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Les rêves des réfugiés sont devenus un cauchemar

Grèce : Voies barrées


paru dans CQFD n°142 (avril 2016), rubrique , par Simon Rico
mis en ligne le 18/04/2016 - commentaires

Plus de 20 000 hommes, femmes et enfants sont bloqués dans le nord de la Grèce. La moitié survit dans la détresse la plus totale au camp d’Idomeni, à la frontière avec la Macédoine. Pour « désaturer » la zone et préparer l’accueil à long terme, le gouvernement d’Alexis Tsipras a ouvert plusieurs camps de « relocalisation » [1] en dur.

« Mon grand-père a passé quatre ans dans un camp comme celui-ci au début des années 1920. Il avait dû quitter son village d’Anatolie à cause de la guerre entre la Grèce et la Turquie. À l’époque, il y a eu un échange de population forcé entre les deux pays : plus d’un million de chrétiens sont arrivés de Turquie pendant que 500 000 musulmans quittaient la Grèce. Ici, on appelle ça la Grande Catastrophe. » Odysseas Chiliditis est l’un des responsables de Symbiosis, une ONG écologiste basée à Thessalonique, le grand port du nord-est de la péninsule hellénique. Quand la crise migratoire a commencé en 2015, il a immédiatement décidé de lancer un programme d’aide aux réfugiés.

Depuis la fin du mois de février, il se rend presque tous les jours au camp de Diavata, à une vingtaine de kilomètres de Thessalonique sur la route de Kilkis, pour distribuer de la nourriture, des vêtements et des produits de première nécessité. Plus de 2 500 personnes sont accueillies dans cette ancienne caserne militaire aménagée à la hâte en camp de réfugiés. Les soldats grecs ont monté de grandes tentes chauffées et recouvert le sol de graviers pour éviter que la terre ne se transforme en boue ou en poussière. Les réfugiés sont, en théorie, libres de leurs mouvements, mais la police et l’armée contrôlent rigoureusement la barrière qui ferme l’entrée. « Moi, je ne sors presque jamais d’ici, parce que de toute façon, il n’y a rien à faire autour. Et puis, je préfère économiser mon argent pour continuer la route », lâche Amir, jeune Afghan de 15 ans, les cheveux roux et le visage couvert de petites taches de rousseur. Avec ses parents, il a fui la région de Kaboul. « Ce n’est pas la guerre comme en Syrie, c’est vrai, mais dans mon village, la vie est devenue insoutenable avec la pression des Talibans », poursuit le lycéen dans un anglais parfait. Son rêve : rejoindre l’Allemagne ou la Suède.

Outre Diavata, les autorités grecques ont ouvert trois autres camps de « relocalisation » dans le nord de la Grèce – à Nea Kavala, Herso-Kilkis et dans le port de Thessalonique. L’objectif est clair : désaturer la zone d’Idomeni, à la frontière avec la Macédoine, où se pressent plus de 10 000 personnes dont 4 000 enfants, dans des conditions sanitaires indécentes. « Ce n’est pas un véritable camp de réfugiés, il s’agit avant tout d’une zone de frontière. Plus de 80% des gens vivent dans de minuscules tentes igloo, alors que les conditions climatiques sont mauvaises, avec la pluie et le vent qui ne cessent de balayer la zone », soupire Babar Baloch, le porte-parole du Haut Commissariat des Nations unies aux Réfugiés pour l’Europe. « Les réfugiés doivent supporter une situation inacceptable et tout bonnement invivable. Il est absolument nécessaire de les reloger dans un vrai camp en dur. »

À Idomeni, tout le monde connaît le quinquagénaire originaire du Bangladesh, avec ses petites lunettes, sa moustache et sa calvitie. Son nom a même été tagué en rouge sur des préfabriqués des ONG. Chaque jour, il arpente les allées du camp du matin au soir, répondant aux questions incessantes des journalistes et des réfugiés. Deux phrases reviennent sans cesse : « Pourquoi ont-ils fermé la frontière ? » et « Que va-t-on devenir ? » La signature le 18 mars de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie visant à endiguer le flux des arrivées sur les îles de la mer Égée inquiète beaucoup les habitants du camp. Pour eux, il est hors de question de retourner en arrière comme le prévoit le texte, au mépris des conventions internationales sur le droit d’asile. L’espoir s’amenuisant, ils sont de plus en plus nombreux à se laisser tenter par la « relocalisation » proposée par l’Union européenne. Le problème, c’est qu’il n’y a déjà plus de places pour ce programme, dont la mise en œuvre divise les 28. À peine 2 000 ont été proposées en Grèce alors que plus de 50 000 candidats à l’exil sont bloqués, sans aucune perspective.

