30 ans que ça dure
« La culture free ne théorise pas une idéologie libertaire : elle la fait vivre »
Avant d’entrer dans le sujet, est-ce qu’on peut remettre un peu d’ordre dans les définitions : c’est quoi la différence entre rave party, free party et teknival ?
« À l’origine, les raves parties désignent des fêtes clandestines organisées autour des musiques électroniques apparues dans l’Angleterre de la fin des années 1980. À l’époque les clubs fermaient à 2 heures du matin, laissant sur le carreau toute une jeunesse complètement électrisée. La rave venait combler une soif de prolonger la nuit. Le mot en lui-même signifie “battre la campagne”, mais renvoie aussi à l’idée de déblatérer, délirer.
Puis, au début des années 1990, toujours au Royaume-Uni, émergent les free parties. Leur moteur : le nomadisme, l’idée d’une fête qui se déplace. Issues de la culture squat, elles portent un idéal plus libertaire où l’esprit communautaire prime sur la logique marchande. Peu à peu, le mouvement revendique son ancrage underground et rompt avec les raves, jugées trop commerciales.
Le teknival est, en quelque sorte, un festival de free parties : il rassemble plusieurs sound systems et s’étire sur plusieurs jours. Le premier évènement qui porte ce nom est organisé en juillet 1993 à Beauvais, même si ça avait déjà eu lieu au Royaume-Uni. »
En effet, au début des années 1990, le mouvement traverse la Manche et essaime en Europe. C’est en France que ça prend le plus fort. Pourquoi s’exporte-t-il et qu’a-t-il trouvé de si propice en France ?
« L’Angleterre vit sous la chape de plomb des années Thatcher. Une première grande offensive contre les fêtes technos vient avec une loi de 1994 visant les “rassemblements non autorisés sur fond de musique répétitive”. Sous pression, certains collectifs cherchent à s’exiler. La France s’impose alors comme la destination idéale : elle est proche géographiquement, et les premiers sound systems du mouvement, comme Spiral Tribe, ont des contacts à Paris. Sur place, ils trouvent des friches industrielles, des grands espaces naturels sans voisins, de nombreuses possibilités de squat… Un paradis. Le contexte français fait le reste. Politiquement, le mitterrandisme est en fin de course et les choses ont tourné vinaigre. Musicalement, le rock alternatif s’essouffle. Une partie de la jeunesse est quête d’autre chose. Et puis surtout, en France, la police n’a pas encore identifié le phénomène : les groupes n’ont qu’à s’installer et brancher le son. »
Vous écrivez que « la fête libre repose sur une musique libre ». En quoi la techno incarne cette idée ?
« C’est une musique pensée pour être mixée, c’est-à-dire fondue dans un flux sonore continu. Cette logique existait déjà dans le disco, mais elle devient ici centrale : le morceau n’est plus construit comme une chanson avec son intro, son développement et son dernier accord qui ferme le récit. La techno repose sur des éléments qui apparaissent et disparaissent, se superposent, sans qu’aucun ne domine. Dans cette architecture, le beat, seul élément omniprésent, ne se comporte pas non plus en soliste.
« Il est question de liberté, dans ce qu’elle a de plus concret »
Quand un producteur grave un morceau sur disque, il l’offre en quelque sorte à la communauté : il accepte qu’il soit manipulé, mélangé et combiné à d’autres sons. Un DJ peut venir le sublimer – ou le massacrer. De toute façon, à l’origine même du morceau, il y a souvent déjà un sample. C’est une autre manière de penser la musique : non plus comme une œuvre close, signée, protégée, mais comme une matière commune et mouvante. »
Vous soulignez aussi que le mouvement repose sur « peu de valeurs communes », qu’il n’a pas de textes fondateurs, si ce n’est quelques flyers qui diffusent des messages succincts. Comment comprendre cette culture sans manifeste ? Que recouvre ce « peu de valeurs communes » qui semble malgré tout faire tenir la communauté ?
« Dès le départ, le mouvement est très disparate. Certains, dominés par un nihilisme assumé, disaient qu’ils dansaient “sur les ruines de l’Occident”. Pour d’autres, la free était au contraire porteuse d’une promesse : celle d’inventer d’autres formes de sociabilités, de construire les fondations d’un nouveau monde. Pour d’autres encore, c’était une respiration dans une vie de boulot. Mais même dans cette dimension de loisir, faire la fête dans un espace clandestin, mobile, autogéré est difficilement neutre.
