CQFD

Grèce anatomie

Archipel d’attente


paru dans CQFD n°153 (avril 2017), rubrique , par Léna Coulon, illustré par
mis en ligne le 25/04/2017 - commentaires

L’arrivée, en 2015, de près de 850 000 personnes sur les îles grecques a permis à l’Union européenne de justifier la « solution hotspot » : une flopée de camps insalubres où parquer des réfugiés jugés indésirables. Bloqués pendant des mois dans celui de Samos, plus d’un millier d’entre eux attendent, indéfiniment, de pouvoir en sortir.

Au large des côtes turques, un drapeau grec détrempé surplombe l’amas de blocs en préfabriqués et de tentes battues par la pluie enserrés dans le hotspot de Samos, l’un de ces centres de tri de migrants à ciel ouvert construits à la hâte sur les îles égéennes. Il est, avec ceux de Lesbos et de Chios, le symbole implacable des politiques migratoires de l’Union européenne (UE), soucieuse de contenir, ficher et enfermer celles et ceux ayant eu l’audace de franchir la mer meurtrière pour rejoindre ses terres défendues. Toutes et tous y sont convoyés dès leur réception, après une traversée incertaine et glaçante sur une embarcation constamment prête à chavirer : « Dans le bateau, il faut garder la même position, sans bouger, pendant des heures, se souvient Jonathan, exilé burundais maintenu sur l’île pendant plus de dix mois. Au moindre mouvement, on sent le bateau sur le point de se renverser. Pour nous, ça allait encore – ça n’a pris que cinq heures. Mais pour d’autres, ça a duré toute la nuit... » L’accueil qui leur est fait à l’arrivée annonce la manière dont ils seront traités pour les semaines, voire les mois, à venir : femmes, hommes, enfants et bébés sont immédiatement enfermés dans l’« espace d’identification », zone de confinement à l’intérieur du camp. Ils doivent y prendre leur mal en patience, souvent plus de 10 heures, le temps que policiers, agents du gouvernement grec et de l’UE procèdent à un interrogatoire et à un fichage en règle [1]. « Les flics les bousculent, les poussent comme des chiens, voire les frappent s’ils insistent trop pour recevoir à manger ou à boire, raconte Ion, bénévole depuis près de cinq mois à Samos. Il faut toujours négocier pour pouvoir leur fournir quelques vêtements secs et de l’eau. »

Un camp « fait pour les animaux »
Une fois en poche le morceau de papier leur assignant une identité provisoire, rétrécie, les nouveaux arrivés rejoignent le quotidien étouffant du camp, dont la surpopulation endémique accentue la précarité : en décembre dernier, près de 1 900 réfugiés, dont 450 enfants, y vivaient, pour une capacité d’accueil de 850 personnes. Si la plupart d’entre eux sont originaires de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak, plus d’une trentaine de nationalités sont représentées. Les appels du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à accélérer les transferts vers les terres continentales, où les conditions de vie sont un peu moins dures, sont restés lettre morte tout l’hiver, l’entassement de tentes fines et fragiles, parfois juxtaposées aux sanitaires, étant considéré comme une solution acceptable [2]. Abdullah, venu d’Alep, a dû vivre dans l’une d’elles pendant quatre mois. Il en garde un souvenir amer : « Ceux qui gèrent le camp savent qu’il est fait pour des animaux, pas pour des êtres humains. » Eau chaude souvent inaccessible, toilettes insalubres, accès difficile aux soins médicaux et psychologiques (d’ailleurs presque entièrement pris en charge par des bénévoles), nourriture insipide voire impropre à la consommation [3], épuisement régulier de produits d’hygiène : une situation catastrophique que certains réfugiés, en janvier, ont tenté de mettre en lumière en entamant une grève de la faim. Mais celle-ci fut interrompue dès le deuxième jour, explique Hessam, témoignant de cette conscience partagée, ici, de l’indifférence que l’Europe porte aux exilés pris dans les barbelés de ses frontières : « Ça ne valait pas le coup. Les policiers n’essayaient pas de nous en empêcher, ils nous ont simplement dit que ça ne servait à rien. C’était vrai. »

L’engorgement du camp, la recrudescence des tensions et des violences qui en a découlé, et l’incapacité des autorités à satisfaire les besoins vitaux des détenus a transformé le hotspot de Samos : d’un centre de rétention, il est devenu un camp mixte, où se croisent bénévoles, fonctionnaires grecs, agents de Frontex, salariés de compagnies privées de sécurité, policiers et militaires. Une évolution qui a permis aux réfugiés de franchir les grilles et de se rendre dans la ville de Vathi, capitale de l’île, située non loin en contrebas. Seulement, ici comme ailleurs, les contrôles au faciès systématiques et les arrestations arbitraires servent à marquer le territoire en les confinant hors de l’espace public. Essentialisés comme de potentiels fauteurs de troubles, ils subissent un flicage accru lorsque la nuit tombe : « Les mères ne laissent plus leurs fils sortir le soir, témoigne Muneeb, jeune afghan arrivé il y a presque un an. Tout le monde est au courant que des gars ont été arrêtés, tabassés et mis en prison sans raison. » Abdullah confirme : « Les policiers du camp nous mettent la pression lorsqu’on rentre trop tard. Ils nous interrogent, insistent pour savoir si l’on est saoul, avec qui on était et ce qu’on faisait. Ils nous disent : “Pour cette fois, ça va, on laisse couler. Mais la prochaine fois, ça ne se passera pas comme ça…’’ »

