CQFD

La chronique judiciaire où tout se passe dehors


paru dans CQFD n°82 (octobre 2010), rubrique , par Juliette Volcler
mis en ligne le 25/02/2011 - commentaires

LENDEMAIN DE MANIF. Le TGI de Marseille semble étonnamment vide. Devant la salle d’audience, un tract est placardé, mentionnant des revendications syndicales interprofessionnelles concernant la durée maximale des audiences. On y lit la circulaire Lebranchu qui tentait en 2001 d’encadrer le temps de travail des magistrats, suivi d’un appel à boycotter les audiences qui durent plus de six heures. L’huissier sort, guilleret : « On a pris du retard. Et puis le service des avis à victimes était en grève hier, alors si les victimes ne sont pas là, vos dossiers vont être reportés. » Une heure plus tard, un policier ouvre la porte. De nombreuses personnes s’engouffrent dans la salle. Quatre jeunes gars entrent dans le box des prévenus, ils sont jugés pour trafic de cannabis : « M. A. mettez-vous en premier, M. P. en deuxième,M. I. en troisième,M. S. en quatrième. Le tribunal, pour juger sereinement de cette affaire, va la renvoyer, parce que ça va prendre au moins 1 h 30. Donc on ne va juger ce soir que de votre maintien ou non en prison. » La présidente interroge d’abord A., puis passe rapidement à P. : « Alors, vous êtes déserteur. Vous êtes toujours payé par l’armée ? – Non. » Dans le public une femme bouleversée se lève et crie : « Si ! Pourquoi il dit ça ? Ils vont le mettre en prison ! ». La présidente hurle : « Le public se tait, sinon je fais évacuer la salle ! » La femme se rassied, confuse, et sa fille s’emporte : « Tu le contredis devant la juge ! » La présidente observe P. avec insistance : « Vous avez eu de nombreux absentéismes scolaires, monsieur. » Tout à coup, un grand bruit se fait entendre : c’est A. qui s’est effondré dans le box. Les proches se précipitent mais les policiers leur bloquent le passage et font sortir tout le monde.Une femme dit : « Il n’a pas mangé depuis 4 jours. » Après une demi-heure, l’audience est rouverte. A. est assis, très pâle. I. et S. sont rapidement interrogés. Le procureur réclame le maintien des quatre en détention : « L’enquête de police a été admirablement menée. Étant données les peines encourues,il n’est pas du tout garanti qu’ils daignent nous honorer de leur présence à l’audience. » Les avocats défilent : « Je ne pense pas qu’il ait l’aura d’un délinquant pour arriver à nier devant des policiers pendant les 4 jours de sa garde-à-vue ! – C’est un garçon qui est déserteur, on insiste toujours là-dessus mais enfin avant ça, il a un parcours quasi sans fautes. Ce sont des copains de cité qui fument des pétards ensemble. Ils n’ont aucun train de vie. » L’audience est suspendue pour les délibérés. Quatre poli- ciers supplémentaires arrivent et se positionnent de manière stratégique près d’un groupe de jeunes gars. L’un d’eux leur dit : « C’est parce qu’on vient d’une cité qu’il y a du renfort ? » À la reprise d’audience, la présidente annonce le mandat de dépôt pour A. et P., et la mise en liberté sous contrôle judiciaire pour I. et S. Les jeunes gars du public et ceux du box se crient des phrases, chacun partant de son côté. Une policière zélée ordonne à tout le monde de sortir alors que l’audience se poursuit. Deux minutes plus tard, elle fait entrer sans plus d’explication les quelques personnes qui veulent assister à la suite. O. est jugé pour outrage et rébellion envers des policiers : « À 23 h, les policiers passent devant le bâtiment J et ils constatent qu’un groupe d’individus commence à jeter des œufs et des pierres dans leur direction. Les policiers stoppent la progression du véhicule et mettent pied à terre. Un individu, c’est vous, crache dans leur direction et veut visiblement en venir aux mains avec eux. Ils vont procéder à votre interpellation mais vous donnez des coups de poing. Vous étiez éméché. Vous, vous dites qu’ils vous ont frappé d’abord et que vous avez craché après. Mais avant il n’y avait pas lieu de vous interpeller, alors pourquoi vous auraient-ils donné des coups de matraque ? » Le procureur annonce : « Pour les voyous comme celui-ci, je requiers 6 mois d’emprisonnement. » Dans le hall, pendant les délibérés, une jeune fille dit : « Dans le quartier, c’est pas du tout ça qu’on raconte. On dit que les policiers sont tombés sur un gars et que tout le monde est parti sauf O., qui a voulu intervenir. Il vient de revenir d’Algérie, il n’avait pas bu d’alcool pendant 4 mois. Pour eux, on est de la merde de toutes façons. » Une femme plus âgée, venue pour une autre affaire, lui répond : « Ils nous traitent comme des illettrés. » Un homme ajoute : « Aujourd’hui, ils se croient tout permis. » O. prend 3 mois ferme.



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Par Juliette Volcler


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