Girafon, Filoptère, Dauphin, Colibri & co

Lettre ouverte : urgence pour la protection de l’enfance

De son expérience dans l’univers de la protection de l’enfance, l’autrice de cette lettre ouverte tire un constat : l’institution est trop souvent défaillante. Et ce sont les mômes qui trinquent.

L’autrice de cette lettre ouverte s’appelle Wishbone, « du nom de l’os en triangle avec lequel on fait des vœux ». Elle est comédienne et autrice, prévient-elle, « pas éduc’, ni assistance sociale, ni psy, ni rien ». Elle écrit donc ces lignes depuis « l’expérience satellitaire » qu’elle a de l’univers de la protection de l’enfance : trois mois de vie quotidienne avec les jeunes d’un foyer, mais aussi deux années passées à monter des ateliers avec le Planning familial, avec un institut médico-éducatif (IME) ou avec une clinique de psychothérapie institutionnelle… De ces expériences, elle tire des constats sensibles et humains, déplorant que l’institution délaisse de plus en plus les enfants qui lui ont été confiés.

« Cri numéro 1 »

Il y a un an, une amie m’a demandé de l’accompagner au conseil départemental, service insertion.

Elle avait travaillé pendant huit mois dans l’Institut départemental de l’enfance et de la famille (Idef) de ma ville pendant le confinement, en tant qu’infirmière. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas trop les sigles de l’Aide social à l’enfance (ASE), c’est un foyer où des enfants sont placés en urgence, pour une mise à l’abri immédiate, en attendant d’être réorientés vers des accueils plus pérennes, en famille d’accueil ou en Maison d’enfants à caractère social (Mecs) le plus souvent. Sachant que le département refuse la plupart des mesures de placements indiquées par les travailleurs sociaux au contact des gamins qu’ils accompagnent, ce qui est un autre chapitre...

Mon amie a passé le confinement à charbonner pour dix dans une structure vidée de ses salariés en arrêt maladie pour la plupart. Seul un de ses collègues fut auprès d’elle du début à la fin du confinement. Nous l’appellerons M.

Au mois de juillet 2020, une jeune éducatrice diplômée est embauchée. C’est son premier jour. Pour la soulager et lui permettre de prendre ses marques avec un petit nombre de jeunes, M. propose d’amener un groupe d’enfants au lac où ils ont l’habitude de se baigner. Drame : l’un d’eux meurt noyé.

Plus tard, au conseil départemental, service Insertion, mon amie se retrouve face à une femme aux yeux effrayés, à laquelle elle adresse un long discours :

« Madame, je suis aussi coupable que M. Et je remettrai ma carte d’infirmière à l’État français. Je ne veux plus cautionner la maltraitance des usagers, des patients et des professionnels de notre système sanitaire et social. Nous sommes sensés mettre à l’abri des jeunes qui sont en danger chez eux. Madame, nous n’y arrivons pas. Pire, nous les mettons en danger, à notre tour. Combien de transmissions n’ont pas été prises en compte sur le traitement d’une jeune séropositive qui partait en fugue tous les trois-quatre matins sans ses médicaments ? Combien de fois ai-je entendu qu’on se sentait mieux quand elle n’était pas là ? Est-ce que ça n’est pas notre travail d’accueillir la souffrance de cette jeune fille ?
J’ai trop souvent observé l’impossibilité concrète de nous transmettre, entre professionnelles, des informations vitales pour les jeunes. Et plus grave peut-être, nous n’avons pas le temps de penser notre pratique ni de prendre soin des relations qui se tissent dans l’établissement, des besoins spécifiques des accueillis. Madame, je déclare que ce jeune aurait pu mourir avec moi comme avec mon collègue et ami M. Que cela fait des mois que la direction est défaillante, que l’organisation du travail déraille et que nous, sur le terrain, nous faisons avec les bouts de ficelle et nos dernières ressources pour tenir la baraque d’une institution qui dépérit. Il leur faut des moyens, Madame. C’est une question de survie, de dignité et de travail bien fait.
Encore une chose. Je n’ai toujours pas digéré ce jour où les travailleurs handicapés de l’Esat (Établissement et service d’aide par le travail) d’à côté sont venus “nettoyer” nos pelouses par temps de canicule alors que ces personnes sont médiquées pour la plupart et qu’elles avaient besoin de pauses, d’ombre et de verres d’eau que je fus la seule à leur proposer. Je ne l’ai pas digéré parce que, figurez-vous, Madame, que nous avons découvert éberlués que cette action “branle-bas de combat, il faut faire une beauté à notre jardin !” avait été décidée par la direction à l’occasion d’une visite impromptue de M. P., le président du conseil départemental. J’ai été absolument scandalisée, Madame. Mais cela m’a confirmé que nous marchions décidément sur la tête et j’espère que vous avoir parlé aujourd’hui amorcera un début de quelque chose, d’une prise de conscience de la situation alarmante dans laquelle se trouve l’Aide sociale à l’enfance.
 »

