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Littérature

« Si tu ne déconstruis pas le genre, il ne peut pas y avoir de révolution. »


paru dans CQFD n°128 (janvier 2015), rubrique , par Nicolas Norrito
mis en ligne le 08/02/2015 - commentaires

« La vie se joue souvent en deux manches  : dans un premier temps, elle t’endort en te faisant croire que tu gères, et sur la deuxième partie, elle repasse les plats et te défonce. » L’auteure de King Kong Théorie revient avec une trilogie trash, les aventures de Vernon Subutex. Rencontre avec Virginie Despentes.

Photo : JFPAGA©Grasset. {JPEG}

Nicolas Norrito  : Ton nouveau roman fait 396 pages, tu ne nous avais pas habitués à si long ; or tu prépares un tome 2 et même un tome 3  ! Quelle est la genèse de ce récit-fleuve  ?

Virginie Despentes  : En fait, les deux premiers tomes sont écrits. J’ai commencé à rédiger sans me poser de questions puisque j’avais mon histoire  : un mec perd son appart, il était disquaire, il sombre progressivement dans la clochardisation. Au bout de quelques semaines, j’avais 1 400 pages  ! J’ai coupé pour arriver à 600-800, l’éditeur m’a alors conseillée de faire deux tomes. En finissant le tome 2, j’ai compris qu’il me faudrait un tome 3, je vais me lancer dans la rédaction maintenant.

Les titres de tous tes livres sont incisifs et excellents. Subutex, je vois bien. Mais Vernon, c’est une référence à Vian et à son pseudonyme Vernon Sullivan ?

C’est un hasard. Vernon Subutex, c’était le nom de mon avatar sur Facebook. Originellement, c’était pour regarder ce qui se passait sur Facebook, puisque Coralie [Trinh Thi] animait la page de Bye-bye Blondie et je voulais pouvoir lui envoyer des messages en privé, et finalement je suis tombée dans Facebook… J’ai conservé le nom. Vernon Subutex, c’est un peu comme « Despentes », ce pseudo qui me suit depuis les pentes de Lyon, il y a plus de vingt ans.

À l’exception d’une échappée à Barcelone, tout ton roman se déroule à Paris. Barcelone fait d’ailleurs l’objet d’un excellent chapitre avec un face-à-face entre Aïcha et la Hyène, héroïne récurrente puisqu’elle apparaissait déjà dans Apocalypse bébé. Cette escapade à Barcelone colle avec ta vie, non ?

En effet, c’est ma vie. Pour moi, il est très important d’être souvent en Espagne, à Madrid notamment, et en Catalogne. La situation politique est tellement différente. J’ai vécu trois ans à Barcelone, j’ai écrit pratiquement tout Vernon Subutex là-bas. Pendant les occupations, j’étais sur place, ça a ébranlé mon pessimisme habituel. Au-delà des partis politiques, qu’on peut critiquer, y compris Podemos, il y a une place importante, au sein de la société, pour les assemblées citoyennes, pour des initiatives alternatives et participatives. Donc oui, on a bien fait de discuter autant sur les places et dans les appartements. Pour moi, l’Espagne, c’est aussi une leçon. En France, j’ai l’impression de vivre dans un pays dans la merde et en panne.

Si je te dis qu’il y a un côté balzacien 2. 0. dans ton récit, tu en penses quoi ? La Comédie humaine du XXIe siècle ?

C’est peut-être un peu plus punk que Balzac… Sauf pour l’écriture qui déroule le récit de façon quasi automatique. L’idée, c’est que tout le monde puisse me comprendre. Je ne fais pas de belles phrases, j’essaie d’être intelligible.

Tu racontes les pérégrinations de personnages ambitieux ou déclassés dans les bas-fonds parisiens. Il semble y avoir une forte dimension autobiographique dans toute ta galerie de personnages. Où se cache Virginie Despentes ? Chez Lydia ? Chez Alex ?

