CQFD

Une histoire d’hospitalité

« J’ai hébergé un gamin hors la loi »


paru dans CQFD n°168 (septembre 2018), rubrique , par Franck Lafossas, illustré par , illustré par
mis en ligne le 20/11/2018 - commentaires

Ci-dessous un témoignage à vif, qui relate l’expérience d’une famille ayant hébergé un jeune Guinéen à la rue, en butte aux avanies de l’accueil des mineurs isolés étrangers. Où l’on questionne bien plus que la simple application du droit.

Par Mortimer {JPEG}

Un moment fort, rétrospectivement. Mais sur le coup, une scène plutôt banale. Karamba [1] nous quitte après avoir partagé un mafé en famille. On se dit à bientôt, quand il veut. Il le sait, notre porte est ouverte. Une balade en bateau est prévue à l’Estaque, si ça lui dit. Il refuse, dans un sourire : la navigation, ce n’est pas son truc. Notre fils lui demande s’il viendra voir le match de l’OM à la maison. Il ne sait pas, mais ils s’appelleront pour le gym. Des bises claquent. Un dimanche comme un autre. Sans histoire, sur terre, à Marseille.

Avec ses 17 ans tout neufs, ce pourrait être le plus jeune frère de nos deux enfants. Ou un de leurs amis. Mais Karamba n’est pas de la famille. Karamba, c’est autre chose : une aventure que ni lui ni nous n’aurions imaginée. Il est entré dans notre vie le 10 novembre 2017 via un mail SOS informant qu’un gosse a été jeté à la rue par l’aide sociale à l’enfance de la Creuse, alors que la température avoisine le zéro. Une unique nuit en accueil d’urgence pour adultes a été négociée depuis Marseille. Demain, plus rien.

Abriter un hors-la-loi

Son histoire fait écho au film J’ai marché jusqu’à vous [2]. Avec lui, une injustice s’incarne, pas au JT, mais sous nos yeux. Karamba est rapatrié ici par un couple d’amis creusois. Ne rien faire serait insupportable. Mais quoi ? On ne sait pas. On ignore tout des huit mois à venir. On sait juste qu’on vient de dire oui pour une nuitée ou deux afin de lui éviter les cartons et les vigiles de la gare. Inscrits dans une chaîne improvisée d’accueil intermittent, nous ne connaissons presque personne de cette conjuration d’anonymes abritant un hors-la-loi.

Parce que Karamba est hors la loi. Pas au sens criminel, mais judiciaire. Pour lui, la loi ne s’applique pas, ou mal, ou injustement. De sa naissance à son retour sur Marseille après son bref séjour creusois, aucune bonne fée penchée sur son berceau. Né de père inconnu et orphelin de mère, il a été recueilli par une tante maltraitante. Alors il s’est condamné à son seul avenir, l’exil, avec ses 15 ans pour tout bagage. 7 963 km de dénuement et brutalités. Certains voyages déforment la jeunesse. À trois mois de ses 16 ans, il échoue en gare Saint-Charles. Là, ses frères d’infortune l’initient. Il faut signer trois fois par semaine dans le registre de l’Addap13 [3]pour prétendre à la protection. Signer, avant de retrouver la rue et espérer une « mise à l’abri ». Les jours se font semaines, et les semaines mois.

C’est à cet instant de sa vie, où il joue à saute-familles, avec en arrière-plan l’hiver comme punition chaque fois que l’une d’elles fait défaut, que nous le rencontrons. 1,65 mètre, 50 kilos de malheurs. Difficile de voir en lui cet adulte de 21 ans que prétend certifier le test osseux du CHU de Guéret. Mais peut-être nous manque-t-il un peu d’imagination judiciaire ? En théorie, il s’agit d’un accueil éphémère. L’ordonnance de placement dans la Creuse n’était que provisoire, la mainlevée ne peut contredire la décision antérieure de la juge des enfants de Marseille. En attendant, les petites mains nourrissent, soignent, rassurent. Sans elles, la spirale de la rue aurait aspiré Karamba.

Bricolage social et familial

Notre rencontre est compliquée. Il faut savoir recevoir. Ne pas tomber dans la pitié. Ni trop se livrer. C’est une situation transitoire, le temps que le département des Bouches-du-Rhône (CD13) agisse. Alors, on se limite à l’essentiel. Le silence contraint se fend de quelques mots. On meuble d’une socialisation bancale, on s’apprivoise. On ne questionne pas, on apprend. C’est la même règle pour lui, sauf que, contrairement à nous, il sait. Il a appris à vivre hors la loi. On pallie quinze jours avant de comprendre : malgré la décision de justice, le CD13 fait la sourde oreille. Leçon n° 1 : il ne suffit pas que le droit soit pour qu’il existe.

Le département nous contraint à un bricolage social et familial. Et franchement, on ne s’en sort pas trop mal. C’est que nous ne sommes pas seuls. Autour de nous, de lui, s’agrège une énergie de l’ombre. Prend corps une bienveillance où chacun va légèrement au-delà de ses possibilités. C’est ainsi, en suivant le fil d’Ariane de cette action sociale, que Karamba trouve le chemin du lycée. La famille qui l’avait recueilli en Creuse paiera les tickets de bus pour que l’école instruise en lieu et place de la rue. Voilà à l’œuvre une solidarité familiale, amicale, mais aussi juridique. Saisi, le tribunal administratif (TA) rappelle le CD13 à ses obligations. En vain. J’en arrive à écrire au président Macron. Là non plus, aucune réponse.

