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C’est jamais le moment…


paru dans CQFD n°82 (octobre 2010), rubrique , par Jean-Pierre Levaray
mis en ligne le 25/02/2011 - commentaires

« LE DROIT DE GRÈVE reste un droit fondamental. Pour autant, son exercice doit pouvoir se faire en tenant compte de la situation de sa propre entreprise. Avec ces actions et leurs conséquences, il semble qu’une partie du personnel n’ait pas pris en compte toute la mesure de la situation dans laquelle se trouve la société aujourd’hui et les conséquences qu’elles sont susceptibles d’entraîner. »

Voilà le genre de courrier qu’on reçoit de la part de la direction après la première journée d’action contre la réforme des retraites. Je ne vous dis pas l’ambiance dans l’usine, chez les cadres et leurs sbires, lors des jours précédents la manif du 7 septembre. C’est bien simple, on allait fermer si les salariés se mettaient en grève.

Mais ça se sentait partout que la participation à la journée du 7 serait importante. Devoir bosser, pour le moins, deux ans de plus, ça ne fait pas franchement rêver. Donc, dans les ateliers et les bureaux, la colère était facilement mesurable et tout le monde se disait partant pour faire grève et manifester. Alors la direction a sorti ses armes habituelles. En premier lieu, il y a eu des réunions d’encadrement pour mobiliser les troupes. Il n’a pas été question de l’état déplorable des ateliers à cause des travaux reportés et des millions qu’il a fallu débourser pour des réparations en catastrophe.

Par contre il y a été dit et répété que la société était au bord du gouffre et que cette grève allait l’achever. Les cadres y ont cru. Ils croient toujours le discours de la direction générale : ils sont formés pour ça. Nous qui sommes dans l’usine depuis bien plus longtemps qu’eux, on est beaucoup moins crédules. D’autant que, depuis le mouvement des retraites de 2003 et celui contre le CPE, on a droit au même discours. Les ingénieurs se sont montrés fébriles et en colère contre les futurs grévistes. Comme la CGT appelait à 32 heures de grève pour permettre à tout le monde de participer, ce syndicat a été traité de gauchiste voulant faire fermer la turne.

Mais ça n’a pas entamé la détermination. L’armada de chefs de service et d’ingénieurs a, ensuite, fait la tournée des gars, par équipe et par atelier, pour réexpliquer que ce n’était vraiment pas le moment d’arrêter la boîte. Les prix du gaz, de l’ammoniac, l’état des ateliers, les actionnaires… Il y a toujours quelque chose qui fait que ce n’est pas le bon moment. On n’a jamais vu un patron dire à ses ouvriers : « Ça y est ! Vous pouvez vous mettre en grève. » Les discussions étaient animées. Hélas, voyant que ce discours ne fonctionnait pas, les cadres, pas assez proches des prolos, ont envoyé les contremaîtres pour essayer de les calmer, mais rien n’y a fait. Même la CFDT s’est mise de la partie en appelant à manifester sans arrêter les machines. Pour eux, c’était de l’aventurisme que de tout stopper et le tract qu’ils ont distribué était un morceau d’anthologie du discours pleurnichard et pro-patron.

N’empêche que le 7, l’usine s’est trouvée bien silencieuse et entièrement à l’arrêt. Le taux de grévistes a atteint des chiffres historiques et nombreux sont ceux qui sont allés manifester, même des gens qu’on ne voyait jamais revendiquer. Par contre, pour participer à une AG après, c’est même pas la peine, les copains préférant buller plutôt que retourner à l’usine, histoire de se causer. Pour le 23, je m’attendais à une participation moindre, surtout qu’une grande partie des ateliers est à l’arrêt en raison des travaux de réparation que la direction n’a pas pu décaler, mais ça l’a fait aussi. Pour reconduire la grève, c’était une autre histoire. À l’usine, ça ne s’est pas passé comme dans les raffineries Total où le mouvement a continué et où les installations sont restées en grève entre 24 et 48 heures supplémentaires. Les gars, ici, n’ont pas parlé de continuer le mouvement, même si ça en démange quelques-uns, et la grève générale n’est pas dans les esprits. Reste que pour les prochaines journées d’action, les collègues descendront encore dans les rues, parce que bosser plus, c’est pas leur truc…



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Par Jean-Pierre Levaray


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