Ma retranscription est sans aucun doute imparfaite. Cet entretien date de plus d’un an déjà et il avait duré une heure et demie. Mon amie avait raconté en détail l’enfer qu’elle avait vécu et sa décision, à contre-cœur, de quitter son poste, ces jeunes et ses collègues. Mais je vous fais le résumé à brûle-pourpoint de ma mémoire. Mon souvenir de la réaction de la femme dans son bureau est sans doute tout aussi tronqué mais j’en ai retenu ceci :

« Hmm. Oui. Merci. Merci beaucoup de venir témoigner auprès de nous. Ce qui me marque dans votre récit et qui m’émeut particulièrement, ce sont ces histoires de pédophilie que vous avez mentionné. C’est insupportable. »

De tout le long développement de mon amie centrée sur les dysfonctionnements de l’institution, elle n’avait gardé qu’un événement extérieur mentionné rapidement. Parce qu’elle était incapable de répondre aux interrogations globales posées.

« Cri numéro 2 – De la maltraitance dans la protection de l’enfance »

Elle a 15 ans et les rumeurs courent. Elle se prostitue. C’est en tout cas une forte tête. Le foyer lui est peu supportable et/ou le foyer ne la supporte pas.

Avant même son arrivée, je m’attendais à une redoutable monstresse. Je savais déjà que les éducateurs feraient tout pour la pousser à la fugue.

Libellule est une guerrière, dangereuse pour les professionnels. Elle déstabilise l’interlocuteur à des endroits plus ou moins conscients. Sa maturité et son corps font oublier trop rapidement son âge...

J’ai entendu de la part d’un professionnel chargé de sa protection : « C’est vraiment qu’une pute. Elle me donne la chaude pisse rien que d’y penser. » Et dans les termes de plusieurs professionnels, pendant son passage d’à peine une semaine entre deux fugues : « Vivement qu’elle s’en aille. »

Personnellement, j’ai eu deux altercations avec elle concernant le port du masque et un bizutage qu’elle avait fait subir à un gamin de 9 ans. Mis à part ça, tout le monde m’avait dit de fermer ma chambre à clé parce que sinon elle allait tout me voler. Je n’ai rien fermé, elle ne m’a rien volé. En revanche, j’ai eu un super échange avec elle un matin où j’ai frappé à sa chambre pour lui demander si elle aimait lire des bandes dessinées. « Ça dépend lesquelles », a-t-elle répondu. Alors je lui ai dit qu’avant de venir au foyer, le directeur m’avait parlé d’elle et que j’avais eu l’idée de lui amener une de mes BD préférées qui s’appelle Trop n’est pas assez. « Ah oui ? Merci. » Trois jours plus tard, elle me ramène la BD de 400 pages dans ma chambre. « Je l’ai dévorée », qu’elle me dit. Cette fille, elle m’a vachement fait penser à moi. La fin, par contre, elle est triste. Ces histoires de trahison, là, ça m’a foutu le cafard.

Rien n’est fait pour que l’institution puisse penser son incapacité à accueillir cette jeune fille. Les adultes sont livrés à eux-mêmes sans aucun outil de supervision qui leur permettrait de comprendre ce qui en elle suscite un tel rejet.

