J’irai discuter chez vous

« Pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit à Gaza n’est pas claire du tout »

Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d’information sur la situation en Palestine. Interview.

C’est à une manifestation contre l’entreprise d’armement Eurolinks, fin novembre à Marseille, que nous tombons sur Fanny Vion. Pour la comédienne, ces quelques pas clôturent une marche qu’elle a entamée le 15 octobre dernier à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Le long des routes de France, caméra et micro embarqué façon Antoine de Maximy, elle est allée à la rencontre de centaines d’inconnu·es, avec une question : que comprenez-vous du conflit en Palestine ? Lorsque les personnes acceptent d’être filmées, elle poste les échanges sur sa chaîne YouTube.

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans cette (dé)marche ?

« Avec le début du génocide à Gaza, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus faire confiance aux journaux télévisés avec lesquels j’avais grandi, ceux de TF1 et France 2. Dans le choix des mots déjà : pourquoi parler de prisonniers lorsqu’il s’agit de civils palestiniens détenus dans les geôles israéliennes et d’otages lorsqu’il s’agit d’Israéliens détenus en Palestine ?

Et puis il y a le temps d’antenne. Sur la période du 8 au 14 janvier 2024 par exemple, les JT du 20 heures de TF1, France 2 et M6 ont consacré 29 secondes à Gaza et au sort des Palestiniens contre dix fois plus aux Israéliens1. Ce traitement médiatique invisibilise complètement le processus de colonisation de ces 75 dernières années. J’ai donc voulu comprendre quels effets avait cette désinformation sur la population. »

Et qu’avez-vous constaté ?

« Que pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit n’est pas claire du tout. Il m’a souvent été dit : “C’est une guerre de religion qui dure depuis 2 000 ans. La seconde chose que j’ai fréquemment entendue c’est que les Palestiniens seraient responsables de leur propre massacre à cause du 7 octobre. Cela fait écho au fameux “droit inconditionnel d’Israël à se défendre” rabâché dans les médias. À Brioude, par exemple, près de Clermont-Ferrand, un homme m’a interpellé pour savoir quel était le drapeau que je portais au-dessus de mon sac. “Ah ! Les terroristes”, m’a-t-il répondu lorsque je lui ai dit que c’était celui de la Palestine. Et puis il a poursuivi : “Le 7 octobre, même les boches n’auraient pas osé, alors les Palestiniens ont beau jeu de se plaindre maintenant.” Lui par exemple m’a expliqué qu’il regardait toutes les chaînes et pas seulement CNEWS. Une autre fois, alors que je marchais au bord de la route à proximité d’Orléans, je suis tombée sur un groupe de cinq chasseurs. J’entame la conversation avec l’un d’entre eux en lui expliquant ma démarche. Sa réponse : “ Dans leur pays, ils naissent tous avec une mitraillette dans les mains […] c’est dans leurs gènes les plus profonds.” Si ce discours de propagande israélienne prend si bien en France, c’est qu’il résonne avec l’islamophobie et le racisme sur lequel l’extrême droite fait son beurre ici. »

Avez-vous remarqué des différences en fonction de là où vous vous trouviez ?

« Oui, entre les villes d’une part : dans celles plus à droite, comme Aix-en-Provence ou Orléans, les réactions étaient assez hostiles. Et puis dans certaines campagnes, des personnes ne se sentent pas du tout concernées par ce qu’il se passe en Palestine parce qu’elles galèrent déjà au quotidien. Moi je me sens touchée parce que je suis une citadine qui vit sur son téléphone et que je suis envahie en permanence par ces informations sur les réseaux sociaux. Beaucoup de gens en sont très méfiants et je crois que cette méfiance est en partie entretenue par les médias télés eux-mêmes, car les réseaux sociaux remettent en cause leur position hégémonique comme sources d’information. »

Et vous avez aussi rencontré des gens conscients des enjeux, j’imagine ?

« Bien sûr, j’ai moi-même appris beaucoup de choses. Pendant longtemps je pensais que la guerre était absurde. Mais en discutant avec des personnes au cours de ma marche, j’ai pris conscience que la guerre n’est absurde qu’au niveau humain. Au niveau économique elle est finalement d’une grande rationalité. Cela me semble utile que tout le monde sache pourquoi les guerres sont faites. »

Propos recueillis par Niel Kadereit

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Voir « Israël-Palestine, le 7 octobre et après (3) : invisibilisation de Gaza et déshumanisation des Palestiniens. » Acrimed (12/02/2024)

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Cet article a été publié dans

CQFD n°248 (janvier 2026)

En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l’indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n’a pas été choqué-es que l’Etat et les fachos s’engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s’y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu’on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c’est pas question. Pour s’en échapper, on s’est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d’anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l’alcoolisme de son père dans Treize années à te regarder mourir et analyse du Girlcott qui a mené à l’annulation du Festival de BD d’Angoulême.

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