Dans tous les personnages, il y a quelque chose qui me ressemble un peu, même chez les plus éloignés. C’est un point d’ancrage qui me permet de dresser des portraits. Patrice et Kiko, ce n’est pas moi, mais j’entre dans chaque personnage par une donnée biographique que je développe ensuite à la manière d’un collage, en fonction de choses que j’ai pu observer, ou que je crée. Il y a une anecdote, une fringue que je pique ici ou là mais je ne reproduis jamais totalement une personne réelle. Je me suis aussi interrogée sur le devenir de ces personnages, deux décennies plus tard.

Ta référence ultime en matière de littérature ?

Oui, Autant en emporte le vent. C’est un bouquin qui évoque un monde qui meurt et un autre qui va naître. Je l’ai lu à 13 ans. Née dans un milieu de gauche, j’avais un peu honte en le lisant. Si j’étais black, je serais un peu énervée que le livre et le film les plus connus sur la guerre de Sécession soient celui-ci.

Page 28, tu écris  : « Maintenant c’est mort aux vaincus, même dans le rock. » C’est ça, le monde qui meurt ? Quel est celui qui naîtra, alors ?

J’ai 45 ans, j’ai grandi dans un autre horizon. On était les héritiers des années 1960. Le monde du travail de mes parents fonctionnaires est mort. Qui parle encore du service public et de toutes ces choses mainstream et populaires ? De santé publique et d’éducation ? Ce sont des choses que je regrette, même si certains points étaient critiquables.

Les références musicales sont très nombreuses, de Fugazi à Bad Brains en passant par Einstürzende Neubauten, les Thugs, La Souris déglinguée. Tous les lecteurs ne vont pas te suivre.

Si on ne situe pas tous ces groupes, ce n’est pas grave. C’est comme quand moi je lis du latin, cela ne m’arrête pas forcément, même si je ne le comprends pas…

D’ailleurs tu reprends une citation d’Horace en épigraphe !

« Non omnis moriar » (« Je ne mourrai pas tout entier »), c’est le tatouage de ma fiancée, c’était une façon de la saluer sans mentionner son nom. Elle est très latiniste.

Tu parles beaucoup de défonce dans ton livre et pourtant, depuis le début de l’entretien, tu ne bois que du gingembre…

J’ai vu beaucoup de drogues et d’alcool dans ma vie, autour de moi. J’observe ce que boivent les gens, cela m’aide à les définir et à cibler leur comportement. Plus loin dans le livre, je m’intéresse au lien entre politique et défonce. La coke puis l’héroïne peuvent te détruire un mouvement en quelques semaines. On n’a peut-être pas assez réfléchi à la place de la défonce dans le milieu alternatif. Ça semble un sujet tabou.

Tu as réalisé deux films et un documentaire. Tu penses revenir au cinéma ?

J’aime bien faire des films. Bye-bye Blondie, c’est une bluette, mais j’étais contente de la faire comme cela. J’aimerais faire un documentaire sur les prisons de filles et adapter un bouquin qui s’appelle Girlfight, d’Audrey Chenu, une ancienne dealeuse devenue instit. Ce que j’aimerais aussi filmer, ce sont des meufs tatouées qui font de la moto, elles me plaisent.

Sur la prison, tu as fait un portrait-interview de Sylvie Piciotti [1], la compagne de Christophe Khider, qui l’a aidé à s’évader.

La prison, ça m’intéresse. C’est pour moi comme le viol. On fait comme si c’était quelque chose d’extérieur alors que c’est au centre de tout. La prison définit le capitalisme ultralibéral. En regardant la prison, tu résumes la société, c’est son miroir, on y voit ce qu’on fait des pauvres, comment on les contrôle, comme on les gère racialement et en termes de genre. J’avais adoré un bouquin qui s’appelle 9 m2 de Vanessa Cosnefroy. Pour comprendre la féminité, regarde les prisons de femmes. Personne ne vient au parloir. Béatrice Dalle m’a beaucoup ouvert les yeux sur la question. Et Angela Davis.

Quels sont tes auteurs fétiches ?

