CQFD

« Pays de merde »


paru dans CQFD n°105 (novembre 2012), rubrique , par Jean-Pierre Levaray
mis en ligne le 19/12/2012 - commentaires

Le 9 octobre était une journée de grèves et de manifestations à l’échelle européenne, pour l’industrie et l’emploi. Il faudrait sans doute discuter de l’industrie, mais ce n’est pas le jour. Dans l’usine où je bosse, la CGT, relayant l’appel national, appelait à la grève et à manifester à Paris.

La veille de cette journée, alors que les salariés de l’usine se prononcent en nombre sur leur participation à la grève, le nouveau directeur a convoqué séparément les organisations syndicales pour leur expliquer que ce n’est pas le moment de faire grève, vu la situation de la boîte. D’autant qu’après une année chaotique [1], l’ensemble des ateliers fonctionnent enfin. Si l’usine s’arrête totalement, ce sera donc la faute des grévistes (un peu le but d’une grève, non ?). Le même discours au mot près tenu par l’ancien directeur, l’an dernier, la veille d’une précédente journée nationale de grève. Et l’usine s’est arrêtée pendant 24 heures.

Le jour de la grève, alors que règne le silence des machines à l’arrêt et qu’une quinzaine de grévistes sont partis au salon de l’Auto, pour soutenir les PSA, Goodyear, Arcelor et autres, avant la manif de l’après-midi, le directeur général a fait le déplacement entre sa tour de La Défense et l’usine. Il est arrivé en furie, jouant le rôle du père fouettard, auquel il n’aurait plus manqué que la schlague. Il faut dire que ce type n’a rien pour lui. Même si c’est un peu embêtant de s’en prendre au physique, tout le monde en le voyant pense à la caricature de chef nazi imaginé par Tarantino dans Inglorious Basterds, surtout lorsqu’il porte son long manteau de cuir… En fait, il n’a pas que le physique, il est autoritaire et « droit dans ses bottes », comme il aime à le répéter.

Se rendant dans les services et les ateliers, il s’en est pris à tous les salariés requis pour la sécurité, grévistes ou non. Agressif, injurieux, survolté, il a traité les uns de « cons », les autres de « criminels ». Il a tenu les propos des plus mensongers sur les militants syndicaux, sur ceux qui se mettent en grève alors qu’ils partent bientôt en retraite, sur les pompiers, « payés à rien foutre », sur la « France, pays de merde », sur le bon vieux temps où il faisait travailler des quasi-esclaves au Qatar, etc. Il a également fait du chantage sur l’avenir, a proféré des menaces personnelles et s’est fendu d’une note de service contre la CGT.

Ce type de comportement n’est, hélas, pas nouveau, les élus et délégués syndicaux qui vont aux réunions du siège à La Défense ont déjà vu ce type à l’œuvre. N’empêche que, cette fois, les salariés l’ont vécu in vivo et ont été particulièrement outrés et agressés. Surtout de la part d’un type grassement payé et qui doit avoir les moyens de se fournir en bonnes pilules pour se calmer.

Il est évident que si cela s’était passé dans l’autre sens, qu’un salarié dise merde au patron, il aurait été renvoyé sur-le-champ. Certains salariés ont essayé de réagir et de lui répondre, mais ça semblait impossible. Le boss en a rajouté dans la surenchère. Alors qu’un copain tente de discuter sur la légitimité de la grève, le directeur a vu sur le mur du réfectoire un calendrier « Pirelli », avec fille en petite tenue, du coup il a coupé court au « dialogue », est parti arracher le calendrier pour le réduire en miettes, en gueulant encore, mais cette fois contre la pornographie.

Finalement, une seule attitude s’est révélée « tenable » : attendre que la tempête passe. Il y a quelques années, un taulier n’aurait pas pu dire le quart de ce qui a été dit ce matin-là. Il se serait pris un pain vite fait. En repartant, il se serait sans doute aussi ramassé le contenu d’un seau ou d’un sac d’engrais sur la tronche, comme c’est déjà arrivé. Il aurait même pu glisser malencontreusement dans les escaliers. Mais ça, c’était le bon temps, ma brave dame ! Aujourd’hui, dans l’usine, avec ces ateliers en mauvais état, le personnel est fragilisé et hésite à se rebiffer. Jusqu’à quand ?


Notes


[1voir CQFD n°103.



1 commentaire(s)
  • Le 11 novembre 2013 à 23h35 -

    vous êtes mieux protégés que nous dans les grosses boites mais pas un patron ne s’est permis ca en dix ans de carrière, le seul qui a un peu ralé je l’ai laissé avec ma caisse a outil devant une machine en panne et j’ai pris ma pause il m’a plus jamais fait chier. le fait qu’on peut partir aussi à tout moment ca les fait un peu baliser je pense dans les PME, trouver du personnel qualifié et compétent ca prend du temps et ca coute les arrêt de prod

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Par Jean-Pierre Levaray


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