Dans la free party l’argent circule bien sûr, mais l’évènement n’est pas pensé comme une entreprise lucrative. Il y est surtout question de liberté, dans ce qu’elle a de plus concret. Pas en théorisant une idéologie libertaire, mais en la faisant vivre : en occupant temporairement un lieu, en circulant librement, en remettant en cause la propriété privée. Tout cela se fait dans une grande horizontalité : chacun peut monter un stand, faire à manger, aider à installer, réparer, accueillir, transmettre. Un “do it yourself” généralisé qui s’inscrit dans la façon même de faire de la musique : dans les années 1990, par exemple, les teufeurs bricolent de vieux Atari, ces ordinateurs emblématiques de la fin des années 1980, pour piloter des séquenceurs, des boîtes à rythmes ou des synthétiseurs. Et si le rapport à la machine, au sound system, est évidemment central, le rapport aux espaces traversés l’est tout autant. Friches, forêts, champs, carrières, montagnes, l’idée est de disparaître comme on est apparu, sans laisser de trace.
Enfin, il y a l’expérience même. Dans une société où les rituels d’entrée dans l’âge adulte n’existent pratiquement plus (on peut parler du vote ou du permis de conduire, mais ces marqueurs sont trop faibles pour faire basculer une existence), ces fêtes ont inventé leurs propres seuils : partir, se perdre, danser, aider, éprouver la transe, se dépasser, se confronter aux éléments et revenir transformé. »
Si la free ne s’est pas d’emblée pensée comme « politique », aujourd’hui les choses semblent changer : banderoles antifas en teknival, évènements organisés en soutien à Gaza...
« En France, il y avait déjà eu un tournant en 2001, avec le premier texte répressif visant directement les free parties adopté sous le gouvernement Jospin. Le mouvement se retrouve forcé à sortir de l’ombre. Les sound systems doivent s’organiser, désigner des interlocuteurs pour répondre aux médias, aller discuter avec les ministères. Bref : faire tout ce qu’ils ne savaient pas faire et qu’ils n’avaient jamais voulu faire. J’étais à Marseille à ce moment-là, on a cherché à se rapprocher d’autres milieux, comme les anarchistes de la Plaine. On a organisé des manifs et on a mêlé nos sonos à celles des autres. On a fait du lien. La répression a produit ce paradoxe qu’elle a obligé une scène qui se pensait largement hors du champ politique à se politiser.
Puis, à partir des années 2010, la free a été rattrapée par les questions de genre et de rapports de domination. À l’origine, le milieu était très masculin, parfois franchement macho. Les nouvelles générations ont commencé à interroger les pratiques, les ambiances, les places assignées à chacun. Aujourd’hui, la fête s’est complètement emparée de ces sujets. C’est bon signe : ça veut dire qu’elle n’est pas reste figée dans les années 1990 ! »
Vous terminez votre livre en disant que tôt ou tard, les acteurs du milieu tombent dans « une sorte de gueule de bois, un sentiment d’échec, de désillusion ou même de trahison ». Pourquoi ?
« Pour aller en free, il faut donner de sa personne. Rien n’y est simple ni garanti. Et c’est précisément cette part d’effort, de risque et d’inconfort qui donne à ces fêtes leur intensité. Mais à l’échelle individuelle, ça a un coût. Les sounds system tiennent rarement plus de cinq ou dix ans.
Et puis, il y a cet univers parallèle, plus libre, plus vivant, qu’on a construit avec l’espoir qu’il déborde, au moins un peu, sur le réel. Alors, quand on comprend que le monde n’a pas vraiment changé, qu’il a même continué à tourner sans nous, la désillusion peut être brutale. Mais beaucoup prolongent l’expérience autrement, chacun à sa manière : en vivant des vies atypiques, en se professionnalisant dans l’événementiel, la technique, le monde de la nuit…
Il y a sûrement là quelque chose de propre à tout idéal. Mais une chose demeure frappante : celui des free a été assez puissant pour faire tenir le mouvement plus de 30 ans. Pour une culture née comme un mouvement de jeunesse, traverser ainsi les générations, se réinventer sans disparaître, c’est vraiment pas mal. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°253 (juin 2026)
Depuis une bonne trentaine d’années, le mouvement free-party promet un espace de fête libérée de toute surveillance. Si dernièrement, la répression s’est durcie, la résistance, elle, continue. CQFD y consacre son dossier central : reportage au Teknival 2026, retour sur l’histoire de la teuf libre et analyse des sanctions chez nos amis italiens. Dans les actus, CQFD a failli faire la montée des marches à Cannes mais finalement, la culture bourgeoise du cinoche nous a plutôt inspiré un article à charge. Tandis qu’au Sénégal, les enjeux impérialistes se nichent dans les mesures LGBT-phobes : on vous explique les enjeux page 12.
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Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Dans la rubrique Le dossier
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Illustré par Triton
Mis en ligne le 13.06.2026
Dans CQFD n°253 (juin 2026)
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