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Mais qu’est-ce qu’on va faire de...

Marcel Campion ?


paru dans CQFD n°158 (octobre 2017), rubrique , par Jean-Baptiste Bernard
mis en ligne le 23/12/2017 - commentaires

Il y a des lettres ouvertes qui se suivent et ne se ressemblent pas. Quand bien même seraient-elles signées du même (supposé) auteur. Les comparer étonne. En quelques années, le signataire aurait donc radicalement changé de style, de façon de voir les choses, de bord politique ? Étrange.

En avril 2010, Marcel Campion, réputé « roi des forains », écrivait au président de la République, aux ministres, députés et « intellectuels de tous bords, bons et bien‑pensants anti‑racistes ». L’objet de son courroux ? La sécurité sur « trois grands sites de promenade populaires » à Paris. Le bonhomme n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Les Champs‑-Élysées ? Une « ambiance [...] parfois pire que les cités ». La Foire du Trône ? « Squattérisée par des populations à risque. » Les Puces de Clignancourt ? « Pires que des souks d’où les touristes sont largement chassés par des groupes violentes de chapardeurs. » Et Campion de rajouter un dernier tour de (grande) roue : « Parfois, des hordes de jeunes gens et jeunes filles, sans respect de l’autre, crachent sur notre pays et la police par leur comportement à l’égard des autres [..]. Alors, arrêtons les dissertations de salons et voyez les réalités. » Compris ?

Ô surprise : depuis cette première lettre, Campion s’est converti aux « dissertations de salons » à destination des « anti‑racistes ». Il le prouve avec une deuxième missive, adresse « à bloquer le pays et à rejoindre les manifestations », publiée sur le (très bon) site lundimatinle 4 septembre, et largement reprise par les médias : langue belle et épurée, style post-situ classieux, références travaillées. L’homme s’y déclare « ancien pauvre [...] devenu scandaleusement riche », à qui on refuse la respectabilité prêtée à d’autres : l’argent « ne l’est jamais quand il a les traits grossiers d’un pupille de la nation devenu fils de ses œuvres ». Victime de la bonne société, il le serait aussi des médias qui rapportent ses ennuis judiciaires ou enquêtent sur ses juteuses affaires : « Quelques délateurs maladifs écrivent des articles fielleux pour annoncer la chute de mon pauvre empire d’attractions. » Victime, il le serait encore « des grands groupes et des hauts fonctionnaires qui s’entendent pour étendre le domaine du spectacle ». Eux ne veulent rien tant qu’empêcher «  les joies populaires » de « devenir potlach ». Les méchants.

Bref, Campion est un «  homme libre » injustement attaqué. Et qui se devait de réagir. Résistance, proclame‑t-il gaillardement : « J’apporte ma voix et mes poings dans la guerre sociale qui se prépare. » Et de dire sa résolution à mener le combat « avec les syndicats et les insoumis, les bonnets rouges et les blacks blocs, les agriculteurs faillis et les anarchistes ».

C’est beau, enlevé, combatif. Le hic : tout semble indiquer que Campion n’a pas écrit cette deuxième lettre ouverte (à la différence de la première). D’autres s’en seraient alors chargés pour lui, qui maîtrisent la langue et les codes du genre. Bel ouvrage, certes. Mais qui reposerait sur un mensonge. C’est gênant.

Bof, Marcel...

À cette (hypothétique) manipulation stylistique s’en ajoute une autre. Les grands mots et belles expressions de la deuxième lettre camouflent la véritable nature de Campion. Ils taisent ainsi sa proximité de longue date avec Marine Le Pen, qu’il se vante de tutoyer [1] 1 (et ce ne sont pas les deux « ¡ No Pasarán ! » figurant dans le texte qui suffiront à le faire oublier).

Les jolies formules embellissent aussi grandement les petites magouilles supposées de Campion [2] pour garder la haute main sur le business de la fête foraine parisienne, de la Foire du Trône au Village de Noël et à la grande roue de la Concorde. C’est pourtant la perspective de perdre les deux derniers, sur décision de la municipalité, qui lui fait pousser de grands cris rageurs anticapitalistes. De même, on le laisse se forger une posture de rebelle sans rien dire de ses amitiés politiciennes et de son titre de chevalier de la Légion d’honneur. Et sans s’appesantir non plus sur ses multiples incartades fiscales (se jouer du fisc, c’est classe quand on n’a pas un rond ; quand on possède un appart’ rue de Rivoli et une villa à St‑Tropez, ça devient indécent).

Voilà où le bât blesse réellement. Feindre d’oublier que Campion n’est rien d’autre qu’un riche patron revient in fine à nier la réalité de la lutte des classes. Et faire semblant de ne pas voir que sa colère est guidée par des intérêts personnels travestit la lutte de ceux qui se battent vraiment pour l’intérêt général. C’est ainsi qu’on se retrouve en pleine mobilisation contre la Loi travail avec des forains défilant en chantant La Marseillaise – malaise. Ou qu’on apparaît dindon de la farce (foraine), quand Florian Philippot publie un selfie depuis un camion participant à la manif. C’est ce qu’il faut retenir de cet étrange attelage de circonstance : on ne peut combattre en compagnie de gens qui sont la négation-même de la lutte. Sous peine d’en perdre le sens.abus de biens sociaux depuis mai.


Notes


[1De lui, la présidente du FN disait en 2014 que « c’est un ami ».

[2Qui lui valent notamment une double mis en examen pour recel de favoritisme et abus de biens sociaux depuis mai.



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Par Jean-Baptiste Bernard


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