Antitourisme

Albanie : flamants roses, colère noire

En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l’origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d’un système politico-économique écocidaire à rebours de l’intérêt public albanais.

« L’Albanie n’est pas à vendre !  » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d’horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la privatisation de leur pays par des oligarques locaux et étrangers proches du Premier ministre socialiste Edi Rama. À l’origine du mouvement de contestation, le plus massif du pays depuis la fin du communisme en 1991, deux projets touristiques de luxe soutenus par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, et sa fille Ivanka Trump. Annoncés en 2024 sur les réseaux sociaux de la société de Jared Kushner, Affinity Partners, les deux projets sont liés et soutenus par Ivanka Trump, qui en a fait la promotion chez le podcasteur américain David Senra. Le premier prévoit la construction d’un complexe hôtelier de 45 hectares sur l’île de Sazan, ancienne base militaire interdite au public, pour la coquette somme de 1,4 milliard d’euros.

Parmi les 33 espèces d’oiseaux en danger, le flamant rose, devenu symbole de la contestation

Le deuxième, porté par des hommes d’affaires douteux, prévoit plusieurs milliers de chambres d’hôtel, des villas, des centres commerciaux, des piscines, des marinas pour yachts en face de l’île de Sazan, à Zvërnec, collée à la lagune protégée de Narta. Si ces projets sont la goutte d’eau qui fait déborder la lagune, c’est bien le système nécrosé d’Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, que la « révolution des flamants roses » entend faire tomber.

Développement côtier fixation béton

L’espace naturel menacé par le projet de Zvërnec, fait de marais salants, de dunes et d’une forêt côtière de pins, offre un corridor de repos à plus de 200 espèces d’oiseaux migrateurs entre leurs zones d’hivernage en Afrique et leurs zones de reproduction en Europe. Parmi celles-ci, 33 sont en danger, dont le flamant rose, devenu symbole de la contestation. « C’est l’un des derniers espaces naturels d’Albanie  », s’inquiète Aleksendër Trajçe, directeur exécutif de l’ONG Protection and Preservation of Natural Environment in Albania (PPNEA). « Si l’Albanie entrait dans l’Union européenne, le site ferait partie des aires protégées par le réseau de protection européen de la biodiversité Natura 2000.  » En théorie, le delta du Vjosa est déjà protégé par les lois albanaises, mais dès 2015, une loi sur les « investissements stratégiques » est adoptée. Elle entraîne la privatisation de nombreux espaces côtiers, bétonnés à marche forcée, bien souvent sans permis de construire ni études d’impact environnemental. Les modifications de lois sur les « aires protégées » pour y intégrer des clauses d’exception « d’intérêt économique » viennent compléter ce sombre tableau. Résultat : de nombreux espaces sauvages sont détruits et confisqués aux Albanais·es.

L’opacité règne en maître

Même si le slogan « Ivanka rentre chez toi ! » est déjà le tube de l’été en Albanie, aucun document ne prouve véritablement que la société Affinity Partners du couple Kushner-Trump est à l’origine des projets touristiques de Sazan et Zvërnec. Officiellement, il est porté par Zvërnec South Adriatic Development (ZSAD) via une structure enregistrée aux Pays-Bas, dont les bénéficiaires réels demeurent largement opaques.

« Les citoyens albanais ne voient pas l’argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu’ils utilisent au quotidien »

Selon plusieurs enquêtes, les frères syriens Mohamad et Ramez Al-Khayyat, basés au Qatar et proches de Kushner, contrôlent le projet. Sur place, ils peuvent compter sur des oligarques locaux aux activités fumeuses comme Artur Shehu, qui fait dans le foncier, ou l’avocat Pëllumb Petritaj, très performant quand il s’agit de falsification de documents. Le groupe Kastrati, conglomérat le plus puissant du pays, est également de la partie. Dans cette affaire, Jared Kushner semble donc n’être qu’un intermédiaire et laisse volontiers le devant de la scène aux proches du Premier ministre : « Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, Edi Rama et les membres du Parti socialiste se sont construits tout un réseau d’investisseurs locaux qui contrôlent tous les secteurs de l’économie albanaise  », explique Alba Brojka, analyste spécialiste des politiques publiques en Albanie.