À force de fréquenter l’institution et de voir les effets de cette exclusion qui ne dit pas son nom sur trois jeunes différents, j’ai dressé l’hypothèse suivante : les professionnels travaillent dans un dispositif défaillant qui les conduit à être maltraitants et/ou défaillants. Leur sécurité psychique et physique, ainsi que la stabilité des groupes éducatifs, reposent donc sur deux choses : la bonne volonté du professionnel et une typologie de gamins pas trop durs, pas trop perturbateurs, pas trop à vif.

Une confirmation malheureuse de cette hypothèse me fut donnée dans de tristes circonstances en ce début d’année. Un jeune du foyer s’est suicidé. Nous l’appellerons Filoptère.

Mon filleul1 Asticot m’appelle pour m’avertir de ce drame. Inquiète pour Colibri, une autre de mes filleules qui était très proche du jeune qui s’est suicidé, je l’appelle.

« Comment ça va, Colibri ? – Ça va bien et toi ? – Ça va mais je suis un peu bouleversée, Asticot m’a informée pour Filoptère. Comment tu te sens ? – Oh, c’est des choses qu’arrivent. »

Colibri était quasiment la seule personne avec qui Filoptère discutait et ils s’étaient encore plus rapprochés au mois de décembre, juste avant sa demande d’hospitalisation.

La réponse apparemment résignée de Colibri m’alarme.

Dans la foulée, j’appelle l’éducateur référent à la fois d’Asticot, de Colibri et de Filoptère, les trois protagonistes. L’éducateur dira, lors de cette conversation : « Ah Colibri ! Cette jeune fille est incroyable ! Elle fait preuve de tellement de résilience ! J’ai jamais vu ça. »

Colibri a 19 de moyenne en terminale scientifique, ne bronche jamais et fait ce qu’on lui dit. En somme, elle ne demande absolument pas de travail à son éducateur.

Je n’ai pu m’empêcher de confirmer un lien malsain de causalité : mutisme, silence, docilité et/ou replis sur soi = ne pas demander de travail à son éducateur = résilience = l’idéal type de l’enfant à accueillir au foyer.

Filoptère non plus ne demandait pas de travail à son éducateur. Mais nous avons pu vérifier que la résilience de Filoptère était suffisamment endommagée pour le conduire à la mort.

J’en conclurai que cette (absence de) posture éducative est un danger public.

« Cri numéro 3 – Variation sur le même thème »

Girafon arrive au foyer la veille de mon séjour pour trois semaines aux vacances de Pâques. Girafon vient de quitter sa maman qui ne veut plus ni le voir ni lui parler. Aucun appel téléphonique. Rien. Ce petit garçon est une pile électrique. Il a 8 ans mais n’a jamais appris à tenir des couverts. Une sorte de Denis De la Jungle lâché dans une institution réglée sur un code de conduite minimal et des horaires auxquels il n’a jamais été habitué. Un Denis De la Jungle moins joyeux évidemment. Et qui sait très bien user du langage quand il le souhaite.

On peut dire que Girafon n’a pas été accueilli par son groupe. Le fait qu’il soit problématique a été la première chose que lui a renvoyé le foyer :

On ne peut pas gérer un gamin comme ça.

Pourquoi on reçoit ce genre de gamin ?

La plaie.

L’institution se met à générer des anticorps pour combattre l’infection (un enfant hors norme, en l’occurrence) qui risquerait de déstabiliser l’ensemble de l’établissement dont le métabolisme est trop faible pour assimiler sans risque ce genre de problème.

Au mieux (au pire), les anticorps agissent suffisamment efficacement pour que l’infection s’en aille (exclusion de l’enfant ou fugue), au pire (au mieux), les anticorps adoucissent leur charge quand ils observent une forme de ténacité : de toute façon, le virus va rester.

Du coup, rien n’est fait pour réfléchir en équipe ni en supervision, pour penser un accueil bien-traitant, respectueux de l’identité de l’enfant, de sa peine et de son angoisse.

L’aveuglement lié à l’habitude est tel que les professionnels ne peuvent pas, ou en tout cas, ne saisissent pas ce qui, à l’arrivée de Girafon, est investi positivement par l’enfant. Prenons l’exemple que je connais : mes ateliers théâtre.

