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Climat d’urgence : Carnet de COP


paru dans CQFD n°139 (janvier 2016), rubrique , par Mathieu Brier, illustré par
mis en ligne le 10/03/2018 - commentaires

Le mois dernier (Décembre 2015), la 21e Conférence des parties (COP21) a réuni les États du monde entier pour discuter changement climatique. Un raout médiatique placé sous le signe de l’état d’urgence déclaré quelques jours plus tôt. Mais le climat policier n’a pas su rendre inaudible toute contestation.

Jeudi 26 novembre, 9h15. Squat du Massicot, Ivry-sur-Seine.

Déjà plus d’une heure qu’ils sont là, cherchant d’hypothétiques armes qu’ils ne trouveront jamais. Vingt Robocops accompagnés par autant de policiers en civil exécutent une perquisition administrative « au vu de l’état d’urgence » dans cette maison qu’ils supposent habitée par des « membres de la mouvance contestataire radicale ». Réunies dans le salon, les personnes habitant la maison sont convoquées une par une pour assister à la fouille de leurs chambres respectives. Une policière demande qu’on lui apporte les clés du camping-car garé devant le bâtiment, quand son collègue vient lui taper sur l’épaule : « Pas la peine, le camping-car, on l’a déjà fait… » Une entrée par effraction qui vient s’ajouter aux deux portails de la maison éventrés, aux écrans brisés et aux quelques coups distribués au réveil par les forces de l’ordre. La troupe en uniforme repartira fièrement après avoir saisi… des affiches critiquant la COP21.

Par Mickomix. {JPEG}Vendredi 27 novembre, 11h. Boulevard Saint-Michel, Paris 5e.

On dirait des intérimaires embauchés par le géant de la publicité J.-C. Decaux, un peu maladroits avec leur grandes affiches entre les mains. Un passant étonné par le poster qu’ils viennent de placer dans un abribus les interpelle : « Gucci lance une campagne montrant les déchets produits par la mode ? Bizarre… » Hésitants, les deux gilets orange tentent un : «  Peut-être que c’est pas vraiment Gucci qui s’exprime. » Alors qu’ils s’éloignent d’un pas pressé, le passant leur lance d’un air maintenant entendu : « Ah, je vois. Bravo, continuez ! » Le lendemain, le collectif Brandalism revendiquera le remplacement de 600 affiches publicitaires dans tout Paris : « Des œuvres d’art dénonçant la mainmise des multinationales sur la COP21. »

Samedi 28 novembre, 15h. Esplanade du Château, Versailles.

Une immense banderole est tendue devant les gendarmes. « Gardez Le Bourget, on prend Versailles. Vive la Commune ! » Les convois partis de territoires en lutte n’iront pas jusqu’au site de la COP21 pour répéter que construire un nouvel aéroport au moment où l’on convoque la planète entière pour parler du climat relève du scandale, ou du foutage de gueule absolu. Question de vocabulaire. La police aura eu beau proclamer que les vélos et tracteurs venus de Notre-Dame-des-Landes n’entreraient pas en Île-de-France, les voilà bien aux portes de Paris. Dans la foule, ça discute. « Depuis les attentats, la police a d’autres chats à fouetter », pronostique un habitant de la ZAD. « Tu parles ! Ils vont profiter de l’état d’urgence pour essayer d’attaquer dès le mois de janvier », lui répond une Parisienne. Personne ne sait quand César reviendra [1], mais tout le monde s’y prépare : la résistance sera farouche.

Dimanche 29 novembre, 14h30. Place de la République, Paris 11e.

Les policiers lancent leurs premiers gaz lacrymogènes sur la foule. Depuis plus de deux heures, les manifestants se heurtent à un mur de boucliers à chaque coin de rue. Alors ils tournent en rond. Le gouvernement avait annoncé son intention : personne ne manifestera du tout. C’est raté, les slogans fusent de partout. « État d’urgence, État policier » ; « Verte ou pas, la croissance on n’en veut pas ! » ; «  Fermons les usines et les supermarchés, une mini-éolienne dans chaque potager. » Quelques projectiles volent vers les pandores, mais les nombreuses vitrines alentour ne subissent aucun affront. Ce n’est pas l’envie qui manque chez certains manifestants. Plutôt le fameux « rapport de forces » qui n’est pas tout à fait à leur avantage. On comptera 317 gardes à vue, pour être resté sur une place qu’il était impossible de quitter.

Vendredi 4 décembre, 13h45. Grand Palais, Paris 8e.

