Notre-dame-des-Lendemains qui chantent
Contes et légendes d’une forêt révolutionnaire
« Nous sommes la forêt qui se défend. » Le conte découle comme une évidence du slogan de la ZAD, il suffit d’en tirer le fil. Avec six caméras maniées par ses complices (ses « camérades »), beaucoup de temps et un certain sens du merveilleux, Laurie Lassalle essaye de proposer une légende contemporaine de la forêt de Rohanne, près de Notre-Dame-des-Landes. Un projet certes un peu attendu, mais transfiguré par une réalisation très réussie.
Et si cette forêt était enchantée ? Et si les expulsions du 9 avril 2018 et tous les autres affrontements avaient été une guerre entre le bulldozer étatique et les arbres eux-mêmes ? Beaucoup de choses ont été dites, écrites, imaginées sur la ZAD. Les pistes du néo-paganisme un peu délirant ou de la passion lyrique pour “LA nature” semblent, au mieux, fumeuses. Pourtant, image après image, plan après plan, Laurie Lassalle parvient à fissurer l’incrédulité de départ et à convaincre que, oui, la forêt de Rohanne est bel et bien magique.
La réalisatrice avait déjà proposé un beau documentaire sur la lutte des Gilets jaunes, Boum Boum. On y vivait les manifs à travers les yeux de deux protagonistes en pleine histoire d’amour. Dans Forêt rouge, c’est sur la forêt que la caméra se focalise. Une chouette postée en sentinelle dans la nuit, des silhouettes furtives se faufilant parmi les troncs et la brume, la gardienne d’un lac et l’esprit d’un arbre. Non seulement l’équipe de tournage a su capturer des images et des sons magnifiques de ce lieu mais elle a donné une matérialité à l’imaginaire zadiste d’une forêt réellement magique. La séquence des expulsions finit sur une lecture d’un extrait d’un conte1 : « Lorsqu’ils ont débarqué en forçant sans état d’âme nos barricades, […] ils ont trouvé 6 000 corps vivants attachés aux troncs avec des cordes qui chantaient. C’était tellement puissant qu’on aurait dit que les arbres eux-mêmes se mettaient à chuchoter. »
Le rendu final est très beau mais le regard inconditionnellement admiratif sur la ZAD pose question. L’histoire qui est tissée est bien une légende, elle privilégie l’union aux désaccords et aux disputes. Depuis des années, des contre-récits font une critique virulente de l’héritage de la ZAD, qui cadrent difficilement avec le projet du conte. Ce n’est pas le sujet de Laurie Lassalle qui souhaite proposer un mythe politique. Par certains côtés, on la comprend. Mais le silence sur ces conflits reste questionnant. Dans la même idée, le film reflète malgré lui les limites du mouvement zadiste. À l’écran, surtout des corps jeunes, blancs, beaux et bien portants. On peut toutefois imaginer la difficulté à faire admettre une caméra au sein d’un lieu comme Notre-Dame-des-Landes : cela crée sans doute des biais sur les personnes et les discours présents à l’écran.
Une certaine réalité de la ZAD donc. Indéniablement belle. Déjà la légende s’enracine dans l’imaginaire des militants de ma génération. Reste à chacun·e de déterminer à quelle légende iel veut adhérer.