Dès que je me suis présentée à son groupe, le lendemain de son arrivée, Girafon a hurlé « Super, du théâtre ! ». Et pendant plus de quinze jours, je l’ai accueilli tous les jours à une ou deux exceptions près pour un atelier individuel d’1h30-2h de « théâtre ». Je n’ose pas employer le terme de psychodrame parce que je n’en connais que quelques ressorts théoriques. En revanche, je peux certifier que chaque jour, nous avons rejoué les scénarios que Girafon créait.

Sur quinze séances, il mit en scène de son propre chef les trois mêmes personnages (la mère, le père, le fils).

Au début, il me demandait de jouer quelques personnages (les policiers surtout), mais peu à peu, il s’est mis à créer les décors et les situations sans moi. Jusqu’à la dernière séance où j’ai dû revenir.

J’y ai incarné la méchante mémé sadique qui voulait enfermer papa et maman dans une cage et leur faire manger son caca.

Cette rencontre et ces ateliers furent des moments de défoulement et de formulation importantes, je crois, pour ce petit garçon. Il se sentait en sécurité et acceptait le peu de cadre que je lui donnais (un espace, un temps et une fiction). Et quasiment personne dans cette structure ne m’a posé de question sur le travail que nous faisions. Par contre les éducateurs et éducatrices ne se sont pas privés de me faire sentir que ça les saoulait grave que Girafon demande l’heure toutes les dix minutes pour savoir quand commençait son atelier théâtre.

Un jour, j’ai dû partir en urgence à l’hôpital pour que Coucou, mon troisième et dernier filleul, se fasse soigner le trou qu’il s’était fait dans le pied à cause d’un coin de fenêtre qui lui était tombé dessus. Une sombre histoire que je ne développerai pas. J’étais donc aux urgences à l’heure de ma séance de théâtre prévue avec Girafon.

À mon retour, la première interaction avec un professionnel du foyer, fut une véritable engueulade : « Bon Wishbone, tu t’occupes de Girafon, là, j’en peux plus, il t’a demandé tout l’après-midi, c’est insupportable. Lui dis pas une heure si tu peux pas la respecter, ok ?! »

J’ai été envahie par un sentiment de profonde injustice mais j’ai gardé mon calme, et répondu : « Je dois reprendre mes esprits là, j’ai passé trois heures aux urgences et j’ai failli tourner de l’œil en voyant Coucou se faire soigner. Donc je mange avec les ados et je prends Girafon en sortant de table à 20h. »

Je n’ai réussi que le lendemain à leur formuler (mal) les choses. Que je trouvais injuste ce qu’ils me renvoyaient alors que tous les jours, je les libérais de ce qui semblait être leur fardeau pendant plus d’une heure et que moi, je n’étais pas payée pour ça.

Je n’ai trouvé aucun soutien dans l’équipe pour réfléchir ma pratique avec Girafon et savoir comment gérer au mieux les dernières séances et mon départ (j’habite à plus de 500 kilomètres de ce foyer et mon séjour était prévu pour trois semaine seulement, cette fois-ci). J’ai dû appeler un ami pédopsy et ma propre mère pour pouvoir chialer un bon coup, retrouver mes esprits et me souvenir de la base : sois toi-même, dis lui la vérité, formule les choses. Aie confiance en sa capacité de reconstruction, aussi. Félicite-le, dis-lui à quel point tu admires ses efforts pour survivre à son chagrin... Que vous ne vous reverrez pas souvent mais que tu garderas un lien avec le foyer. Tout ce qui était vrai.

Je lui ai dit tout ça, je lui ai donné mon numéro de téléphone contre les recommandations des éducateurs, et je lui ai fait lire le courrier que j’adressais au directeur pour l’inciter à inscrire Girafon à des séances de psychodrame, ce que Girafon désirait.

Après mon départ, il m’a appelée une fois. Il a entendu ma voix. Ça a dû avoir le goût de la confirmation que mon au-revoir n’était pas un mensonge. Que j’existais encore ou quelque chose comme ça. Et ce fut tout.

