes, « Cubi or not cubi », la réelle signification de la SNCF, « Savoir nager comme Fernandel », ou ce cri de haine très argumenté contre les valises à roulettes.

Parce qu’il n’arrête pas de réinventer friponnement les expressions toutes faites : «  Une tempête à décorner les limaces » ; «  Un pêcheur trempé comme un croûton » ; « Une tête comme une galette saucisse ». Je trouve les jeux permanents de Pouy avec le parler classique, « ces images à la noix » comme il dit, mille fois plus réjouissants et inattendus que ceux du très surestimé Frédéric Dard, qui ont rarement dépassé le crapoteux niveau Bigard.

Et Pouy, je voulais dire « et puis », et c’est quand même ça l’essentiel, Ma Zad met constamment le cap sur une utopie en actes.

Hop ! Hop ! Hop ! C’est le moment d’aborder le scénario même du livre. Le projet de la plate-forme multimodale Zavenghem est annulé par le gouvernement, et les occupants des terrains où le projet devait se concrétiser sont priés de vider les lieux à toute gomme. Mais les zigomards refusent de décamper, bien décidés à protéger les agriculteurs, les squatteurs et les bestioles des zones humides expérimentant là-bas de nouveaux modes d’existence passionnants. Les flics donnent alors l’assaut dans une ambiance Mad Max III. Valse des matraques et des grenades soufflantes. Les cabanes des insurgés sont pulvérisées par des « engins monstrueux ». Des blessés dans les deux camps. Beaucoup d’arrestations. La résistance continue. Carnavalesquement. « Ce que l’État ne voulait pas comprendre, c’est qu’on avait, ici, pris goût à la lutte et au bonheur d’être ensemble, de faire ensemble. »

Le héros du récit, Camille, responsable du rayon frais de l’hyper de Cassel, est placé en garde à vue. On l’accuse d’avoir approvisionné les épiceries solidaires de la région en fruits et légumes chapardés à son boulot. D’avoir tenté d’embarquer des manifestants traqués dans son véhicule professionnel. D’avoir offert aux « contrevenants » des palettes avec lesquelles ils ont monté des barricades. D’avoir des accointances avec les black blocs et les gredins de No Border. D’avoir répliqué à ses juges que « les voleurs, c’est l’État, la Région, le capitalisme aveugle et dégénéré qui nous spolient ».

Une fois notre « zadiste périphérique » relâché, il collectionne les chieries : le hangar où il stocke des objets de récup’ destinés à permettre à ses camerluches de « construire leurs châteaux-forts » est réduit en cendres, son patron le licencie sec, sa petite copine met les voiles et il se fait dérouiller par des fachos. Mais Camille ne se laisse pas ratatiner. Éperonné par son affection croissante pour les « clowns zadistes » et tous les rêveurs hors la loi qu’il rencontre volant à la rescousse des Rroms et autres illégaux, il passe à la contre-attaque, s’ingéniant à « prendre dorénavant de vitesse les mauvaises nouvelles ». Et il devient un dégourdi saboteur à la Émile Pouget et un dynamiteur discret de donjons patronaux tout en continuant à être un as de la redistribution sauvage.

Ce qui manque à cette roborative épopée ? Un happy end de la farine de tout ce qui précède. À nous, si ça nous chante, de l’imaginer et de le scotcher à la fin du livre.



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Par Noël Godin


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