Ça trompe énormément

Ovaire ta mère

25 ans après l’adoption de la loi autorisant l’accès à la contraception définitive, celle-ci continue d’être un vrai parcours de la combattante (pour ne pas déplaire au réarmement démographique). L’histoire de la stérilisation volontaire est intimement liée au contrôle des corps des femmes, comme des minorités.

« Vous êtes juste dégoûtées des hommes  », « Et si vos enfants mouraient…  », « On n’enlève pas un organe sain  » : florilège de phrases qu’ont pu entendre des femmes et des minorités au moment de demander une stérilisation à leurs médecins1. Le genre de truc qui donne envie de tout péter quand t’as aucune envie d’enfanter. En France, selon l’Inserm, la stérilisation des personnes assignées femmes à la naissance concernait 20 325 individus en 2022. Moitié moins qu’en 2013 où elle en concernait 45 138. Un recul qui s’explique notamment par la suppression du dispositif Essure en 2017, un implant destiné à boucher les trompes de Fallope retirés de la vente suite à des complications graves. Aujourd’hui, même si les contraceptions définitives sont efficaces à 99,2 %, elles restent marginales en France : moins de 5 % des femmes2 y ont recours. Et ce ne sont pas les médecins qui en favorisent l’accès. Au contraire.

Pour celles qui décident de franchir le pas, la ligature des trompes, consistant à empêcher la rencontre entre l’ovule et les spermatozoïdes, est moins courante que la salpingectomie, qui revient à retirer purement et simplement les trompes de Fallope. Cette dernière, plus efficace avec un taux d’échec inférieur à 0,5 % réduit aussi drastiquement les risques de cancer de l’ovaire. Mais les médecins sont encore une majorité à refuser de pratiquer cette opération, plus lourde et irréversible. Un bel exemple d’un arbitraire patriarcal. Car qu’elles aient des enfants ou non, qu’elles soient jeunes ou pas, les femmes galèrent à trouver une oreille attentive et compréhensive. « Mon envie de stérilisation ne bouge pas depuis 10 ans. Mais le premier médecin à qui j’en ai parlé m’a dit qu’à Toulouse, un médecin qui faisait ça sur les femmes de moins de 30 ans sans enfant, ça n’existait pas », explique Marion. À l’époque où elle entame la démarche, elle a moins de 25 ans. Aujourd’hui, à 29 ans, elle n’a toujours pas trouvé de gynécologue consentant pour l’opérer. Car si l’intervention est légale dès 18 ans, de nombreux·euses praticien·nes imposent toujours leurs propres barrières morales.

Clause de conscience

Avant 1999, la stérilisation n’est autorisée que dans un cadre strictement thérapeutique, c’est-à-dire pour guérir ou réparer une pathologie. Comprenez : l’État ne vous laissait disposer de votre utérus que si celui-ci menaçait de vous tuer. Après 1999, le Code civil permet l’atteinte « à l’intégrité du corps en cas de nécessité médicale » et non plus seulement en cas de nécessité thérapeutique : un terme un peu plus large qui permet d’englober la prévention de risques ainsi que le bien-être physique et mental de la patiente. Pourtant, le cas de Christiane, 59 ans, montre à quel point la situation devait être grave pour la pratiquer. « On me l’a refusé net quand je l’ai demandé lors de ma deuxième césarienne. Pourtant, j’avais déjà quatre enfants et des problèmes de santé très graves (diabète gestationnel et hémorragie des glandes surrénales). On me disait que c’était déconseillé d’avoir un autre enfant, que je risquais de mourir si je poussais lors d’un accouchement...  »

Comme pour l’avortement, les gynécologues ont le droit de faire valoir une clause de conscience et de refuser l’acte de stérilisation volontaire