Je pourrais continuer les cris, parler de Dauphin qui est arrivé six mois avant Girafon et qui reçut, le premier soir de son arrivée, l’accueil qui suit de la part du veilleur de son pavillon : « Toi je sais qui tu es, espèce de fils de pute. Alors autant te dire que les soirs où je travaille, j’ai pas intérêt à voir ta petite gueule d’enculé. Va dans ta chambre. » Cette scène me fut répétée maintes et maintes fois par les ados du pavillon.

Parler de Filoptère et du fait que son addiction au crack, suivie en addictologie, n’aie jamais été transmise au directeur du foyer.

J’en passe. Des remarques racistes, sexistes, homophobes glissées comme si de rien dans le quotidien des jeunes. Et des principes « éducatifs » persistants d’humiliation, de chantage et de punitions. Quand on s’habitue, ça devient la norme.

« Reprendre son souffle »

Pour moi, le métier d’éducateur a toujours été sacré. J’ai adoré entendre ma mère, éduc’, parler de son job, des jeunes qu’elle suivait, de ses réflexions, de son travail d’équipe. J’ai donc longtemps pensé que tous les éducateurs devaient être aussi géniaux que ma mère.

Vivre dans ce foyer fut une douche froide. J’ai eu peur du niveau crasse d’accompagnement et de relation éducative. D’une routine de prise en charge au quotidien parsemé de petites violences éducatives tellement intériorisées qu’elles sont devenues pour bon nombre de professionnels et d’enfants, une norme dont on s’accommode. Les uns dans un sentiment de travail fait, les autres dans la confirmation qu’il faudra faire l’anguille et ruser pour être le moins emmerdé possible.

Et puis j’ai eu la chance de découvrir un nouvel Institut médico-éducatif (IME) récemment et d’y passer du temps. J’y ai découvert une institution qui avait encore les moyens de ses fins : des réunions d’équipe et des synthèses hebdomadaires, un comité de suivi, des Conseils de la vie sociale (CVS) vivaces, de l’analyse des pratiques, des supervisions, des réunions institutionnelles régulières, un comité d’éthique qui vient chercher des réponses aux cas de consciences des professionnels. Et des jeunes consultés réellement, pris en compte dans leurs besoins, dans leurs envies et dans les décisions éducatives, la rédaction des règlements, l’aménagement des locaux et même pour les plans des nouveaux bâtiments.

Et curieusement, tous les éducateurs et éducatrices sont pleinement concernés et investis. Ils se questionnent sur ce qu’ils font, comment ils le font et ont pour cœur de cible le bien-être et l’épanouissement des gamins avec lesquels ils travaillent...

Alors je me suis naïvement posée la question : cet IME accueillerait-il les derniers survivants d’une pratique éducative qui soutient les jeunes plutôt que de les démolir ? Ou est-ce l’institution qui donne les moyens à ses agents de s’améliorer dans leur pratique, de rester vivants et bien-traitants ?

Un passage éclair à la clinique psychiatrique de la Chesnaie, un des derniers bastions de défense de la psychothérapie institutionnelle, me donne l’avant-goût d’une confirmation.

Quand on donne aux professionnels l’occasion de bien travailler, de faire du vrai travail de soin, d’accompagnement, je pense qu’ils sont peu, ceux qui resteront sur le carreau à bouder et à s’accommoder de leur violence.

Alors voilà, c’est ça mon cri, mon SOS. Moi je suis le bec dans l’eau, je ne sais pas comment continuer de relationner avec une institution aussi déconnante que le foyer où vivent mes trois filleuls.

Sachant qu’une grande partie de la jeunesse qui s’insère dans les parcours ASE est mise en danger.

Et ne pas donner à ces gamins des institutions qui puissent fonctionner sur un principe basique de bien-traitance, c’est construire de futurs adultes cassés, dégoûtés, amers, en colère, fragiles et tout ce qui s’en suivra de malheur pour eux et pour nous.

Il suffit de pas grand-chose, j’en suis sûre. Parce que je suis persuadée qu’aucun professionnel de ce foyer n’a l’intention de maltraiter ou de mal travailler. Je suis sûre que si demain, l’organisation de leur travail ramenait l’impensé et les inconscients au cœur de leur réunions d’équipe, s’ils avaient des temps de recul, de retour sur soi, de mise en commun et d’abstraction... ils pourraient (re)devenir de bons professionnels.

