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Refus de parvenir – Les losers

Les perdants magnifiques du cinéma américain


paru dans CQFD n°142 (avril 2016), rubrique , par Régis Dubois, illustré par
mis en ligne le 17/10/2018 - commentaires

« And the winner is… » Comme le rappelle tous les ans la cérémonie des Oscars, Hollywood est affaire de gagnants, de cartons au box-office et de success-stories – à l’écran comme dans la vie. Pourtant, les vainqueurs n’ont pas toujours eu la cote à Hollywood, qui a connu des perdants au grand cœur, des marginaux hors-la-loi et autres rebelles sans cause. Petit tour d’horizon de ces losers magnifiques qui ont fait l’histoire du 7e art US.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Au commencement était Charlot

Il est une figure incontournable du loser au cinéma, c’est bien Charlot, le vagabond rebelle à toute forme d’autorité et à tout travail. Pauvre, maladroit et malchanceux, il le restera toute sa vie – de 1914 à 1940 – par choix semble-t-il autant que par dépit. Il faut dire qu’avant les années 1920, l’image du winner ne fait pas encore recette à Hollywood et nombreux sont les mélodrames qui célèbrent des protagonistes pauvres qui acceptent leur condition parce qu’elle est synonyme de vertu.

Les héros du cinéma classique

Cependant, avec la disparition du muet, l’embourgeoisement du cinéma et l’instauration d’un langage classique, « la valorisation des pauvres et le discrédit jeté sur les riches vont disparaître au profit d’un alignement sur les valeurs de la middle-class. La prospérité, le développement des industries de la consommation, vont permettre de légitimer le rêve de bonheur par la réussite et lui donner des formes concrètes [1] ». Dès lors, le modèle narratif classique reposera exclusivement sur un héros positif récompensé au terme de moult péripéties par le fameux et indéfectible happy-end, véritable crédo du « rêve américain » qui récompense les individus entreprenants via le modèle de la success-story.

La formule, appliquée indifféremment aux westerns, aux comédies musicales ou aux films de guerre, tournera en boucle durant plusieurs décennies entre 1930 et 1950 et ne commencera à montrer des signes de fatigue qu’à l’aube des années 1960. Et ils furent rares les personnages qui dérogèrent à la règle : citons ces quelques antihéros désabusés des films de braquages ratés (Quand la ville dort de John Huston en 1950 ou L’Ultime Razzia de Stanley Kubrick en 1956) et ceux, bien entendu, des films noirs, comme le mémorable tueur innocent de Détour d’Edgar G. Ulmer (1945).

Contre-culture & antihéros

Au carrefour de 1968, plusieurs films annoncent un changement radical, à la fois des mentalités et du modèle hollywoodien. Le Lauréat de M. Nichols (1967), Bonnie & Clyde d’A. Penn (1967) et Easy Rider de D. Hopper (1969) inaugurent une nouvelle ère. Dès lors, les « héros » de ce qu’on appellera dorénavant le Nouvel Hollywood, ne joueront plus les VRP du rêve « amérikkkain » mais puiseront leurs modèles dans la contre-culture de ces années de crise et de révolution des mœurs.

Combien de hippies, de junkies et de hobos à refuser le jeu de la performance et de la réussite, à l’image du « lauréat » (Dustin Hoffman) dont l’avenir petit-bourgeois était pourtant tout tracé mais qui préférera tout envoyer valdinguer. Mais, s’il est un acteur qui incarne peut-être le mieux la figure du loser à cette époque, c’est bien Al Pacino qui enchaîne durant la décennie 70 les rôles de marginaux en perdition, à l’image du junkie de Panique à Needle Park (1971), du homeless de L’Épouvantail (1973) ou du braqueur amateur d’Un après-midi de chien (1974). Mais cette « philosophie de l’échec » fera long feu à Hollywood et prendra précisément fin avec Rocky (1976) qui met en scène un loser vainqueur et fait ainsi entrer d’un seul coup le cinéma américain dans l’ère reaganienne.

Les losers magnifiques des années 1980-90

On le sait, les années 1980 sont des années bling-bling, celle des golden boys et de la performance physique. En témoignent tous ces films sportifs, des Rocky à Flashdance en passant par Karaté Kid ou Bloodsport, interprétés par toute une génération d’acteurs bodybuildés (les Stallone, Schwarzenegger, Van Damme…) censés illustrer à la lettre le retour de cette Amérique triomphante, virile et WASP, tant vantée par Reagan. C’est l’époque des blockbusters dopés aux hormones et aux effets spéciaux, du merchandising et des mégastars millionnaires. La résistance, on s’en doute, viendra des marges et des films indépendants qui, de Sexe, mensonges et vidéo (1989) à Leaving Las Vegas (1995) n’auront de cesse de montrer une autre réalité, moins glorieuse et peuplée de personnages refusant l’idée même de réussite sociale voire de performance physique (dans les deux exemples cités, les héros sont sexuellement impuissants).

Là aussi, la décennie 1980 et la suivante ont produit leurs losers magnifiques : Mickey Rourke et Nicolas Cage. Le premier est exemplaire dans sa démarche autodestructrice : alors qu’il est le chouchou du tout Hollywood après le carton de 9 semaines et demie, il saborde sa carrière en enchaînant les rôles de losers magnifiques (Barfly, Homeboy et, bien plus tard, The Wrestler), puis en se lançant carrément dans une carrière de boxeur professionnel à 39 ans qui le laissera défiguré à vie, malgré – ou à cause de – ses nombreuses opérations de chirurgie esthétique. L’autre, c’est Nicolas Cage, avant qu’il ne se spécialise dans les films d’action sans intérêt, et qui enchaîna, au début des années 1990, les emplois de losers flamboyants, de Sailor & Lula à Leaving Las Vegas – film dans lequel, à l’image du Chinaski-Bukowski de Barfly, son personnage n’a d’autre ambition dans la vie que de boire jusqu’à en crever.

And the winner is…

Si nous devions énumérer tous les losers du cinéma américain, la liste, on l’aura compris, serait longue, entre les maladroits congénitaux (Jim Carey, Ben Stiller, Steve Carell…) et les anonymes sans gloire du cinéma indépendant (au hasard, le Billy Brown de Buffalo 66). Mais s’il fallait en définitive n’en retenir qu’un seul, le maître ès lose, le roi des nihilistes, le perdant le plus cool qui soit, je crois qu’on serait tous d’accord pour sacrer le Dude de The Big Lebowski.


Pour aller plus loin sur ce même thème du « refus de parvenir » :


Notes


[1Anne-Marie Bidaud, Hollywood et le rêve américain, cinéma et idéologie aux États-Unis, Masson, 1994, p. 147.



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