Ce n’est qu’en 2001 que la loi change enfin véritablement et autorise la stérilisation pour toute personne majeure capable, sous deux conditions : une première consultation d’information et un délai de réflexion de quatre mois. « En 2001, j’en ai parlé avec un gynécologue qui a accepté, après m’avoir quand même demandé si j’étais bien sûre de moi. Au cas où je divorçais, je pouvais avoir envie de refaire des enfants... J’ai dû faire signer un formulaire à mon mari pour qu’il autorise l’acte ! » poursuit Christiane. Justement, depuis cette année-là, ô grâce, plus besoin d’avoir une autorisation du partenaire, et les critères de parentalité ou d’âge n’empêchent plus l’accès à la stérilisation. En théorie. « Pour la contraception définitive, les médecins me disaient : “oui, quand vous aurez 40 ans” », assure Ninon, 23 ans, engagée dans cette démarche depuis plusieurs années.

Cette profession, majoritairement blanche, bourgeoise et masculine, continue d’imposer sa morale nataliste sur les corps des femmes. Comme pour l’avortement, iels ont le droit de faire valoir une clause de conscience : les gynécologues peuvent donc purement et simplement refuser de pratiquer ce type d’intervention. Dans ce cas, ils sont tenus d’orienter les patient·es vers un·e confrère·sœur. Mais dans les faits, c’est le grand vide, confirment Marion et Ninon. Pire, ils pratiquent la rétention d’information ou font de l’intox. Un comportement que dénonce Ninon : « Ce n’est même pas de la désinformation, il n’y a juste aucune information.  » Finalement, la jeune femme a trouvé un gynécologue qui devrait l’opérer d’ici quelques mois. Mais là encore : « Il m’a parlé de sa femme qui n’en voulait pas et qui avait finalement changé d’avis, mais je m’en fous de sa vie !  » Ce qui l’a le plus choquée pendant son parcours ? « Le médecin qui demande si t’es stable psychologiquement, si t’as subi des violences… Je trouve ça vraiment honteux.  »

Organiser la résistance

Face aux refus massifs des chirurgiens gynécologues, certain·es généralistes ont leurs combines. « Une médecin a essayé de me proposer une stratégie : comme je suis atteinte d’un syndrome des ovaires polykystiques qui peut justifier une ablation des ovaires, elle m’a conseillé d’utiliser cet argument, sans mentionner le fait que je ne veux pas d’enfants. Mais cette démarche oblige à congeler ses ovocytes afin de pouvoir procréer plus tard. Tout ça a fini par me décourager  », souffle Marion.

Si la résistance des femmes s’est toujours faite en dehors des circuits institutionnels, aujourd’hui, c’est en ligne, et notamment sur Facebook qu’elle se passe. Dans des groupes privés, elles se partagent des informations importantes sur l’opération, racontent leurs expériences, et surtout, s’échangent les noms des chirurgien·nes qui pratiquent la stérilisation féminine volontaire. Ninon confirme : « J’ai appris beaucoup de choses grâce à internet. Je ne savais pas vers où m’orienter, j’ai cherché des forums et j’ai trouvé tous les détails à propos de l’opération dont aucun médecin ne m’avait parlé. » Le collectif permet de pallier le cruel manque de personnel·les de santé réceptif·ves. Le Planning familial peut aussi être un interlocuteur ressource : « Nos docteur·es ne font pas l’intervention, car elle est hospitalière. Beaucoup de médecins ont des résistances, mais nous orientons les demandes vers des soignant·es facilitant·es  », confie la permanence du Planning 13. En attendant que le corps médical se décide enfin à respecter le droit des femmes à disposer de leur corps, le combat passe par l’autogestion du savoir. Car non, nos utérus ne sont toujours pas des biens publics, destinés à repeupler une nation impérialiste pour des guerres qu’on vomit.

Thelma Susbielle

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Témoignages anonymes trouvés sur un groupe Facebook.

2 Tout au long de l’article, le terme « femme » intègre toutes les personnes assignées femmes à la naissance et les personnes intersexes.

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CQFD n°251 (avril 2026)

Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.

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