Tout cela peut sembler bien arrogant de la part d’une autrice et comédienne. Mais il semble que les travailleurs et travailleuses sociaux essaient de faire entendre leur voix depuis des années et que rien ne bouge. Peut-être qu’un regard extérieur, satellitaire, celui d’une infiltrée aura le privilège de l’écho politique. Ça ne serait pas juste, mais je l’espère.

Parce que ce qui devrait être des refuges n’ont plus les moyens d’en être. Plus de 300 000 enfants suivis par l’ASE sont menacés dans leur intégrité physique et psychique à cause d’une prise en charge qui n’a pas les moyens de ses ambitions. 300 000 enfants !

J’dis ça, j’dis rien

Mes propositions sont très concrètes finalement :

* Donner les moyens financiers aux structures de créer de vrais temps de réunion d’équipe, de supervision (qu’elle ne soit pas à la charge et au bon vouloir des salarié.e.s comme c’est trop souvent le cas pour les rares professionnels qui s’astreignent à cette « discipline ») et d’analyse de la pratique.

* Financer des formations et inciter à la formation tout au long de la carrière (politique de réduction des risques, éducation sexuelle et affective, notions de base de la sociologie. Soit trois domaines où j’ai été soufflée de constater une totale ignorance de la part de beaucoup d’éducateurs)

* Valoriser les comités d’éthique et les CVS pour remettre régulièrement au cœur de l’établissement la question du pourquoi on fait et comment on fait ; pour rester dans les clous de nos prérogatives, de nos devoirs, de nos missions.... Et pour inclure les jeunes et les salariés dans un processus d’empuissantement, de dialogue avec les pouvoirs publics. Sans parler d’une forme de « réparation » du capital symbolique souvent très entamé chez les jeunes accompagnés.

* Remettre des postes de paramédical et de psy au cœur des établissements et inciter à les inclure dans l’organisation des réunions et de la vie quotidienne

* Permettre aux jeunes d’être partie prenante de leur lieu de vie, d’être force de proposition, de penser les règles, l’organisation de la vie collective. Que les décisions cessent d’être vécues systématiquement comme arbitraires, injustes, castratrices et/ou humiliantes.

* Encourager des partenariats vivants avec le monde extérieur (Mouvement Français du Planning Familial, événements culturels ou sportifs, réparation de vélos ... ). Exemple : le club de La Chesnaie où patients et professionnels travaillent ensemble pour créer leur saison culturelle2.

Enfin bon, des chercheurs en sciences de l’éducation, des psychanalystes, des expérimentateurs fous et géniaux comme Fernand Deligny sont passés avant moi et ont proposé des modèles et des anti-modèles, ou simplement des éthiques, des ontologies.

Je ne me pose pas à cet endroit, ni de recherche, ni d’abstraction, ni de clinique, finalement. Je me pose ici avec tous mes affects et ma passion de femme qui s’est liée intimement à des personnes qui travaillent et vivent dans un établissement maltraitant. Et ce qui est terrible, c’est que cet établissement soit considéré comme un lieu relativement préservé par rapport au reste du secteur social. On s’est déjà habitué à la déconnade.

Je vous renvoie à mes premiers cris.

Ainsi qu’aux éducateurs « ambulatoires » qui pondent rapport sur rapport pour préconiser des mises à l’abri et qui n’ont comme seule réponse « placement à domicile », comptabilisé comme une place créée alors que ce n’est concrètement, que deux ou trois visites à domicile par semaine d’un éducateur...

Je vous renvoie aussi à deux de mes filleuls qui, à 10 et 13 ans ont dû, en l’espace de deux mois, récupérer plusieurs adolescents sur le point de se défenestrer à l’IDEF...

Voilà, je parle depuis mes tripes et j’essaie de faire marcher mon cerveau pour proposer des mesures concrètes qui ne seraient pas révolutionnaires (la plupart des choses proposées sont déjà sensées être appliquées mais n’ont pas les moyens de l’être) mais qui permettraient de sauver des vies, d’aider des jeunes fracassés et humiliés à se construire la tête haute et de redonner de la joie aux éducateurs et aux éducatrices broyés par leur sentiment d’impuissance.

