Reportage en Colombie
Les scies à bois, les Waunan trépassent
« La création du monde, c’était à Isthmina. À 20 km en amont, là où le Rio San Juan fait un grand coude, il y a une plage ; et Jésus est descendu sur Terre, il a pris les grains de sable et il a fait les hommes avec. Ensuite, il a appelé un Indien et l’a amené devant une scie circulaire. Le bruit lui a fait peur, et l’Indien s’est enfui dans la forêt. Le Blanc, lui, il n’a pas eu peur, il s’est mis à débiter des planches, zuuummm, zuuum, et maintenant c’est pour ça qu’on vit dans la misère et que les Blancs ont tout… »
Nous sommes à San José, un hameau perdu au cœur de la jungle du Choco, sur la côte pacifique colombienne, la région la plus humide de la planète. Une dizaine de familles waunan vivent ici, le long du fleuve, de la chasse, de la pêche et d’un peu d’agriculture. Accoudé au balcon de sa petite maison de bois sur pilotis, Javier, le fondateur et doyen de San José, regarde d’un air à la fois amer et admiratif en direction de la scierie et du petit village qui se sont établis sur la rive opposée du fleuve. « Le colon en face, il est arrivé il y a dix ans, il était pauvre comme nous, et maintenant, il est riche, il y a même de la peinture sur sa maison… Eux, ils ont de la lumière toute la nuit, nous on a des poteaux électriques, mais même pas de quoi acheter des bougies… »
Une demi-douzaine de pylônes électriques en béton traverse en effet le hameau. Un politicien de la région les a fait installer quelques semaines avant sa réélection, couplés à un générateur diesel. Une fois le stock de carburant initial terminé, les Indiens n’ont jamais eu les moyens de le renouveler, et l’éclairage public n’a plus jamais fonctionné. Et l’électricité n’est pas le seul problème des Waunan. La chasse ne rend plus, les animaux ont fui le bruit des tronçonneuses et il faut marcher loin dans la forêt pour trouver du gibier. Au risque de faire des mauvaises rencontres. Guérilleros des FARC1, dont les campements sont à peine à quelques kilomètres au nord du village, ou soldats de la base militaire positionnée juste au sud, les chemins ne sont pas sûrs. Quand ce n’est pas un duende2 malveillant qui vous perd, si l’on s’écarte à peine de quelques mètres du sentier. Quand à la pêche, le trafic fluvial croissant et la pollution générée par la compagnie pétrolière située en amont ont dramatiquement réduit la population de poissons, qu’il faut maintenant partager avec tous ces nouveaux et encombrants voisins. Les Waunan perçoivent bien une maigre aide humanitaire, mais les quelques boîtes de conserve et les sachets de riz siglés USAID que l’on rencontre dans les cuisines restent bien insuffisants au regard des besoins observés. La famine gonfle le ventre des enfants. Le désespoir ronge le cœur des adultes. Le désarroi douche l’enthousiasme du correspondant de CQFD.
Le projet qui avait amené ce dernier jusqu’ici était pourtant passionnant. Henri et Jogelio, les deux fils du vieux Javier, désireux de préserver leur culture face au changement rapide de leur environnement, avaient décidé de créer leur propre manuel scolaire local, histoire de transmettre aux enfants les éléments importants de leur tradition et de leur cosmogonie, et avaient fait appel à lui pour réaliser les photos qui allaient illustrer ce recueil. Une fois sur place, la désillusion est sévère. Pharmacopée, légendes, vêtements, artisanat, danses, jeux… Il ne reste déjà presque rien des techniques et des savoirs traditionnels. « Dans le village waunan qui est plus à l’intérieur des terres, ils savent encore danser, mais on n’a pas de très bonnes relations avec eux, confie Henri. Là-bas, ils ne sont pas encore civilisés, les femmes se promènent les seins nus, chez nous, elles ont toutes leur petite chemisette quand même. » Une réflexion révélatrice du rapport ambigu qu’entretiennent les habitants de San José avec leur identité. Conscients de l’acculturation qui les menace, ils ont néanmoins déjà intégré nombre des valeurs du colon.