Pour Zvërnec comme pour d’autres projets avant lui, oligarques et hommes d’affaires ont profité des errements et de la complicité de l’État pour s’accaparer des terres sur lesquelles il y a des conflits judiciaires de propriété. À l’époque communiste tout le territoire appartenait à l’État mais à la chute du régime, la transition ratée vers l’économie de marché entraîne un « retour à la propriété privée [qui] n’a pas été transparent. La loi 7501 a établi le droit à la propriété foncière en fonction du lieu de résidence ou de travail. D’autres lois ont ensuite permis d’indemniser les propriétaires initiaux mais tous ces changements ont entraîné de la confusion et certaines procédures ont été contestées. Aujourd’hui, plusieurs personnes revendiquent un même terrain et certaines contestent les décisions de l’État devant la Cour européenne des droits de l’homme », explique Alba Brojka.

Faire front face au tourisme

L’économie albanaise repose principalement sur le secteur des services et la plupart des investissements sont liés à l’industrie du tourisme qui représenterait 26 % du PIB du pays. Le but pour le Premier ministre albanais est de s’attirer les grâces des investisseurs locaux et étrangers pour séduire l’Union européenne et les États-Unis avec qui il fayote déjà pour prouver qu’il est vecteur de stabilité. Écarté·es de tous ces projets, les Albanais·es « sont en train de changer leur regard sur le tourisme qu’iels voient comme une fuite en avant sans fin qui a des conséquences sur l’environnement et sur leur propre vie. Les prix des produits de première nécessité augmentent, ceux des locations d’appartements aussi...  » explique Aleksendër Trajçe. Et l’opacité est telle que « les citoyens albanais ne voient pas l’argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu’ils utilisent au quotidien  », complète Alba Brojka. Par conséquent, de moins en moins d’Albanais·es peuvent partir en vacances dans leur propre pays, suivant ainsi les dynamiques déjà visibles en Grèce ou en Croatie.

Cette fois-ci, c’est peut-être le Parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK) qui aura raison des projets de Sazan et Zvërnec. L’organisation judiciaire a d’ores et déjà émis vingt mandats d’arrêt à l’encontre d’hommes d’affaires soupçonnés de trafic de drogue et de blanchiment d’argent.

« Derrière la défense d’une lagune, d’une plage ou d’une île, c’est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue »

Parmi eux, ce diable d’Artur Shehu a été placé en détention provisoire et 128 millions d’euros issus de la vente de biens immobiliers à Zvërnec ont été saisis sur son compte. « Le SPAK réussit à faire changer la croyance selon laquelle les gens au pouvoir sont intouchables en Albanie  », affirme Alba Brojka.

Cela pourrait être un sérieux revers pour Edi Rama dont le peuple réclame la démission. D’autant plus que la diaspora manifeste partout dans le monde et se rend même en Albanie ces dernières semaines pour être aux côtés de leurs camarades. « Derrière la défense d’une lagune, d’une plage ou d’une île, c’est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue. L’enjeu réside désormais dans la matérialisation politique de cette lutte : dans un pays sans réel front de gauche radicale face au Parti socialiste de Rama, comment diriger ces revendications populaires vers une réelle politique anticapitaliste et anti-impérialiste ?  » conclut le Collectif anticapitaliste albanais (KASh)1.

Si ces projets échouent, ce serait aussi un revers pour Jared Kushner, pas vraiment apprécié dans les Balkans. En décembre dernier, il a déjà été contraint d’annuler son projet de transformation de l’ancien quartier général de l’état-major de l’armée yougoslave, en hôtel de luxe à Belgrade face aux allégations de corruption et à la contestation populaire2. Les déboires de ce dernier ne semblent pourtant pas entamer les appétits impérialistes américains dans la région. En mai dernier, les États-Unis ont poussé le Haut-Représentant pour la Bosnie-Herzégovine (qui a le pouvoir de promulguer et d’annuler des lois dans le pays), Christian Schmidt, à la démission. Celui-ci était défavorable à un nouveau projet de gazoduc qui permettrait d’importer du GNL américain jusqu’en Bosnie-Herzégovine en passant par le terminal de Krk en Croatie3.

Eliott Dognon

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.

Tout cela se passe ici : ABONNEMENT et ici : PAGE HELLO ASSO.
Merci mille fois pour votre soutien !


1  « Une bataille pour le territoire albanais : ce que révèle la « Révolution des flamants roses », Le Courrier des Balkans (17/06/2026).

2 « Trump Tower Belgrade : Kushner scraps Serbia hotel plan », DW (16/12/2025).

3 « Entre les États-Unis et l’Europe, la guerre de l’énergie passe par la Bosnie-Herzégovine », Le Courrier des Balkans (26/05/2026).

Facebook  Twitter  Mastodon  Email   Imprimer
Écrire un commentaire

Cet article a été publié dans

CQFD n°254 (juillet-août 2026)

Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.

Trouver un point de vente
Je veux m'abonner
Faire un don