Et puis voyons plus grand :

Je veux qu’on soit capables de proposer à Coucou, 13 ans, autre choses qu’un CAP informatique alors qu’il rêvait d’être avocat parce qu’à 18 ans il faut qu’il soit capable de se payer un loyer. Que Coucou ait le droit de se construire un horizon plus grand que ce à quoi il est prédestiné et qu’on l’y encourage sans que ça le mette en danger à sa majorité3.

Le cas d’Asticot en tête, je souhaite qu’on soit capable de le réconcilier avec l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, qu’on cesse de l’humilier. Qu’il soit valorisé pour ses qualités humaines très vives d’attention à l’autre, de soin, du plaisir de faire plaisir et de participation à la vie de groupe. Au lieu de ça, son enthousiasme est régulièrement rabroué, son alphabétisation est interrompue et il se forme à la plomberie sans qu’aucune autre voie professionnelle ne lui ait été proposée, qui eut été plus inspirée de sa personnalité radieuse que de l’urgence de lui trouver un travail pour que, lui aussi ne se retrouve pas à la rue à 18 ans.

Je veux que le foyer soit capable de sonner l’alarme pour Colibri même si elle a 19 à l’école et qu’elle ne crée pas de conflit. Que le foyer ait les moyens de détecter l’endroit de sa souffrance et de ce qu’elle est en train de se construire comme une cuirasse autour d’elle. Que le foyer, en somme, soit un endroit où Colibri sera considérée et valorisée dans toute la dimension de son humanité, où sa manière de relationner à l’autre, son appétit de vie, où sa capacité à exprimer une parole personnelle sera aussi prioritaire que ses résultats scolaires.

Je veux que Girafon et Dauphin puissent un jour imaginer tisser des liens d’amour et de confiance.

Qu’on cesse d’apprendre à tous ceux-là précédemment cités, et à tous les autres, à force d’arbitraire « éducatif », à mentir et à tricher et à manipuler.

Je veux, mais on s’en fout que je veuille. C’est pour eux, pour elles. C’est pour nous. Pour accompagner ces jeunes à devenir des adultes qui se sentent responsables du monde autour d’eux, qui se sentent inclus, et qui auront les moyens d’y contribuer à leur mesure, joliment.

Si l’édifice ne s’est pas effondré, c’est parce qu’il tient sur les dernière forces et le dernier courage de quelques travailleurs et travailleuses sociaux idéalistes, et sur l’adaptabilité de gamins qui ont besoin de croire qu’on les protège.

Je me joins à Fernand Deligny qui écrivit un jour (dans Graines de crapule, conseil aux éducateurs qui voudraient la cultiver) : « Une nation qui tolère les quartiers de taudis, les égouts à ciel ouvert, les classes surpeuplées, et qui ose châtier les jeunes délinquants, me fait penser à cette vieille ivrognesse qui vomissait sur ses gosses à longueur de semaine et giflait le plus petit, par hasard, un dimanche, parce qu’il avait bavé sur son tablier. »

[/Wishbone]

Illustration de Cécile Kiefer

1 Fréquents dans l’univers de la protection de l’enfance, le parrainage et le marrainage sont trop peu connus de la population. Tout le monde a la possibilité de devenir « famille de parrainage » d’un jeune placé. Il s’agit d’accueillir de temps en temps le jeune chez soi, de l’emmener en vacances ou juste de passer lui rendre visite. L’engagement mutuel (enfant-parrain) se fait sur-mesure, au cas par cas, mais il permet d’établir des relations en dehors d’un cadre professionnel. Il n’est pas rémunéré mais peut faire l’objet d’un défraiement journalier.

2 Voir le site des amis de La Chesnaie et celui du club de La Chesnaie.

3 À 18 ans, l’ASE ne s’occupe plus des jeunes. Certains élus, très rares, sont pris dans le dispositif qui s’appelle « contrat jeune majeur » qui permet d’avoir un accompagnement envisageable au-delà de la majorité, jusqu’à 21 ans maximum.

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Paru dans Cris & échos
Par Wishbone
Mis en ligne le 17.06.2022