Selby et Bukowski, évidemment  ! Bukowski me tient toujours compagnie. Quand ça ne va pas, il me remet sur pied, je le relis souvent. Mais je lis aussi Roberto Bolaño (2666, Les Détectives sauvages), Castellanos Moya (Le Dégoût, texte court et intense). Là je suis en train de lire Padura, c’est bien  ! Le problème avec les auteurs sud-américains, c’est qu’ils portent avec eux beaucoup de douleur.

En juillet dernier, pour Le Monde des Livres, avec Beatriz Preciado, tu as signé une recension du livre Caliban et la Sorcière (éditions Entremonde) de la penseuse féministe marxiste Silvia Federici. Peux-tu m’en dire davantage sur les philosophes du genre qui ont nourri ta réflexion ?

Judith Butler a beaucoup compté. Tout comme Donna Haraway. Mais paradoxalement, elles m’ont davantage influencée lors de séminaires de trois jours à Barcelone que par la lecture de leurs livres. Grâce à l’oralité et au collectif, tu sors du séminaire en te disant que tu n’es plus la même personne.

Tout ce qui porte sur le genre m’intéresse. Les manifs antigays m’ont crispée. Si tu ne déconstruis pas le genre, il ne peut pas y avoir de révolution. Tu peux toucher au genre et te planter, mais si tu n’y touches pas, il ne se passera rien, parce que les rapports de production ne changeront pas.

Concrètement, on touche comment au genre ?

Premièrement, l’hétérosexualité n’est pas obligatoire. Deuxièmement, il faut s’interroger sur la virilité, sur le guerrier, sur l’ouvrier le poing levé. Les mecs, interrogez-vous sur la violence, sur le viol, sur les représentations où vous apparaissez cagoulés, et qui vous font bander. Cassez les codes de la virilité  ! Mettez des mini-jupes, des talons, du rouge à lèvres. Sortez du carcan de façon même ludique. Va à la prochaine manif antifa en mini-jupe, tu verras, tu n’en seras pas moins efficace  !

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Notes


[1In Observatoire international des prisons, Passés par la case prison, La Découverte, 2014.



3 commentaire(s)
  • Le 8 février 2015 à 12h44 -

    Le titre annonce beaucoup, mais l’entretien n’éclaire rien. La révolution, c’est aussi parfois une posture. Et de la posture à l’imposture...

    Les suédois qui ont inventé la "pédagogie neutre", avec un genre neutre (il, elle, hen) pour les personnes, sont-ils plus proches de la "révolution" ?

    Une telle initiative ne participe-t-elle pas, au contraire, d’une grande confusion, et d’une indétermination future dont pourront tirer parti les pouvoirs de demain ?

    Des questions, des questions...

    Merci quand même pour les conseils de lecture, et pour la citation d’Horace - un épicurien tiens ! La fiancée de Virginie a bon goût. C’est peut-être elle qu’il faudra interroger, la prochaine fois...

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  • Le 18 février 2015 à 14h53, par Ungars -

    Il faut porter des vêtements féminins au moins une fois pour comprendre que ce sont des habits où on se sent engoncé, étriqué où les mouvements sont difficiles, comme un rappel à ne pas trop bouger, à rester à sa place.

    Chouette interview !

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    • Le 21 février 2015 à 11h16 -

      J’ai pas compris tout de suite, ça m’a pris du temps. Mais ça y est. La preuve, je peux recommencer le raisonnement : si la jupe droite, cette quasi-camisole, est raide et malcommode, ce n’est pas parce que le tissu doit être près du corps pour le rendre suggestif. Non, c’est tout le contraire ! L’aspect esthétique n’est qu’un prétexte ! En réalité, ce vêtement constitue l’expression textile d’un complot patriarcal visant à immobiliser le sexe faible !

      Bravo, y’en a sous le chapeau, et j’aurais pas trouvé ça à moi tout seul.

      Comme disent Maurice et Patapon (ceci est un hommage) : si l’homme porte une cravate, c’est pour ne pas oublier que la société le tient en laisse. Et si la femme porte un collier, euh..., parce qu’elle a des puces ?

      En tout cas, Virginie fait drôlement bien de porter un ticheurte et un djinne. Mais a-t-elle brûlé son soutif’ ?

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