Une machine à broyer l’espoir
L’oppression policière et les conditions d’existence dans le camp rendent plus insupportable encore l’attente sans bornes et absurde dans laquelle toutes et tous sont ici plongés. Les entretiens avec les agents chargés de faire le tri entre réfugiés tolérables et migrants expulsables, passage obligé pour espérer quitter Samos, sont toujours renvoyés à une date future et inconnue. Une existence suspendue, que Jonathan peint, malgré tout, en riant : « Dormir, manger, dormir, manger : c’est ça, la vie, ici ! » Mais le sourire s’estompe vite quand il pense à tous ces mois perdus à attendre des rendez-vous, une réponse, un mouvement : « On n’a pas traversé tout ça pour en arriver là. Tous les jours, tu te dis que demain ça ira mieux, mais c’est toujours demain, demain… » L’inertie bureaucratique ne peut expliquer à elle seule le maintien de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, dans des conditions précaires et humiliantes pendant des mois. Tout, ici, forme une machine à broyer l’espoir, afin de décourager les migrants désirant rejoindre l’Europe, tout en poussant celles et ceux déjà présents à partir « volontairement ».

« Le pire, c’est de ne pas savoir, ajoute Abdullah. J’ai décidé d’arrêter de penser au futur, de cesser d’avoir des projets ou des attentes. Je ne peux plus. Qu’ils me renvoient en Turquie ou m’autorisent à rester, je veux juste savoir. » C’est que tout a changé depuis l’accord du 18 mars 2016 conclu entre l’UE et la Turquie, lequel a entériné le renforcement des contrôles aux frontières de cette dernière tout en facilitant les expulsions vers son territoire [4]. Le temps passé par les exilés à Samos, Chios ou Lesbos s’est considérablement allongé, et la menace d’un renvoi vers le royaume d’Erdogan pèse au-dessus de toutes les têtes. Abdullah rapporte que, lors de l’unique entrevue qui lui a été accordée, ses interlocuteurs « n’ont posé que des questions sur la Turquie, sur [son] séjour là-bas ». Rien sur la Syrie, sur Alep, sur les terres ployant sous la mitraille qu’il a dû fuir. C’est pourtant sur cette base que sa demande d’asile a été refusée. Contraint de patienter à nouveau plusieurs mois pour recevoir une réponse à l’appel qu’il a déposé, Abdullah explique cette obsession des services grecs et européens : « Ils cherchent à prouver que la Turquie est un pays sûr, pour pouvoir y renvoyer les gens. » Plus de 900 renvois vers le territoire turc ont déjà été recensés. Et ceux-ci sont destinés à se multiplier, Athènes ayant annoncé fin février l’ouverture prochaine de six nouveaux « centres de détention pré-expulsion » sur les îles égéennes, destinés à enfermer les déboutés de l’asile. Qu’importe les alertes concernant l’exploitation au travail, la précarité, l’absence de protection et d’information juridique, voire l’incarcération arbitraire auxquels sont confrontés près de 3 millions de réfugiés en Turquie : l’Europe poursuit ses politiques répressives, à ses frontières et au-delà.

Aller plus loin...

Le site tenu par Léna Coulon : <eclats-d-exils.blogspot.com>


Notes


[1L’UE y tient par-dessus tout : le large fichier Eurodac (où sont consignées informations personnelles, empreintes digitales et photographies) permet l’application du règlement Dublin II, qui prévoit l’expulsion systématique des demandeurs d’asile vers le premier pays par lequel ils sont entrés sur le territoire européen. L’annonce d’une reprise, ce mois-ci, des expulsions vers la Grèce (un temps exemptée du règlement) est inquiétante, plus de 60 000 réfugiés y vivant déjà dans des conditions de vie précaires.

[2Environ un millier de personnes vivent aujourd’hui dans le camp de Samos, les transferts ayant été accélérés à partir du mois de février, c’est-à-dire après quatre mois d’hiver.

[3La découverte de vers dans la nourriture distribuée par l’armée, relayée, photos à l’appui, par des réfugiés sur les réseaux sociaux, n’y a rien changé. Les uniformes ont nié farouchement, affirmant qu’« aucune preuve » n’avait été présentée, tout en s’empressant d’appeler les ONG présentes à ne pas en faire état, sous peine de se voir interdire l’accès au camp.

[4L’accord stipule que tous les migrants déboutés de l’asile arrivés par la Turquie y seront renvoyés, et que pour chaque réfugié syrien renvoyé, un autre Syrien doit être relocalisé en Europe. En contrepartie, l’UE s’est engagée à verser 3 milliards d’euros à la Turquie et à supprimer l’exigence de visas pour ses citoyens se rendant en Europe.



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Par Léna Coulon


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