Retour des pratiques coloniales

Turquie : main basse sur les mairies kurdes

En Turquie, pour réprimer l’opposition kurde, le président Recep Tayyip Erdoğan a renoué avec une pratique couramment utilisée par le régime turc au XXe siècle : la destitution et l’emprisonnement des maires des villes des régions kurdes pour suspicion de liens avec des « organisations terroristes ». En face, la résistance s’organise.
Djaber

Le 4 novembre dernier, les maires récemment élu·es des villes kurdes de Elîh, Merdîn et Xelfetî ont été empêché·es d’accéder à leurs bureaux par des dizaines de policier·es déployé·es devant les mairies. Le 22 novembre, c’était au tour de Dersim de subir le même sort. Déjà en 2016 et en 2019, Recep Tayyip Erdoğan avait destitué des représentant·es choisi·es démocratiquement par le peuple kurde, au motif qu’ils auraient des liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé « organisation terroriste » par Ankara.

Pour les remplacer, l’État envoie ses administrateurs : les kayyum. Ceux-ci sont les rouages d’une administration coloniale qui applique des politiques d’assimilation du peuple kurde, réprime son mouvement pour la liberté et détourne des ressources municipales au profit de l’État et de ses alliés.

Accusations de terrorisme en pagaille

Le lendemain des élections municipales du 31 mars dernier, largement remportées par les candidat·es du Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM, gauche pro-Kurdes) dans les régions kurdes, Erdoğan avait tenté de limoger Abdullah Zeydan, élu à Wan, près de la frontière iranienne. Une importante mobilisation populaire l’avait obligé à faire marche arrière. À Çolemêrg, dans les montagnes près de la frontière irakienne, le maire élu n’avait pas eu cette chance : il avait été remplacé par un kayyum.

Puis, cet automne, le pouvoir fait un nouveau virage en épingle. Le 22 octobre, Devlet Bahçeli, chef du parti ultra-nationaliste MHP et allié d’Erdoğan, appelle soudainement à ce qu’Abdullah Öcalan, ancien dirigeant du PKK emprisonné depuis 1999, puisse s’exprimer devant l’Assemblée nationale – à condition qu’il déclare vouloir déposer les armes. La déclaration a de quoi surprendre, Öcalan ayant été privé de tout contact pendant 43 mois. Quelques jours plus tard, son neveu et député du parti DEM avait même été autorisé à lui rendre visite.

« La nomination de ces administrateurs vise à démanteler la démocratie en Turquie. »

Mais peu après, Ahmet Özer, maire du district d’Esenyurt d’Istanbul, est accusé de collusion avec « l’organisation terroriste armée PKK » : démis de ses fonctions, il est placé en détention. Or si l’édile est lui-même kurde, il est aussi membre du CHP, un parti d’opposition au pouvoir qui reste contre l’autonomie politique des Kurdes en Turquie. Cette accusation de proximité avec le PKK semble donc surtout masquer une nouvelle vague de répression tant contre l’opposition politique que contre les élu·es kurdes.

Dans la foulée, le 4 novembre au matin, les destitutions se remettent à pleuvoir. À Elîh, l’élue du parti DEM Gülistan Sönük est évincée pour suspicion d’« appartenance à une organisation terroriste ». À la foule rassemblée en signe de protestation, elle déclare : « Ceux qui pensent que nous nous laisserons intimider par des menaces ou des barricades se trompent. Avec notre peuple, nous résisterons jusqu’à ce que cette décision soit annulée […] Ces municipalités nous appartiennent à tous. Elles appartiennent au peuple. La nomination de ces administrateurs vise à démanteler la démocratie en Turquie. »

Appel à la résistance

À Elîh, depuis l’entrée en fonction du kayyum, qui s’est empressé de fermer la page du site de la ville en langue kurde, la résistance ne faiblit pas. Jour et nuit, de grands rassemblements sont organisés. Les jeunes allument des feux et affrontent parfois la police qui réplique à coup de canons à eau. Des centaines d’arrestations ont lieu, menées de manière arbitraire par des flics en civil. Des vidéos montrent les tabassages de personnes arrêtées. Un vendeur de journaux est sauvé de justesse d’un enlèvement par des hommes en civil armés – une pratique qui rappelle la « sale guerre » des années 1990 où enlèvements, disparitions et assassinats étaient le quotidien des militant·es kurdes.

Le bilan des kayyum : des dettes astronomiques et des dizaines de bâtiments et terrains municipaux vendus à vil prix

À Amed, principale ville des régions kurdes où les maires avaient été évincés par le régime en 2016 puis en 2019, on craint de se voir à nouveau confisquer la mairie. Les élu·es du parti DEM avaient récupéré une municipalité ruinée après huit années sous la coupe des kayyum : dettes astronomiques (près de 100 millions d’euros) et des dizaines de bâtiments et terrains municipaux cédés à vil prix à des entrepreneurs privés ou à des structures étatiques.

Malgré tout, les nouveaux élu·es entendent bien multiplier les actions. « Nous ne sommes pas venus ici pour payer des dettes, mais pour servir [la population] » affirme Doğan Hatun, co-maire de la métropole d’Amed. Gulan Önkol, co-maire du district de Sur, renchérit : « Nous avons besoin de solidarité et de soutien. Mais ne vous méprenez pas : nous n’attendons pas l’aide d’une main blanche, ni qu’un sauveur vienne nous tirer de cette situation. Nous voulons nous organiser et développer cette lutte ensemble. »

Loez
Facebook  Twitter  Mastodon  Email   Imprimer
Écrire un commentaire

Cet article a été publié dans

CQFD n°236 (décembre 2024)

Dans ce numéro, vous trouverez un dossier spécial États-Unis, faits de reportages à la frontière mexicaine sur fond d’éléction de Trump : « Droit dans le mur ». Mais aussi : un suivi du procès de l’affaire des effondrements de la rue d’Aubagne, un reportage sur la grève des ouvriers d’une entreprise de logistique, une enquête sur le monde trouble de la pêche au thon.

Trouver un point de vente
Je veux m'abonner
Faire un don