CQFD

Le courrier des lecteurs du n°128


paru dans CQFD n°128 (janvier 2015), rubrique
mis en ligne le 16/02/2015 - commentaires

« Éclaircissements »

(...) Je me permets de vous communiquer quelques réflexions à l’issue de la lecture des numéros récents de CQFD, dont je reste malgré tout un lecteur fidèle. Le prétexte invoqué pour refuser mon papier « De l’autogestion à l’autosuggestion » était que CQFD n’accueillerait pas les « manifestes ». Il suffit pourtant de feuilleter les derniers numéros pour constater que ces derniers pullulent, que ce soit sous la forme d’articles de fond ou d’entretiens (avec Jérôme Baschet, par exemple, et sa « résistance dans la construction » et réciproquement (...)).

En fait, j’avais eu le tort de vouloir entreprendre de « démolir la rumeur », pour reprendre l’un des titres du dossier « conspirationniste », répandue depuis quelque temps dans les milieux « alternatifs » et théorisée par des « post-marxistes » diplômés, selon laquelle  :

1°) Nous serions entrés dans un nouveau cycle révolutionnaire ;

2°) Nous serions en train de sortir du capitalisme ;

3°) La question de l’État n’aurait plus à être posée puisqu’il serait possible de « contourner » ce dernier.

Parmi les ouvrages colportant la bonne nouvelle, significativement fort bien accueillis par la presse de marché, Adieux au capitalisme de Jérôme Baschet, Communs du duo Dardot-Laval, Constellations signé par le collectif « Mauvaise troupe », À nos amis, dernier opus du Comité Invisible (qui vient de l’être un peu moins avec la prestation TV chez Dominique Taddei de l’un de ses membres), Révolutions précaires de Patrick Cingolani...

(...) Je résume en quelques mots ce que je pense des trois assertions mentionnées.

1°) Nous serions entrés dans un nouveau cycle révolutionnaire. Il me semble plutôt que nous demeurons en pleine déroute défensive au sens où l’offensive générale « néo-libérale » enclenchée par les forces capitalistes à partir de la fin des années 1970 n’a pour l’instant rencontré, de la part des opprimés, aucune résistance sérieuse, c’est-à-dire portant un coup d’arrêt définitif à cette offensive. à cet égard, pas plus le mouvement « altermondialiste » – altercapitaliste en fait – que le « Printemps arabe » ou les diverses « occupations » de l’espace public n’ont pu jusqu’ici sérieusement ébranler la domination du capital et de ses suppôts étatiques.

2°) Nous serions en train de sortir du capitalisme. Si les incessants rebondissements d’une crise structurelle vieille déjà de quarante ans et d’ores et déjà la plus longue de son histoire autorisent à supposer qu’il s’agit peut-être bien de la « crise finale », cela ne signifie pas pour autant qu’on serait en train de sortir capitalisme. Car celui-ci peut se survivre, faute précisément d’une issue révolutionnaire, par le biais d’une « gestion de crise permanente », par la crise et au nom de la crise, devenant norme de gouvernementalité ou de « gouvernance ». (...)

3°) La question de l’État n’aurait plus à être posée puisqu’il serait possible de « contourner » ce dernier. Dès lors, comme je l’avais signalé à propos de la « révolution moléculaire » chère à Félix Guattari, l’autogestion des marges en situation de précarité, volontaire ou non, apparaît parfaitement compatible avec le maintien des rapports sociaux capitalistes tant qu’elle n’entrave pas l’expansion de ces derniers. Sinon, je ne vois pas comment « contourner » l’État sans avoir à l’affronter donc sans se poser la question de savoir comment s’y prendre pour le neutraliser, le subvertir, le détruire en définitive en édifiant des structures de contre-pouvoir permettant l’auto-organisation massive des opprimés. Ce qui suppose l’implication active de la majorité d’entre eux dans autre chose que des « soulèvements populaires »… ou néo-petits bourgeois éphémères avec pour seul résultat, dans le « meilleur des cas », la substitution d’une clique au pouvoir par une autre, en espérant tout au plus, comme on le voit déjà en Grèce avec Siriza, et en Espagne, avec Podemos, qu’elle redonnera un visage plus « humain » à l’exploitation et la domination.

Jean-Pierre Garnier



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