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Guerre

Aux origines du désastre libyen


paru dans CQFD n°141 (mars 2016), rubrique , par Georges Broussaille
mis en ligne le 08/04/2018 - commentaires

Un scénar de naïfs : en 2011, les puissances occidentales auraient soutenu les rebelles libyens pour établir la démocratie. Patatras ! De récentes indiscrétions (en 2016) dévoilent des dessous de table peu reluisants.

Le 24 février 2016, Le Drian, ministre de l’Intérieur, a piqué sa crise en découvrant un article du Monde intitulé : « La France mène des opérations secrètes en Libye. » Si une prochaine intervention française se dessine aux motifs de stopper les métastases daechiens, un retour sur l’expédition de 2011 met au jour les piètres motivations des puissances occidentales.

Le 19 mars 2011, le sommet de Paris de soutien pour le peuple libyen prend fin et Sarkozy annonce le début des hostilités contre Kadhafi. Au même moment, des zincs tricolores dégomment quelques chars du régime. Devant 22 dignitaires internationaux dont Hillary Clinton, alors secrétaire du département d’État, le chevalier blanc de l’Élysée affirme la main sur le cœur : « Nous intervenons pour permettre au peuple libyen de choisir lui-même son propre destin. »

Le 31 décembre dernier, la déclassification de milliers de mails d’Hillary Clinton donne une image bien différente des motivations de l’intervention militaire occidentale en Libye. Il lui est reproché d’avoir utilisé à l’époque une adresse personnelle non sécurisée pour envoyer et recevoir des mails classés confidentiels, un crime de lèse sécurité nationale pour ses détracteurs. Ceux de son conseiller très spécial Sidney Blumenthal valent le détour. Sid est un vieil ami de la famille Clinton, il n’est pas payé par le ministère mais par la fondation Clinton comme consultant à 10 000 dollars par mois. Dans un mail confidentiel du 22 mars 2011, Sid écrit à sa vieille copine ce qu’il pense des élans humanitaires du petit Nicolas. D’après ses sources, fin février, la DGSE aurait rencontré des transfuges du régime : Mustafa Jalil, ex-ministre de la Justice, et le général Abdelfattah Younés, ex-ministre de l’intérieur. Pas le profil de révolutionnaires sincèrement épris de liberté, plutôt celui de rats qui quittent le navire pour ne pas sombrer avec lui. Les barbouzes de la DGSE leur auraient promis une aide financière et militaire pour jeter les bases d’un gouvernement provisoire, en échange ils auraient demandé qu’après la victoire, le nouveau pouvoir favorise les entreprises bien d’chez nous, tout particulièrement dans le secteur pétrolier.

Le 2 avril, Sid fait un topo plus global des objectifs réels de Sarkozy : « Un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique francophone. » Il insiste sur ce dernier point en relayant une rumeur sur un mirobolant trésor de 143 tonnes d’or et autant d’argent que Kadhafi aurait accumulé pour lancer une monnaie panafricaine concurrente du franc CFA. Une attaque insupportable pour la Françafrique qui aurait été déterminante dans la décision de Sarkozy. Bien que cette histoire ne soit étayée sur aucun fait, Hillary l’a trouvée suffisamment crédible, puisqu’elle a forwardé le mail à son staff.

Nulle part dans sa correspondance Sid ne désapprouve l’hypocrisie française, normal il est lui-même un expert en cynisme. Sid est une sorte de BHL yankee : journaliste, écrivain, conseiller des princes, il adore la fréquentation des grands de ce monde. Comme son homologue germanopratin, il plaide pour une « intervention humanitaire » contre le boucher de Tripoli. Bien sûr, ses intentions sont nobles, sauf que Sid a une raison moins avouable de vouloir la guerre. Il a une participation dans Osprey Global Solutions, et cette société militaire courtise les rebelles libyens pour obtenir des contrats du futur gouvernement. Son associé Tyler Drumheller, un vieux briscard de la CIA recasé dans le privé, est aussi un de ses principaux informateurs sur la Libye. Un mélange des genres qui lui vaut d’être soupçonné de conflit d’intérêts. My God, que les gens sont mauvaises langues !

Finalement ils ont eu la peau de Kadhafi mais au lieu de la démocratie promise, le pays a sombré dans le chaos. Le bizness plan a fait long feu : Total n’a pas mis la main sur l’or noir, Osprey n’a obtenu aucun contrat. Cela ne consolera pas le peuple libyen qui ne voit pas le bout du tunnel : Daech gagne du terrain et les Occidentaux préparent la prochaine guerre. Si pour les marchands de canons, il n’y a jamais de morte saison, pour le peuple libyen c’est tous les jours la saison de la chasse.



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Par Georges Broussaille


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