CQFD

La rage contre la machine

Glossaire technocritique (2)


paru dans CQFD n°119 (février 2014), rubrique , par Momo Brücke, Mickael Correia, Tristan Vebens
mis en ligne le 12/04/2014 - commentaires

Ted Kaczynski

JPEG Né en 1942, le mathématicien Ted Kaczynski abandonne sa carrière universitaire en 1970 et se retire dans la nature sauvage du Montana. Allergique au monde industriel, il s’installe en ermite dans une cabane, sans eau courante ni électricité, au milieu des bois. à partir de 1978, témoin du saccage de l’environnement alentour – notamment la construction d’une autoroute –, il envoie, seize colis piégés à des chercheurs, des informaticiens et des sociétés de service informatique. Ces bombes artisanales feront trois morts et une vingtaine de blessés. En 1995, traqué par le FBI, qui le surnomme Unabomber, Kaczynski propose de mettre fin à son terrorisme néo-luddite en échange de la publication de son manifeste, La Société industrielle et son avenir, dans le New York Times et le Washington Post. Empreint de nihilisme, ce manifeste distille une critique radicale d’une société techno-industrielle réductrice des libertés et de l’autonomie individuelle. Kaczynski fustige également la gauche radicale américaine. Arrêté en 1996, il purge depuis une peine de prison à perpétuité dans un pénitencier Supermax, prison de très haute sécurité bardée de caméras de vidéosurveillance, de lasers, de détecteurs de mouvements et de capteurs de pression.

Mickaël Correia

Open Data

L’information définie comme un bien commun. Pierre angulaire des logiciels libres, l’open data ou « donnée ouverte » est une donnée informatique publique ou privée accessible et réutilisable par tous. Certains en font même une philosophie ou un mouvement à part entière, tellement le culte de la transparence est un des piliers de la culture digitale. « Libérez les données ! » sautillent en chœur les fanas de données ouvertes qui brandissent comme outil de subversion politique la transparence demandée à nos gouvernants, symbole d’une démocratie réhabilitée.

L’État français, des régions et la plupart des métropoles françaises mettent désormais en ligne pléthore de données. Sur opendata.paris.fr, on peut connaître ainsi les conseillers municipaux de 1977 à nos jours, la liste des poubelles installées ou encore celle des poteaux de la ville… Trrremblez politiciens corrompus ! Mais ces fichiers sont de plus en plus utilisés pour analyser, quantifier et mieux gérer les flux d’une ville désormais qualifiée d’intelligente. Chicago a développé un outil en open data pour trier et analyser ces données en temps réel afin « de prendre des décisions plus rapides pour répondre à un large éventail de défis urbains ».

Quant à la magie open data des logiciels libres, si elle est entretenue par une communauté de programmeurs anonymes faisant don de leur travail au nom du bien commun, la gendarmerie nationale s’est mise depuis des années à Ubuntu, Open Office et Firefox, si bien que celui qui améliore ces logiciels libres aide indirectement les performances policières. Tout comme les technologies, les données, si libres et ouvertes soient-elles, ne sont pas aussi neutres que l’on voudrait nous le faire croire.

Mickaël Correia

Palantir

Dans Le Seigneur des anneaux, un palantir est une pierre de vision. Observer dans le temps et dans l’espace le monde environnant, telle est sa prétention. Aujourd’hui, Palantir c’est aussi une des start-up les plus valorisées au monde [1]. Spécialiste du traitement des big data, elle offre ses services à plusieurs agences gouvernementales états-uniennes (CIA, FBI, NSA) en leur permettant de rendre lisibles des quantités massives de données. Leur logiciel est capable d’en exploiter toutes sortes pour lutter contre le terrorisme, la fraude, le crime et toute autre sorte de problèmes que rencontrerait quiconque doit assumer cette lourde tâche de gérer une population. Un palantir, en somme, c’est toujours pour les patriciens, la plèbe après tout n’en aurait que faire.

Momo Brücke

CNIL

La Commission nationale de l’informatique et des Libertés accompagne et légitime, since 1978, le développement de l’informatisation de la société. Sa naissance est liée au scandale du projet Safari (Système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des individus) qui prévoyait l’interconnexion du numéro de Sécurité sociale avec les autres fichiers administratifs. Depuis elle a accompagné de multiples projets en les déclarant compatibles avec sa conception de la liberté : la vidéosurveillance, le passe Navigo, la biométrie, etc. La CNIL, c’est une bande d’experts qui réinvente en permanence la question de la liberté afin que nous n’ayons plus besoin de nous en soucier.

Momo Brücke

Chauffeur d’autocar

Avec le numérique, le conducteur n’est plus jamais à la hauteur. Comme si la louable intention des ingénieurs de décharger les hommes des soucis de gestion de la machine s’était inversée en charge supplémentaire : Quand ai-je rechargé la batterie du portable ? Que me dit le GPS ?

Le numérique provoque la sensation d’être espionné, mais surtout d’avoir à composer avec l’ombre d’un travail non assumé, comme avec une présence embarquée – embedded. La géolocalisation installée à bord permet, sur les lignes régulières, à un automate avec voix de synthèse d’annoncer les arrêts desservis. Situation technologiquement lissée qui anticipe un manquement éventuel du chauffeur ! En sus, celui-ci est obligatoirement équipé d’un téléphone portable.

Les mouchards gardent une trace de la vitesse, du temps de travail… L’équipement avec disque en papier a fait place à la carte à puce. Cette carte est multifonction : elle permet aussi le calcul de la paie. Les mouchards numériques tombent souvent en panne. Un bug distille un souci supplémentaire à régler si le boîtier refuse d’éjecter la carte pourtant valide : il faut s’arrêter, débrancher la machine pour la réinitialiser. Voilà le travailleur amené, en conduisant, à surveiller la machine qui le surveille : le mouchard ancien se trouvait à la place du compteur de vitesse, le moderne, lui, est décentré en contrebas, à droite du volant !

Nombre de conducteurs reçoivent un GPS à Noël. Du coup, des passagers s’étonnent quand un conducteur n’en est pas muni : son professionnalisme est ainsi transféré à une machine que n’importe qui peut acheter. Son travail est passé d’un état quasi artisanal à un profil industriel bardé de prothèses numériques.

La technologie, en colonisant progressivement le monde, définit un signe de reconnaissance sociale pour quiconque, subjugué par cette « magnificence », est enfin touché par sa grâce concrète, mais ces dispositifs techniques s’insinuent au cœur de l’individu, accaparent son attention et son énergie, tout en l’éloignant de sa tâche principale et de son autonomie vitale.

Tristan Vebens

Voir la suite du dossier "Rage contre la machine" par ici ! Mais c’est aussi par là !


Notes


[1Troisième start-up la plus valorisée, après Dropbox et Xiaomi, elle pèse 9 milliards de dollars selon une enquête récente du Wall Street Journal.



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