Suez, Vinci, Coca-Cola et compagnie se partagent le Grand Palais pour exposer leurs merveilleuses « solutions » pour la planète. Où l’on peut croiser une Formule-1 électrique, les tout derniers casques de réalité virtuelle ou encore de jolis tournesols symbolisant l’expansion des agrocarburants. Voilà qui va nous sortir d’affaire. Les perturbateurs qui ont eu le mauvais goût d’appeler ça du « greenwashing » lors de la journée d’ouverture sont virés un par un, empoignés par des policiers en civil. « Faites-moi une zone propre », ordonne l’un d’entre eux à ses collègues. Ils s’emparent alors de panneaux d’exposition sur lesquels figurent de jolies photos de la planète, et tentent de les placer entre les manifestants et les journalistes, pour empêcher toute prise d’image de l’exfiltration.

Dimanche 6 décembre, 11h30. Village mondial des alternatives. Montreuil-sous-Bois.

Après les attentats, les autorités avaient annoncé l’interdiction de tous les événements prévus dans l’espace public pendant la COP21. Le mouvement Alternatiba a pourtant maintenu son week-end citoyen dans le centre-ville de Montreuil. Autorisée au dernier moment, la grande foire aux alternatives réunit presse écolo, marché paysan, lutte contre le nucléaire ou solidarité internationale. Dans les couloirs du lycée réquisitionné pour l’occasion, un prof québécois venu tout exprès avec quelques élèves interviewe une dame coiffée de plumes, calme et déterminée. « Le gouvernement de l’Équateur nous vole notre forêt pour exploiter le pétrole et menace de nous mettre en prison si nous réagissons. Mais nous n’avons pas peur, nous ne céderons pas. Nous avons marché sur la capitale et nous recommencerons, avec le soutien des peuples du monde. »

Lundi 7 décembre, 17h. Espace « Générations Climat », Le Bourget.

Ici, tout est vert : la bouffe dégage la même odeur dégueulasse qu’à la cantine, mais elle est bio. L’horrible musique d’ambiance sort d’un ampli alimenté par des visiteurs pédalant aimablement au « Cyclo-bar ». Des stands d’ONG bidon soutenues par la Banque mondiale désespérément vides, mais avec cloisons en bois. La vitrine « société civile » de la conférence climat s’étend sur quatre immenses halls ouverts au public. L’ONU y présente la compensation carbone à côté des peuples indigènes qui s’y opposent ; la réduction des déchets y est défendue à quelques pas d’un industriel qui vit de leur multiplication. Devant les toilettes, un homme en costard en aborde un autre. « Le Colorado sera bientôt le centre du monde du renouvelable. » L’autre lui répond dans un anglais approximatif « Ah, vous êtes dans le energy business ? Prenez donc ma carte, ma boîte expose au Grand Palais. Vous devriez venir voir ! »

Vendredi 11 décembre, 14h30. Conseil d’État, Paris 1er.

Aujourd’hui, l’État se pose des questions. Est-il bien légal d’obliger des gens à rester coincés dans leur ville et à pointer trois fois par jour au commissariat ? Sur la base de simples prémonitions policières ? Sans l’avis d’un quelconque juge ? C’est le principe de l’assignation à résidence pendant l’état d’urgence, qui concerne des centaines de personnes, la plupart soupçonnées d’être musulmanes et potentiellement terroristes. Au milieu, quelques-unes ont un autre profil, avec en commun un intérêt pour la critique de la COP21. Aujourd’hui, quelques-uns de ces atypiques assignés soumettent leur cas à une des plus hautes juridictions administratives du pays. Alors le Conseil réfléchit, puis tranche : oui, tout compte fait, tout est normal. Enfermer les gens chez eux sur la base de notes anonymes fournies par les services de renseignement est tout à fait légal. Circulez, y a rien à voir. Enfin, circulez… chez vous !

Samedi 12 décembre, 11h40. Café Lacombe, Paris 17e.

Dans le bar, personne ne regarde la télé où défilent les pronostics sur l’« Accord de Paris » que Fabius s’apprête à annoncer fièrement. Au comptoir, ça râle contre « ces écolos qui font encore chier dans la rue ». Dehors, costumes d’ours blancs, fanfares et écharpes rouges cherchent à rejoindre plus ou moins discrètement le rendez-vous du D12. D12 comme le douzième jour du mois de décembre, date cochée depuis longtemps par quelques activistes du monde entier afin de marquer la fin de la mascarade « COP21 ». De l’avenue qu’il était prévu de bloquer, ce sont finalement plusieurs milliers de personnes qui déborderont dans les beaux quartiers de Paris, parmi les habitants interloqués qu’une manifestation sauvage soit encore possible dans cette ville. «  A ! Anti, anticapitalista, a ! » reprennent en chœur les internationaux pendant qu’un petit groupe entonne joyeusement : « Pour Noël, pas de foie gras, on mange des bourgeois ! »


Notes


[1En 2012, l’opération policière tentant d’expulser la ZAD avait pris le joli nom de « César ». Ils sont venus, ils ont vu,… et ils ont été vaincus. Rebelote en 2016 ?



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Par Mathieu Brier


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