Du temps au temps

Karamba n’est plus ce gosse en stand-by. Ce qui change bien des choses à la maison. Le précaire devient quotidien et ce quotidien s’éternise. C’est un double combat qu’il faut mener. Installer Karamba dans une socialisation bénévole et lutter publiquement pour l’application du droit. Ce combat est ardu, donnant paradoxalement du temps au temps. À la maison, les mots ont fait place aux sentiments. On apprend à se connaître, à « éprouver l’inconfort de la diversité », comme dit l’écrivain créole Patrick Chamoiseau. Vivre avec Karamba nous fait toucher du doigt des incompréhensions mutuelles. Générationnelles, entre autres. Leçon n° 2 : notre monde n’est pas interconnecté et les connaissances ne circulent pas autant que nous l’imaginions. Karamba n’était jamais allé à l’école. Lecture, écriture et calcul sont acquis sur le tas. On décode sans juger, mais on force parfois la parole. C’est dur. On mesure mal la difficulté à exprimer ses sentiments. L’accueil se fait éducation. Apprendre à dire non. Curiosité réciproque. Ambivalence de l’attachement. Et une conclusion en filigrane : si Karamba est arrivé ici abîmé, c’est peut-être autant par son parcours français que par son périple africain.

En mars, le CD13 répond à l’ordonnance du TA, mais en sollicitant une mainlevée pour fait de majorité. Pareil qu’en Creuse. Un air de déjà-vu... Pour nous, pour Karamba, c’est une catastrophe. Le droit contre le droit, avec le même résultat : la rue. Un trimestre de retour à la vie rendu caduc. Nouvelle mise hors la loi de ce corps trop proche pour en faire l’économie. Égoïstement, il ne s’agit plus seulement de lui, mais aussi de nous, famille, petites mains, citoyens. Impensable que le CD13, qui se refuse au droit, ait recours à ce même droit pour se défausser. Ce silence se moque des souffrances, se rit des décisions de justice, se fout du monde.

La porte s’ouvre

Pendant le combat juridique, la vie continue. Et Karamba s’accroche. Leçon n° 3 : tandis que le CD13 joue à la roulette judiciaire, il obtient un tableau d’honneur du conseil de classe. Puis, peu après un article dans Le Monde [4], l’avocate apprend le placement de son client en foyer à partir du 22 juin. Un miracle auquel nous ne croyions plus. Et pourtant, en le voyant pénétrer dans le foyer avec ses sacs, je réalise. La porte s’ouvre, il a enfin un bout d’avenir entre les mains.

Aujourd’hui, Karamba vit dans un lieu plutôt chaleureux. Il va bien, il sourit. Mais notre histoire ne s’arrête pas là. Si nous n’avons rien vécu de ses 7 963 km de Sahara, Libye et Méditerranée, nous avons beaucoup appris de ces derniers mètres de pure injustice parcourus ensemble depuis près d’un an. Pour ma part, je me suis redécouvert dans ce rôle d’allumeur de réverbères. Don et contre-don. Donner l’hospitalité pour y voir plus clair en soi.

Il vient quand il veut, avec l’accord du foyer. Il fait partie de notre vie familiale, sociale, politique. À ceux qui le croisent, on le présente : Karamba, et ça suffit – je crois qu’il apprécie cette économie de civilité. Un Karamba sans histoire, mais visiteur particulier, genre petit prince parachuté sur notre planète. Voilà comment il est arrivé chez nous. Souhaitons-lui la bienvenue. Leçon n° 4 : l’hospitalité envers ces corps qu’on croyait morts n’est pas un fardeau, mais une leçon de vie qu’on s’administre – à soi-même et à ceux qui ne se savent plus vivants. C’est comme ça que nous marcherons jusqu’à nous.


Des enfants à la rue

La couverture du n°168 de "CQFD", illustrée par Vincent Croguennec. {JPEG}

Les mineurs isolés étrangers (MIE) [5] relèvent de la protection de l’enfance, compétence du conseil départemental et de son service de l’aide sociale à l’enfance. Dans les Bouches-du-Rhône, « l’accueil, l’orientation et l’accompagnement » sont délégués à l’Association départementale pour le développement des actions de prévention (Addap13). Quand un jeune étranger se déclare mineur et isolé, l’Addap13 est supposée le mettre à l’abri et évaluer sa minorité en cinq jours. Dans les faits, faute de places en foyer, ces mineurs peuvent rester à la rue ou être « ventilés » d’un département à l’autre pendant des mois.


Notes


[1Sur l’histoire de Karamba, lire « Ces départements qui jettent à la rue des mineurs isolés » (n° 163 de CQFD), et « Pas un problème mineur » (n° 165).

[2J ’ai marché jusqu’à vous, documentaire de Rachid Oujdi. Lire « Entretien avec Rachid Oujdi – « J’ai marché jusqu’à vous », CQFD n°168, septembre 2018.

[3Association départementale pour le développement des actions de prévention.

[4Voir « Mineurs isolés : le CD des Bouches-du-Rhône sourd à la justice », article mis en ligne sur le Monde.fr le 04/06/18.

[5On les appelle aussi MNA, pour « mineurs non accompagnés ».



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Par Franck Lafossas


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