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Grèce

Inflation séditieuse au pays de la crise


paru dans CQFD n°116 (novembre 2013), par Gilles Lucas, Vassilis Papageorgiou, Vladimir Moustakiç, illustré par
mis en ligne le 15/12/2013 - commentaires

Cinq après le début de cet effondrement que subissent les Grecs, les « fabricants de l’opinion » ne cessent de livrer des informations terribles et anxiogènes sur l’état de ce pays. Loin de la fausse compassion et des coups de flash, d’importantes questions concernant l’organisation de la société y agitent pourtant les esprits et les bras.

Assurément, les avalanches de mesures qui continuent d’aggraver les conditions de vie en Grèce semblent sans fin.

Des dizaines de milliers de personnes vivent dans la rue. Les licenciements – « mises en disponibilité » dans la novlangue des mémorandums pondus par la Troïka – continuent à faire accepter des salaires tournant fréquemment autour d’un ou deux euros l’heure. Des centaines d’usines et d’ateliers ferment. Les revenus ont chuté de plus de 40 %. Les suicides sont légion. Plus de trois millions de personnes ont perdu toute protection sociale. Cette Troïka, rassemblant le Fonds monétaire international, la Commission et la Banque centrale européennes promet au pays, par l’intermédiaire du ministre des Finances grec, de vivre « l’enfer jusqu’en juin 2014 », jouant ainsi au chaud et froid avec les financiers internationaux qui, eux, paraît-il, recommenceraient à tourner leurs crocs vers ce pays « plein de promesses » – et de parier sur sa docilité, à l’instar de John Paulson, ce bankster américain qui a engrangé une fortune phénoménale grâce à la crise des subprimes.

Kostas n’est pas un bon client pour illustrer la diffusion en flux tendu d’angoisses faussement compassionnelles. Tenancier d’une taverne à Athènes depuis plus d’une dizaine d’années, il a dû lâcher son appartement, retourner vivre chez ses parents et, confronté aux difficultés grandissantes pour payer les trois employés qui continuent à travailler avec lui, il envisage de vendre son établissement. « Si nous utilisons toute notre énergie pour conserver le peu que nous avons ou bien continuons à espérer que les choses vont revenir comme avant, on s’enferme, on manque de forces pour se battre contre ce qui se passe et participer aux divers mouvements. Ce qui est important, c’est que même si, tous, nous devons survivre – et souvent même moins que survivre – l’essentiel est qu’on ne change pas nos idées, nos comportements et nos pratiques à cause de ce basculement, de ce bousculement : c’est-à-dire changer, non pas à cause de leur principe, mais grâce à nos principes. » Ces propos-là ne sont pas exceptionnels dans ce pays où, partout, les discussions s’agitent autour de la question sociale, mettant souvent au rancart celles ne concernant que la vie privée.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

Alors que les médias se repaissent du feuilleton de « l’Ange blond », cette fillette remarquée pour la blondeur de sa chevelure dénotant d’avec celle brune de ses supposés parents vivant dans un camp de Roms au centre de la Grèce, ou bien encore se répandent sur les déboires judiciaires et surtout tardifs des néo-nazis d’Aube dorée, c’est un silence bétonné qui couvre la multitude de tentatives de transformations des rapports sociaux qui s’activent dans le pays [1]. Comme par exemple, à propos de l’existence d’une quarantaine de centres sociaux autogérés qui à travers le pays apportent soins et médicaments à des dizaines de milliers de personnes sans couverture sociale. Joint par mail, Christos, participant aux activités de la clinique sociale d’Elleniko, installée dans le sud de la capitale, raconte : «  Nous accueillons des gens du quartier et d’autres venus de plus loin. Nous sommes plus de deux cent trente personnes, toutes bénévoles. Il y a des médecins, des dentistes, des kinésithérapeutes, des psychothérapeutes et beaucoup d’autres gens qui offrent leurs services. Les médicaments proviennent de dons. Quand quelqu’un a besoin d’aller à l’hôpital, nous faisons pression sur la direction pour qu’il soit soigné sans avoir rien à débourser. La gratuité est absolue. » Il poursuit : «  Il n’y a ni leader ni président. Nous décidons tous ensemble des activités de ce centre, hormis évidemment pour les questions médicales. » La descente de police, accompagnée d’un magistrat prétendument à la recherche d’un trafic de drogues, qui a eu lieu le 24 octobre, n’a pas retardé la livraison prévue pour le 27 octobre : elle a permis au camp de réfugiés de Lavrio – dans l’est de l’Attique – de recevoir trois tonnes de médicaments, d’aliments pour bébé et de nourriture.

