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Brûlot : Devenir révolutionnaire


paru dans CQFD n°127 (décembre 2014), par Mathieu Brier
mis en ligne le 14/01/2015 - commentaires

JPEG Heureuse nouvelle  : l’anti-terrorisme n’a pas eu raison des auteurs de L’Insurrection qui vient, toujours fringants, qui viennent de publier un nouvel opus. Sans revenir explicitement sur l’épisode du supposé sabotage SNCF qui avait fait parler d’eux à l’époque, le comité invisible décortique dans à nos amis le piège posé par tout acharnement policier  : «  Lorsque la répression la plus aveugle s’abat sur nous, […] ne croyons pas que l’on cherche à nous détruire. Partons plutôt de l’hypothèse que l’on cherche à nous produire. » La force du comité, outre d’avoir su rester « invisible » malgré la tempête judiciaire autour de Julien Coupat, est de ne pas s’être laissé enfermer dans la seule posture de lutte contre l’anti-terrorisme. «  Nous n’avons renoncé ni à construire des mondes ni à attaquer celui-ci  », annoncent-ils donc en introduction d’un livre dont l’ambition est de comprendre comment «  la révolution semble partout s’étrangler au stade de l’émeute ». Pendant les sept ans qui nous séparent du premier brûlot, les auteurs – et leurs amis – ont vu du pays. Grèce, Canada, Égypte,… ils ont été «  là où l’époque s’embrasait  » et sont peut-être les seuls à essayer de porter une parole venue de l’intérieur des mouvements en cours à l’échelle mondiale. La parution est d’ailleurs annoncée « en huit langues et sur quatre continents ».

Leur point de départ  : les insurrections qui « finalement, sont venues » relèvent d’« une unique vague mondiale de soulèvements ». Ils n’entendent pas perdre leur temps à le démontrer, puisque c’est une de ces nombreuses « vérités qui s’éprouvent mais ne se prouvent pas » sur lesquelles le livre est bâti. Les auteurs déploient leur pensée sur tous les fronts à partir d’une hypothèse centrale. L’idée qu’une même faille traverserait le cœur des révoltes arabes, des mouvements de réappropriation de l’espace public de Madrid à Oakland et de tous les élans révolutionnaires. D’un côté, un mode de vie « occidental », individualiste et solitaire, marqué par l’austérité et le calcul gestionnaire. De l’autre, la vie bonne, commune, faite d’attention, d’affects et d’intensité. C’est de cet affrontement entre des formes de vie inconciliables qu’il est question plus que d’obtenir des droits, la justice, l’égalité ou n’importe quel autre mot d’ordre. « Révolution » n’est alors pas le nom d’un changement radical de régime politique obtenu par des révolutionnaires mais celui du moment où nous basculons du bon côté, qui transforme notre rapport aux autres, à notre environnement, à nous-mêmes. « Ce n’est pas “le peuple” qui produit le soulèvement, c’est le soulèvement qui produit son peuple, en suscitant l’expérience et l’intelligence communes, le tissu humain et le langage de la vie réelle qui avaient disparu. » Partant de là, le Comité invisible passe tous les mouvements récents au crible d’une même question  : en quoi une pratique est-elle, à un endroit et à un moment précis, un point d’appui pour une vie désirable ? Ainsi les assemblées, devenues si courantes pendant les mouvements des places, peuvent catalyser l’énergie collective, permettent à une communauté en formation de se raconter sa propre force. Mais elles perdent de leur puissance dès qu’elles prétendent devenir des organes de prises de décisions démocratiques. L’idée du blocage, de son côté, permet d’« ouvrir la situation », mais nécessite la reprise en main des connaissances techniques nécessaires pour vivre une fois que tout est bloqué. Refuser le monde tel qu’il est n’implique pas de l’ignorer, au contraire d’apprendre à le connaître pour lui voler ses outils. C’est dans cet état d’esprit que les auteurs font l’éloge des hackers malgré la certitude que l’insurrection se passe plutôt loin des écrans.

Malgré le ton sentencieux et définitif adopté de bout en bout, cette balade à la recherche du « devenir-révolutionnaire » est revigorante. Elle s’attarde évidemment dans les ZAD, de Notre-Dame des Landes au Val de Suse, l’occasion de rappeler l’importance d’« habiter » vraiment le lieu depuis lequel on lutte, en y construisant des relations, des complicités, des formes de vies propres sur le temps long. La force de la proposition est atténuée par le silence sur un paradoxe fondateur des ZAD, combats de territoires pourtant construits aussi par la participation de nombreux militants voyageant de luttes en luttes. Reste que l’éloge de la composition de différentes forces contre le train Lyon-Turin fait vibrer, quand surgit l’association « des anarchistes et des mémés catholiques », désactivant l’infernale opposition « du pacifisme et du radicalisme ».

La puissance qui se dégage de telles luttes « n’est pas ce qu’il s’agit de mobiliser en vue de la victoire, mais la victoire même. » C’est ce type de victoire que le Comité invisible voit se multiplier de par le monde, des lieux où la vie prend durablement le dessus  : des communes.

Comment ces communes peuvent-elles résister à leur isolement en luttes strictement locales, épaissir leurs liens et ainsi devenir « une force mondiale » ? La réponse tient pour l’instant en un seul mot  : «  s’organiser ». Attention, ne pas confondre avec « organiser ». Et c’est là une sérieuse ligne de fracture que dessine le comité invisible. C’est la vie qui s’organise, quand l’organisation relève du contrôle et de la gestion. Organiser, c’est gouverner, et le gouvernement, le pire des dangers auquel nous serions exposés. Par gouvernement, le comité invisible ne désigne pas seulement l’autorité exercée par quelques-uns sur tous les autres, mais toute tentative d’organiser la vie collective, même le plus démocratiquement du monde. L’idée même de démocratie est d’ailleurs explicitement rejetée, de même que le questionnement de la répartition des tâches au sein des communes. Mais alors, une fois basculés dans la vie révolutionnaire ingouvernable, comment trouve-t-on les mots et les pratiques pour résister à la tendance de certains à mettre le grappin sur les choix importants, laissant les autres faire la vaisselle ? Car jusqu’à preuve du contraire, c’est une pratique courante, même entre amis.



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Par Mathieu Brier


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