Malgré l’incertitude qui ronge les réfugiés, pour le moment, l’ambiance est relativement calme à Idomeni et dans les autres camps du nord de la Grèce. Pour combien de temps encore ? Le 23 mars, deux Syriens se sont immolés par le feu pour dénoncer la fermeture des frontières des Balkans. La veille, des manifestants avaient bloqué la voie ferrée menant en Macédoine aux cris de : « Merkel, tu nous as trahis ! » Quelques jours plus tôt, plusieurs centaines de réfugiés venus de Diavata défilaient dans les rues de Thessalonique avec des pancartes « Open the borders ». Coincés dans la souricière grecque, les candidats à l’exil cherchent par tous les moyens à poursuivre leur route. À la mi-mars, plus de mille personnes, dont des vieillards et des enfants en bas âge, n’ont pas hésité à traverser une rivière en crue à quelques kilomètres d’Idomeni pour entrer en Macédoine. De l’autre côté, l’armée les attendait. Tous ont été immédiatement renvoyés en Grèce, non sans avoir été brutalisés.

Parfois, c’est la Grèce elle-même qui souffle une porte de sortie. Juste avant le sommet crucial du 18 mars entre Bruxelles et Ankara, le gouvernement Tsipras a acheminé quelque 160 Syriens à l’extrême ouest du pays, dans un centre d’accueil du ministère des Affaires sociales de la petite ville de Konitsa, à une dizaine de kilomètres de la frontière albanaise. Immédiatement, l’Italie s’est inquiétée de l’ouverture d’une nouvelle route menant à sa côte orientale et a dépêché une équipe de policiers en Albanie. Mais pour l’instant, il n’y a personne. «  C’est même plus calme qu’avant 2015 », rassure le chef de la police frontalière de Kapshticë. « Pourquoi les migrants passeraient-ils par ici ? Il n’y a pas de bateaux en Albanie, et c’est plus simple de s’échapper par Corfou... » L’accord UE-Turquie à peine signé, Athènes a installé 1 200 personnes dans un centre de Ioannina, à 50 km au sud de Konitsa. Pour mettre la pression sur l’Europe ? Les réfugiés d’Idomeni, eux, ont entendu le message : aujourd’hui, le mot « Albanie » revient souvent quand il est question de fuite. « Pour le moment, je préfère attendre ici. En Turquie, je me suis fait arrêter alors que je tentais de passer illégalement. Les policiers m’ont frappé avec leurs matraques et m’ont laissé pour mort. Je ne veux pas revivre ça », raconte Yazad, un jeune Syrien de Konitsa qui tente de rejoindre sa mère déjà en Allemagne. «  Je n’ai pas pu partir avec elle, nous n’avions pas assez d’argent. »

Dans la région sinistrée de Konitsa, certains habitants regardent avec méfiance l’arrivée de ces nouveaux venus. Depuis que la crise a commencé, la bourgade se vide de ses habitants, qui partent dans les grandes villes chercher du travail. « Regardez la place du village : il y a trois ans encore, elle était pleine tous les matins, maintenant il n’y a plus personne », se désole Trifon, qui tient un café-pâtisserie joliment décoré. Pourtant, ici comme dans le reste de la Grèce, les habitants font preuve d’une étonnante solidarité, apportant sans compter des vivres ou des vêtements. À Kozani, la préfecture de la Macédoine occidentale, la municipalité écologiste accueille même 500 personnes dans le gymnase municipal, sans aucune aide du gouvernement, du HCR ou des ONG. Des dizaines de volontaires locaux se mobilisent jour et nuit pour accueillir au mieux les Syriens et les Irakiens. « Le nord de la Grèce a beaucoup souffert des guerres mondiales et de la guerre civile », explique Giannis Kostarelas, le responsable de la communication de la mairie. « Les gens d’ici savent bien ce qu’être réfugié veut dire. »


Notes


[1Le plan de relocalisation adopté par l’Union européenne prévoit une nouvelle répartition des réfugiés entre les 28 États membres. Pour l’instant, 160 000 personnes devraient être concernées, mais plusieurs pays ralentissent sa mise en œuvre, dont la France. En 2015, plus d’un million de candidats à l’exil sont passés par la route des Balkans.



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