Giorgos, journaliste dans le Journal des rédacteurs, créé en novembre 2012 à Athènes par une centaine d’ex-salariés licenciés du quotidien Eleftheriotypia, se réjouit : « Nous allons fêter notre premier anniversaire. » Il explique : « Nous avions alors tous mis mille euros sur la table. Aujourd’hui, nous sommes le quatrième quotidien en Grèce avec plus de dix mille exemplaires vendus chaque jour et vingt mille pour l’édition du samedi. » Soit un dixième de la masse des quotidiens grecs. Il poursuit : « Aujourd’hui, nous sommes bien plus libres que nous ne l’étions à l’époque d’Eleftheriotypia. Notre ligne éditoriale est anti-mémorandum, critique du gouvernement, antiraciste et contre l’austérité. On peut dire que nous sommes d’une certaine manière la voix des grévistes, des manifestants et des opposants, comme ceux qui se battent contre le projet de mine d’or de Skouriès, dans le nord du pays. » Côté organisation ? « Toutes les décisions sont prises en assemblée générale à laquelle participent les cent vingt personnes qui travaillent pour le journal, depuis les femmes de ménage jusqu’aux rédacteurs. Nous sommes tous égaux y compris au niveau du salaire. C’est l’AG qui élit chaque personne à un poste. Et nous sommes tous évidemment révocables. Pour qu’une AG soit constituée, il faut qu’au moins douze personnes en fassent la demande. » Et financièrement parlant ? « Nous avons fait le choix de prendre de la publicité dans les cinquante-six pages de l’édition quotidienne. Cette décision est sujette à d’importantes controverses. On essaie d’être très sélectifs et cela aussi est du ressort de l’AG… Il est hors de question que nos annonceurs influencent notre ligne éditoriale… »

Au nord du pays, à Thessalonique, plus de la moitié des ouvriers de l’entreprise Vio-Me [2] a, depuis février 2013, pris le contrôle de la production. « Aujourd’hui, cela fait sept mois que nous avons repris l’usine, après de longues procédures juridiques. Tous les matins, on se réunit tous en AG pour convenir des diverses tâches de la journée et résoudre les problèmes quotidiens. Pour les décisions plus générales, on se réunit à peu près une fois par mois, explique Alekos, au téléphone, un des ouvriers. Autrefois, on faisait ici des matériaux de construction. Mais nous n’avions pas l’argent nécessaire pour poursuivre cette production : les matières premières sont très chères. Dans l’urgence, on fabrique maintenant des détergents qui sont distribués dans les multiples réseaux du mouvement social. Actuellement, on discute avec les ministères pour pouvoir exporter légalement nos produits. [3] » Ici aussi, chaque personne reçoit le même salaire : « Dix euros par jour, précise Alekos. C’est très peu mais il ne faut pas oublier que nous partions du zéro absolu … » Ils sont donc trente-huit ouvriers à travailler là et à souhaiter que, en plus des questions de survie qu’ils cherchent à résoudre, leur initiative se répande à travers le pays, en s’adaptant à chaque situation. « Ça serait génial. Cela permettrait d’échanger des expériences. Si nous arrivons à tenir, ça serait alors une immense victoire qui créerait des liens puissants entre tous. Mais pour l’instant, l’important est de rester dans le concret et d’avancer petit à petit. »

Autogestion dans le capitalisme ou pas ? Philanthropie ? Horizontalité ? Délégation révocable ? Assemblée de quartiers ? Réseau de distribution de nourriture ? Troc et échanges ? Coordination des pratiques ? « Les questions se posent d’une manière neuve. Devant un désastre, il faut se réorienter. Ce sont des discussions qui ne sont pas seulement philosophiques ou intellectuelles. Elles se posent dans le cours brûlant des choses », affirme Kostas.

La Grèce, « Un pays à genoux », ainsi que l’affirmait encore une fois dans son titre un reportage de France 24 le 26 octobre ? Les organes de propagande ne parlent que de la souffrance et du désespoir, occultant les débats et les expérimentations en cours dans ce pays. Il est vrai que le fatalisme dominant y aurait sûrement beaucoup à perdre.


Notes


[1Impossible d’ignorer dans les médias les distributions de nourritures organisées par les néo-nazis à l’intention exclusive de citoyens grecs. En revanche, les cantines collectives et autres marchés de troc mis en place dans tout le pays par une multitude d’assemblées de quartiers sont manifestement beaucoup moins photogéniques…

[2Cf. plus généralement l’excellent numéro 7 de la revue Z, mars 2013.

[3Le 2 novembre, les ouvriers de Vio-Me ont gagné le procès qu’ils avaient engagé contre les patrons de l’usine à propos de leurs salaires impayés.



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