Magie rouge
Le tarot : un gros mot pour les gauchos ?
« Je me suis intéressée au tarot vers mes 18 ans, je ne sais pas exactement pourquoi, c’était assez cool, un peu magique. J’ai acheté un jeu de tarot pour commencer à lire les cartes, me suis procurée des livres pour m’instruire sur le sujet et j’ai regardé des vidéos YouTube – comme une bonne milléniale que je suis. J’ai été formée au référentiel de naissance : une méthode d’accompagnement dans la connaissance de soi qui utilise les cartes de tarot comme un outil de projections. Il y a une dimension très psychologique dans cette pratique : la carte représente quelque chose, celui qui la tire analyse ce qu’il voit en fonction de sa vie. C’est un miroir de ses préoccupations ou de ses attentes. Le tarot est un outil qui permet de réfléchir sur sa vie, de changer certaines choses ou d’en révéler d’autres sur soi-même. Il m’arrive aussi de faire des tirages dans lesquels je ne vois rien, je ne comprends rien, je me dis que ça n’a aucun sens. Dans ces cas-là, je passe à autre chose. Ce n’est pas grave : je ne cherche pas nécessairement de réponse. Le tarot m’amène une touche de fantaisie, de magie. Cet imaginaire m’inspire, car il laisse de la place au flou. »
« Le problème, c’est que l’univers du tarot et mes convictions de gauche ne vont pas forcément de pair. Je me suis souvent retrouvée dans des situations contradictoires. Quand j’entre dans les librairies spiritualistes ou quand je fais des stages de permaculture, par exemple, il y a une forme de mystique pesante, proche du dogme et de la religion, qui ne reflète pas du tout ma vision de la spiritualité. J’aime mobiliser celle-ci à ma manière, avec sérieux, mais sans sacraliser la pratique pour autant. Le tarot reste une pratique populaire, avec des noms et des interprétations changeantes.
« Le tarot reste une pratique populaire, avec des noms et des interprétations changeantes »
Quand des gens veulent fixer des règles en matière de divin, comme dans le “féminin sacré” par exemple, ça devient très problématique. Face à un tirage, certaines personnes peuvent se dire “oh mon dieu, ça y est, mon destin est scellé”, mais ça reste un choix parmi d’autres. Il n’y a aucune obligation à être influencé par une carte. À mon sens, le milieu manque de second degré, d’un regard critique et humoristique. On gagnerait à être plus détendu avec le sacré. »
« Du côté de la sphère militante, j’évite de parler du fait que je tire les cartes parce que ce n’est pas toujours bien vu. J’ai peur qu’on me juge comme la folle du bus, que mon discours ait moins de valeur, parce que spirituel. Le milieu militant a tendance à être plus cartésien que je ne le suis. Un esprit scientifique apporte énormément à l’émancipation, mais ce prisme me fatigue par moment. J’ai besoin de réfléchir autrement. Cela dit – qu’on soit bien d’accord –, je pense que c’est très important de garder une grille d’analyse rationnelle. Pour ce qui a trait à la médecine, par exemple, ça peut être très dangereux de se priver d’une approche scientifique. Il faut trouver un équilibre. Face à des choses qui nous dépassent et qu’un matérialisme rigide ne prend pas en charge, on peut avoir besoin d’un peu de magie. Typiquement, mes rituels sont en lien avec le sens de l’existence, la mort de mes proches et la mienne. Ils créent un passage qui permet de prendre du recul ou d’accepter, mais je ne crois pas qu’il faille nécessairement amener de la spiritualité à gauche. Celle-ci relève de besoins très personnels, qui ne sont pas forcément bons à généraliser. J’aimerais simplement me sentir un peu plus à l’aise, que ce soit accepté d’être une militante de gauche et une personne qui fait des tirages de tarot ou des rituels. »
« Pour autant, selon le milieu de gauche dont on parle, le tarot n’est pas toujours perçu de la même manière. Par exemple, j’ai fait un tirage dans mon club de roller derby, qui est un sport très politisé. Les gens étaient trop chaud d’essayer. Je pense que le tarot entre dans le courant des pratiques d’empowerment féministe : ça fait du bien, et se faire du bien, c’est aussi reprendre du pouvoir. Plus concrètement, en faisant des tirages, je m’inscris dans une tradition et je me l’approprie autrement, je peux en ajuster le sens. Les figures très connotées comme le roi ne sont que des symboles. Celui-ci représente généralement une forme de but, de finalité, pas forcément un pouvoir masculin. Mon prof de tarot me disait souvent que cette pratique pouvait être non genrée, humaniste et philosophique. J’adhère complètement à cette idée. On hérite d’un essentialisme un peu dangereux avec le tarot, mais on recrée un lien, peut-être imaginaire, avec toutes les femmes qui l’ont pratiqué et qui ont été persécutées. »
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Cet article a été publié dans
CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !
Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.
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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Dans la rubrique Le dossier
Par
Illustré par Salomé Lahoche
Mis en ligne le 18.07.2026
Dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
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