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Contre les murs et sur les toits


paru dans CQFD n°119 (février 2014), rubrique , par Christophe Goby
mis en ligne le 24/02/2014 - commentaires

En complément de l’article "Du baston dans la taule !" paru dans CQFD n°119 (actuellement en kiosque), voici une présentation de Sur les toits [1], un documentaire sur la mutinerie de la prison de Nancy, en 1972, qui retrace l’histoire de trois de ses protagonistes. Chronique d’une époque où toutes les prisons françaises s’enflammèrent haut et fort.

PNG « Chez moi j’aime pas d’être commandé ! » C’est Charles Hoffman qui met les points sur les i et répond à Nicolas Drolc, le réalisateur, avec son accent de Lorraine. Charles, dit «  Jacky, natif de Tomblaine », « monté » pour la première fois en prison à 16 ans. Il fut l’un des mutins de Nancy le 15 janvier 1972. Les premières images du film montrent la destruction de la prison. Début 2010, Charles-III à Nancy subit les assauts des bulldozers, quarante ans après qu’une révolte sans pareil ait mis à sac et partiellement démonté ce cachot de la république.

Être visible, ne plus être retranchés de la vie, enterré vivant derrière des murs. Richard Bauer, qui fut l’un des derniers à se rendre, et Roberto Suso Escriba, fils de réfugiés politiques espagnols, témoignent de leur embellie sur les toits. Richard pose devant son tube de Ventoline, la cigarette au bec, une bière et une photo de lui et ses potes sur les toits de la prison [2]. «  Né quartier Saint-Épvre, le plus mal famé de Nancy. »

Chacun raconte son parcours social, ce qui l’a attiré comme un aimant vers les petits larcins et conduit jusqu’aux geôles de Meurthe-et-Moselle. Roberto se retrouve à la rue très jeune, accueilli à bras ouverts par les voyous et les proxénètes : escalade dans la délinquance, maison de correction, petit boulot dans le Jura, puis des petites affaires qui tournent mal : « Un suicide social, peu de liberté, beaucoup de prison », résume-t-il.

En parallèle, un surveillant de la pénitentiaire témoigne, ancien d’Algérie, qui avoue s’être réjoui d’avoir réussi à l’examen d’entrée – « Enfin un métier où tu ne fais rien ! » –, et qui racontera la révolte de Toul vue par sa lucarne corporatiste. Il raconte les laboureurs venus de Bruley, qui deviennent gardiens de prison, sans formation : « des hommes abrutis par le système. » Une annonce dans L’Est-Républicain le pousse vers la prison, un monde de violence qu’il connaît bien. « Là au moins il y aura pas d’excuse ! », avoue-t-il.

Tout commence à Clairvaux en 1971 : Buffet et Bontemps égorgent un maton et une infirmière lors d’une tentative d’évasion. Le personnel de la détention demande à venger Clairvaux. Pleven, le Garde des Sceaux, supprime alors les colis de Noël et on assiste au durcissement de conditions de détention, déjà abominables dans la plupart des prisons. Des manifestions de mécontentement se font jour et grâce au contexte post-soixante-huitard, un lien est tissé entre l’extérieur et l’intérieur. Le Groupe d’information sur les prisons (GIP), animé par Foucault, parle d’exclus du discours et veut faire entendre la voix des prisonniers, rendre intolérable la prison. Daniel Defert, son compagnon, témoigne de 35 révoltes recensées ces années là.

À Toul, le directeur est un véritable tortionnaire. Le docteur Rose raconte la ceinture de contention et parle de détenus « nourris à la cuillère, attachés dans leurs excréments ». La mutinerie spontanée est conduite par les plus jeunes. Galiana, le directeur, est mis sur la touche, mais les promesses du gouvernement sont bafouées et les « meneurs » tabassés, déplacés, sans que rien ne change. Les banderoles de Nancy clameront « On a faim ! », tant le régime de détention est atroce.

Jean-Marie Domenach, du GIP, questionne le système à la télévision : « Qui est responsable des responsables ? » Le matin même, la mutinerie racontée par Jacky éclate à Nancy, le 15 janvier 1972. Le ras-le-bol est tel que tous les détenus y participent, même ceux qui auraient été libérables quelques jours plus tard. «  La prison nous appartenait. » Les revendications sont terriblement modestes : « Ne plus être roués de coups, ne plus avoir froid. » L’État réagit en parlant de menées subversives, de complot gauchiste sans aucune cause sérieuse. Sur les toits, les détenus visiblement exaltés, heureux, montrent leur visage à tous. Après leur reddition, comme le raconte Jacky, « c’est une haie d’honneur, à poil, tabassé » qui leur est réservée, mais il a fallu cela pour que ça change. Et même si aujourd’hui tout semble à refaire, même si Serge Livrozet conclue le film sur un ton désabusé, l’expérience vécue convoque de futures envolées.

En écho à l’esprit des mutins de 1972, Philippe Lalouel, taulard séropositif qui a déjà passé vingt-six ans en prison pour des braquages et des évasions sans violence, a écrit récemment à la garde des Sceaux : « Je ne veux pas survivre, je ne veux pas mourir en prison, je veux vivre libre.  » Le premier février dernier, il a été condamné à dix-sept années de taule de plus.


Notes


[1Sur les Toits, Nicolas Drolc, Les films Furax et les Mutins de Pangée, 90 mn, 2014.

[2Photos de Gérard Drolc, le papa de Nicolas. (Séquence émotion)



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Par Christophe Goby


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